Les amis de Rémi Fraisse témoignent : « J’ai la rage, et je pense qu’elle ne partira jamais »
- © JB Meybeck / Reporterre
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Le 26 octobre 2014, Rémi Fraisse a été tué par un gendarme lors d’un rassemblement contre le barrage de Sivens, dans le Tarn. Ses amis racontent à Reporterre leur colère, toujours vive dix ans après sa mort.
« J’ai ressenti de la sidération. Son visage était partout, c’était toujours la même photo, en plus. » Assis sur un banc au Jardin des plantes, dans le centre de Toulouse, Thomas, Simon [*] et Greg se rappellent des quelques jours qui ont suivi le 26 octobre 2014 et la mort de leur ami, Rémi Fraisse. Ce botaniste de 21 ans s’était rendu à Sivens, dans le Tarn, pour soutenir la lutte contre un projet de barrage.
Alors qu’il était venu pour s’informer sur cette lutte et participer à un événement familial et festif où les forces de l’État ne devaient pas se trouver, Rémi a été tué durant la nuit par le jet d’une grenade offensive qui s’est logée au niveau de sa nuque, entre son sac à dos et sa capuche.
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« C’était dur d’accepter la réalité », explique Simon, qui faisait partie, avec Rémi, d’un groupe d’amis d’une quinzaine de personnes, tous et toutes originaires d’un village à quelques kilomètres de Toulouse. « Il y a énormément de choses à dire sur la façon dont cela a été traité dans la presse. Rémi a été présenté comme un militant violent, qui transportait un cocktail molotov dans son sac. On savait que c’était faux, on connaissait Rémi, mais c’était extrêmement violent pour nous d’entendre tout cela. »
À côté de Simon, Thomas fait aussi partie de ce groupe d’amis qui ont désormais tous et toutes la trentaine. « On a senti que l’opinion publique et les médias sous-entendaient que Rémi était un militant violent et que, d’une certaine manière, il avait bien mérité ce qui lui était arrivé. »
Jointe par téléphone, Manon, qui habite désormais Montpellier, avait bu un verre avec Rémi à Toulouse, la veille de sa mort. Dans la foulée, elle s’est envolée à l’étranger pour poursuivre ses études. « Je venais d’arriver en Malaisie quand j’ai appris la mort de Rémi », raconte-t-elle, la voix emplie d’émotion. « J’étais dévastée. Je suivais beaucoup les choses via la presse et c’était horrible, tout ce qu’on disait sur lui. Je ne comprenais pas comment des gens qui ne le connaissaient pas pouvaient raconter de telles choses. » Elle confie avoir désormais « énormément de mal à faire confiance aux médias ».
Après le choc est venu le temps des explications, des enquêtes et des procédures judiciaires. En 2018, le gendarme auteur du tir de grenade qui a tué Rémi Fraisse a bénéficié d’un non-lieu. Cette décision a été confirmée par la cour d’appel de Toulouse en 2020 puis par la Cour de cassation en 2021, six ans après la mort de Rémi. L’affaire était alors presque enterrée, malgré une ultime requête déposée par la famille devant la Cour européenne des droits de l’Homme en 2021. Le tribunal administratif de Toulouse a tout de même reconnu la responsabilité de l’État en 2023 et l’a condamné à verser de maigres compensations financières à la famille.
Justice, police : « C’est fini, je n’ai plus confiance en rien »
« Je n’ai pas suivi tout cela, j’avais besoin de prendre du recul. J’avais l’impression que cela ne menait à rien et qu’ils n’en avaient rien à faire de la mort de Rémi », se souvient Manon, qui le connaissait depuis l’école maternelle. « Le non-lieu est horrible. On a l’impression qu’il ne s’est rien passé, alors que Rémi est mort. Je n’ai jamais été une militante, et avant cela, j’avais quand même une certaine confiance dans la justice, dans la police. Depuis, c’est fini, je n’ai plus confiance en rien ».
