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Aux éditions de La Marge, chaque livre est vraiment unique

29 août 2016 / Juliette Kempf (Reporterre)



C’est la maison d’édition la plus originale de France : chaque exemplaire des livres a une couverture unique. Réalisée par des lectrices et lecteurs à partir de matériaux récupérés. L’idée est venue d’Argentine.

- Angers, correspondance

Un après-midi d’été, la ville d’Angers est au plus calme. Dans les rues désertes d’un quartier à l’allure modeste et tranquille, derrière la gare, se trouve une drôle de devanture. La Marge, Atelier d’édition participatif. Des livres de toutes les couleurs, suspendus entre les nuages qui se reflètent sur les grandes baies vitrées, attirent le regard. L’espace est transparent, ouvert : entrez si vous voulez.

Je rencontre Simon, l’un des fondateurs de l’association La Marge. Celle-ci s’inscrit dans le réseau des cartoneras, encore peu nombreuses en France : basées sur le recyclage du carton pour la fabrication des livres, elles sont une alternative aux maisons classiques d’édition, en fonctionnant de façon indépendante et à taille humaine. Ce mouvement est né en Argentine, après la crise de 2001. Buenos Aires avait alors vu grandir sa population de cartoneros, ces familles qui sillonnent les rues de la capitale, ramassent et trient les déchets recyclables – notamment les cartons – afin de les revendre pour des sommes modiques.

En 2003, l’écrivain argentin Washington Cucurto, rencontrant des difficultés à être édité, a fondé avec le plasticien Javier Barilaro les éditions Eloisa Cartonera, qui sont devenues une coopérative autogérée. Ils ont commencé à racheter aux cartoneros la matière première quatre fois plus cher que ce que paient les déchetteries. Le livre en carton était inventé.

Retour à Angers. Simon, Flora, et d’autres, se sont rencontrés lors des luttes étudiantes contre le CPE, en 2006. Riches de cette expérience collective et politique, ils avaient envie de réaliser quelque chose ensemble. Flora a découvert le principe de la cartonera lorsqu’elle a vécu en Argentine. Elle a proposé l’idée à ses acolytes. L’idée a plu, car elle réunit différents centres d’intérêts : la littérature, l’art plastique, la dimension locale, sociale, participative, le fait d’ouvrir un lieu où se retrouver… L’association a été créée en 2013, sur un fonctionnement collégial, sans président, et trouve le local de la rue de Frémur en 2014 – dont elle finance la location grâce à la vente des livres et aux animations extérieures.

Le lieu est conçu pour être ouvert à tous, sans inscription préalable. « Plutôt que de passer l’après-midi au bar, on est aussi bien ici à faire des bouquins ! », me dit Simon d’un ton amusé, mais sérieusement. Les ateliers où l’on « fait ensemble », à l’instar de la cartonera argentine qui avait démarré la fabrication de livres avec les cartoneros eux-mêmes, sont l’essence du projet. Ils se déroulent tous les samedis de 14h à 18h, et tous les jeudis de 17h à 20h. Les bénévoles se relaient pour accueillir les curieux, de tous âges, arrivés ici par des voies diverses, souvent sensibles à la question du recyclage, avec l’envie de découvrir, d’apprendre à faire par soi-même, de partager. C’est gratuit pour les adultes, gentiment payant pour les enfants autour d’un goûter certains samedis.

On se laisse inspirer, en choisissant parmi la quinzaine de titres édités par La Marge, un dont on illustre la couverture, ou on fabrique le livre lui-même, avec une couverture qui a été confectionnée lors d’un atelier précédent. Dans les deux cas, on laisse sa réalisation sur le lieu, et si on le souhaite on achète un livre déjà existant, au prix unique de 5 euros. Le même ouvrage peut donc s’ouvrir sous un nombre infini de couvertures différentes, autant que d’imaginaires qui ont croisé le chemin de l’atelier participatif.

Le catalogue présente deux romans, plusieurs recueils de nouvelles, de poésie, des contes et des albums jeunesse. Bien que ce ne soit pas une condition requise, tous les auteurs ont déjà publié ailleurs, et voient leur publication par La Marge comme une sorte de don, ou d’alternative. Simon et Flora n’acceptent pas tous les manuscrits qui leur sont proposés, et font un vrai travail éditorial en opérant une série de relectures préalablement à la publication. Le premier tirage de chaque livre se fait à 50 exemplaires. Quant aux couvertures créées au fil des ateliers, il arrive que certaines finissent tranquillement dans les cartons – non découpés ! – de la cartonera, si elles ne sont pas estimées assez propres pour être posées sur un livre à vendre. La qualité et la beauté des ouvrages comptent.

Le stock de matériel s’est constitué très vite, entre le carton qui se trouve facilement, et de grands sacs de chutes de tissu récupérés chez Tati ou dans le quartier de Barbès, à Paris. Ce stock de tissu n’est toujours pas épuisé depuis trois ans. La petite bande de tissu en reliure du livre est devenue la touche spécifique de la cartonera angevine. Il y a aussi l’idée de fabriquer son propre papier sur place, mais elle reste en suspens, faute de temps. L’association fonctionne bien. Il y a quasiment toujours du monde lors des ateliers – et jamais les mêmes ! Le lieu est sollicité par des artistes plasticiens pour des expositions, ce qui crée de nouvelles occasions d’ouverture et de rencontres au moment des vernissages. Simon et Flora donnent régulièrement des animations « à l’extérieur », dans des lieux tels que des médiathèques, l’hôpital psychiatrique d’Angers, une maison de retraite, des quartiers populaires ; et sont parfois invités pour des salons du livre. Toujours, ils retrouvent cette même fluidité et ce même accueil face à l’expérience de fabriquer un objet et d’en voir le résultat, en quelques heures à peine, tout en étant avec l’autre. Les « au revoir » sont chaque fois chaleureux. Ils ont aussi le souhait de participer à des rencontres entre cartoneras de divers pays, afin de développer la dimension internationale de ces initiatives locales, d’échanger et de traduire des textes. « Un jour, peut-être... ».

Je participe un petit moment à l’atelier ouvert, auquel sont venues trois femmes, entre 40 et 65 ans. Un homme a passé la tête par la porte pour poser des questions. Le bénévole présent ne nous assiste pas, mais nous explique et nous guide simplement. L’objectif est que les participants soient autonomes. En quelques minutes, on se sent chez soi. Le bénévole me parle de la détente et de la convivialité qu’il trouve ici. La concentration autour du carton qui deviendra livre plonge effectivement dans une contemplation douce et paisible, comme nourrissant un sentiment de bienveillance envers ce qui nous entoure.

C’est finalement le lien qui fonde l’association, la relation directe autour d’un objet aimé – le livre –, plus que de grands discours politiques. Le règlement a été écrit mais jamais signé. Le but est d’aller vers la simplicité et la confiance. Pour l’ouverture du local, l’organisation est horizontale avec quatre jeux de clés répartis sur la ville. La communication s’est faite naturellement, grâce aux réseaux sociaux et à quelques articles dans les journaux importants de la région. Depuis, les fondateurs laissent faire, et ça vit.

- Pour en savoir plus : La Marge


SOUVENIR DES CARTONEROS

- Buenos Aires, en 2008

À partir de sept heures du soir, les poubelles de la ville entrent dans une danse rapide et silencieuse. Le premier garçon que j’ai vu tirer un sac énorme et sans forme, je n’ai pas compris ce qu’il faisait. Je ne comprends toujours pas, mais j’assiste au spectacle. Et dans cet instant, sur cette courte séquence entre le jour et la nuit où il faut s’activer, la ville se transforme en un ballet macabre. Un peu puant. Chacun semble connaître son rôle, sa place, son heure.

L’organisation est si bien faite que les mouvements des « danseurs » font peu de bruit. Les sacs sont tirés le long des trottoirs, on se hèle à peine ; on se croise, on traverse aussi la chaussée, après un coup d’œil bref et aguerri. On est comme ces Messieurs qui se demandent où ils vont emmener Madame manger ce soir, on a sa place ici. Mais derrière la musique sourde des planches à roulettes qui aident souvent à la tâche, il y a l’urgence. On est discret, presque invisible, une ombre encombrée d’un second corps aussi gros que soi, sous la lumière intense inondant la chaussée, celle du soleil de la fin du jour.




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Lire aussi : Carton des rues, deviens livre ! La magique aventure d’Eloïsa Cartonera

Source : Juliette Kempf pour Reporterre

Photos : © Juliette Kempf/Reporterre

. Sauf cartonero à Buenos Aires, en 2015 : © Pascale Solana/Reporterre

DOSSIER    Déchets

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