« Dans le cas d’un assassinat, on retrouve parfois le meurtrier et il est condamné, poursuit-elle. Peut-être qu’il y a une forme d’apaisement pour les proches. Dans le cas de Rémi, il n’y a rien eu. À chaque fois que j’en parle, j’ai la rage, et je pense qu’elle ne partira jamais. »
Greg, qui est assis avec ses deux amis devant un grand pin au Jardin des plantes de Toulouse, se questionne : « Je ne sais pas ce que je voulais vraiment. Je souhaitais surtout qu’il y ait des conséquences après la mort de Rémi sur l’utilisation de ce type de grenades et la reconnaissance de leur dangerosité pour que ça ne se reproduise pas. »
Durant les années qui ont suivi la mort de Rémi, ses amis ont emprunté différentes trajectoires pour aller mieux, se reconstruire et apprendre à vivre avec ce traumatisme. « Je pense quasiment tous les jours à Rémi », confie Greg, « moins d’une façon douloureuse que durant les premières années après sa mort, mais c’est tout de même quotidien. Quand je croise un policier par exemple, je pense quelques secondes à Rémi. »
À sa gauche, Thomas poursuit : « Personnellement, je me suis un peu tenu à distance de tout cela, mais certains amis ont ressenti tout de suite beaucoup de rage et ont eu besoin de militer et de suivre tout cela, comme un devoir. »
Sur les berges du Tarn, dans la campagne occitane, Juliette, une amie d’enfance de Rémi, a également accepté de se confier à Reporterre. « J’ai continué à faire ma vie après sa mort. J’ai fini mes études, je suis partie à l’étranger et j’ai commencé à travailler. Je me suis tenue loin de toutes les luttes, mais j’ai tout suivi en ligne, raconte-t-elle. Je pense que cela faisait partie de mon cheminement. Aujourd’hui, militer est devenue une façon de transformer toute cette colère qui est née après la mort de Rémi. »
« Il y a plein de choses que je trouve terriblement injustes, poursuit-elle. D’abord, que des gens continuent à se faire tuer et mutiler par la police aujourd’hui, que les personnes responsables ne soient pas inquiétées, que Bernard Cazeneuve puisse prétendre à un poste de Premier ministre, [il était ministre de l’Intérieur au moment où Rémi Fraisse a été tué] et puis de façon très personnelle, que ce soit tombé sur Rémi. »
« Il n’y a pas uniquement la colère qui me donne envie de militer. J’ai envie de créer un monde qui me plaît, de défendre ce qui est juste. Quand on se rend à des rassemblements il n’y a pas uniquement le cortège, il y a tout ce qui se construit autour et l’envie de transformer le monde dans lequel on est, dit Juliette. Cet engagement se traduit dans mon quotidien également, en œuvrant pour l’agriculture paysanne en opposition à l’agro-industrie dévastatrice et mortifère, soutenue par la FNSEA. »
« On a l’impression que rien n’a changé depuis la mort de Rémi, c’est même pire »
Manon a développé une angoisse et une peur des manifestations après la mort de Rémi. « Je ne peux plus aller en manifestation ou même les approcher. Si j’entends des bruits, même si c’est à quelques rues, je suis tétanisée. Je ne suis jamais rassurée quand je sais que des amis vont dans ces rassemblements, et c’est sûr que je ne laisserai jamais ma fille y aller, j’ai trop peur. » Les cinq proches de Rémi qui ont accepté de s’entretenir avec Reporterre, font tous et toutes le même constat sur l’intensification de la répression policière ces dernières années.
« Il n’y a eu aucune remise en cause du maintien de l’ordre depuis la mort de Rémi, bien au contraire. On le voit avec ce qu’il s’est passé à Sainte-Soline ou ce qu’il s’est passé récemment sur la lutte contre l’A69, avec des personnes grièvement blessées, dit Juliette. Il n’y a jamais d’accoutumance à cela, c’est un drame à chaque fois, et cela nous replonge dans ce qu’on a vécu avec Rémi. »
Manon prend également l’exemple de Nahel Merzouk en 2023, tué par un policier lors d’un contrôle routier : « Les médias tentent de trouver un casier judiciaire, on laisse planer le doute sur le fait que la personne était un éventuel délinquant pour justifier l’acte du policier. Pour Rémi, c’était la même chose. Mais il n’y a rien qui justifie d’être tué par les forces de l’ordre. » Simon est lui aussi marqué par cette répression : « Il y a un déni du gouvernement en termes de violences policières. On a l’impression que rien n’a changé depuis la mort de Rémi, c’est même pire. »
Assise sur un banc le long de la rivière, Juliette poursuit : « Je pense qu’on a été touché avant la plupart des personnes sur la question des violences policières avec la mort de Rémi. Je dis la plupart des gens, parce que, bien évidemment, les gens qui étaient sur les luttes, les zad, et surtout dans les quartiers populaires sont concernées depuis bien plus longtemps. » Pour Thomas, « il y a une naïveté qui était présente il y a dix ans et qui n’est plus là. L’image de l’État et des forces de l’ordre a changé pour moi ».
Aujourd’hui, dix ans après, Thomas, Simon, Juliette, Greg et Manon dénoncent ces mécanismes qu’ils ont brutalement vécus en 2014. « À travers notre expérience, nous avons été témoins de la manipulation des médias et de la criminalisation des personnes qui luttent contre des projets écocidaires, retrace Juliette. L’État utilise une répression physique et judiciaire très intense, tout cela pour faire passer en force des projets privés qui sont dans l’intérêt d’une poignée de personnes comme le groupe Pierre Fabre, qui a poussé pour la construction de l’A69, ou la FNSEA pour le barrage de Sivens. Des projets qui sont souvent jugés illégaux à terme, mais rien n’y fait. Dix ans plus tard, on comprend vraiment dans quel engrenage nous avons été pris. »
Sur le banc vert, Greg dévoile un jeu de cartes. « Cela me rappelle le dernier été qu’on a passé avec Rémi. On était au festival Jazz in Marciac, et on a passé deux semaines de musique et de soirées autour du feu, c’était génial. Il y a une amie à nous qui avait dessiné ce jeu de cartes qui représente des bénévoles et des gens du festival, et sur celle-ci, il y a Rémi, raconte-t-il en montrant le valet de cœur. « Ça fait partie des moments forts que j’ai partagés avec lui. »
Samedi 26 octobre, un rassemblement est organisé dans la forêt de Sivens dans la commune de Lisle-sur-Tarn pour revenir sur la lutte contre le barrage et se souvenir de Rémi Fraisse, 10 ans après sa mort. Certains de ses amis vont y aller pour la première fois, d’autres vont se retrouver entre eux. « Il n’y a pas vraiment de date particulière à laquelle je pense à Rémi, ce sont des souvenirs constants qui sont en nous », confie Greg.