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Tribune — Nature

Aux îles Glorieuses, la défense de la biodiversité sert l’impérialisme français

Emmanuel Macron sur une plage de la Grande Glorieuse, le 23 octobre 2019.

La France a créé une réserve naturelle dans les îles Glorieuses, un archipel français de l’océan indien revendiqué par Madagascar. Objectif officiel ? Préserver la biodiversité. Il s’agit plutôt de garder la main sur une zone d’importance géostratégique mondiale, selon l’auteur de cette tribune, qui dénonce une « instrumentalisation de la cause écologique ».

Stefan Gua est un militant du mouvement écosocialiste Rezistans ek alternativ.


Plus d’une vingtaine d’organisations de l’océan Indien — originaires de l’île Maurice, de La Réunion, de Rodrigues, des Comores et de Madagascar — se sont unies pour dénoncer dans un communiqué la transformation par la France de l’archipel des Glorieuses en une réserve naturelle, alors que celui-ci appartient de droit à Madagascar. Selon elles, il s’agit d’une « idée coloniale et raciste à peine voilée par les habits verts de la protection de la biodiversité ».

En effet, même si le 26 juin 1960 le drapeau tricolore français cédait la place à celui de Madagascar, indépendant après plus de soixante-cinq ans d’occupation, la rétrocession ne fut pas totale. La France maintenait son grappin sur quelques îles avoisinantes, notamment celles des Glorieuses, situées au nord-ouest de la « Grande Île » (surnom de Madagascar), dans le canal du Mozambique.

L’archipel des Glorieuses appartient de droit à Madagascar. Google maps

Pourtant, la résolution 34/91 des Nations unies (12 décembre 1979) invitait « le gouvernement français à entamer sans plus tarder des négociations avec le gouvernement malgache en vue de la réintégration des îles précitées [les Glorieuses, Juan de Nova, Europa et Bassa da India], qui ont été séparées arbitrairement de Madagascar ». Même le rappel, une année plus tard, de la violation de la souveraineté territoriale de Madagascar au travers de la résolution 35/123 des Nations unies, qui souligne, « avec regret, que les négociations envisagées dans [la] résolution 34/91 […] n’ont pas été engagées », n’y a rien changé.

Une zone d’importance géostratégique mondiale

En octobre 2019, foulant le sol de la Grande Glorieuse, Emmanuel Macron affirmait la volonté de l’Élysée de classer cette île en réserve naturelle nationale ainsi que les eaux qui l’entourent. Il faut être bien naïf, comme peuvent l’être parfois certaines organisations « écolo-centristes », pour ne voir dans cette déclaration du président français que de l’altruisme vert.

Car les intérêts que défend la France en occupant ces territoires vont bien au-delà de la sauvegarde des espèces endémiques. Pour le comprendre, il faut se souvenir que l’occupation par la France des îles Éparses (dont font partie les Glorieuses) [1] lui octroie le contrôle de quelques 640 000 km2 de mer, qui s’ajoutent aux quelques onze millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive qu’elle détient déjà – ce qui fait d’elle la détentrice de la plus importante zone maritime au monde, devant les États-Unis.

Les intérêts que défend la France en occupant ces territoires vont bien au-delà de la sauvegarde des espèces endémiques. Communiqué de l’Élysée

Cela lui confère le pouvoir sur les ressources halieutiques, et soulève aussi la question des réserves maritimes d’hydrocarbures. Selon une étude de l’United States Geological Survey (USGS), le canal du Mozambique, où se trouvent les îles Éparses, contiendrait d’importantes réserves d’hydrocarbure et de gaz naturel. Certes, le gouvernement français a acté, en février 2020, la fin des forages en mer. Mais son soutien à Total, qui exploite l’important gisement gazier de Cabo Delgado au nord du Mozambique, dit bien autre chose. Ce soutien a d’ailleurs été dénoncé avec virulence par les Amis de la Terre dans un rapport de juin 2020 : l’association voit dans cette exploitation une « bombe climatique » .

Cependant, l’exploitation fossile n’est pas la seule motivation probable de l’impérialisme français dans la région. Le positionnement militaire y est crucial car les enjeux géostratégiques sont majeurs. Selon le site Advancing Earth and Space Science, l’océan Indien serait celui qui subirait la densité de trafic maritime la plus importante, avec une augmentation d’activité de plus de 300 % sur les vingt dernières années. D’ailleurs, le projet faramineux de « nouvelle route de la soie » de la Chine passe essentiellement, dans sa version maritime, par l’océan Indien, et la nécessité des puissances occidentales de barrer la route à l’expansionnisme chinois n’est un secret pour personne.

Refuser que l’écologie soit utilisée aux dépens des peuples autochtones

L’utilisation des arguments de sauvegarde de la biodiversité pour des desseins stratégiques et géopolitiques n’a rien de nouveau dans la région. La République de Maurice a d’ailleurs failli en faire les frais avec la tentative avortée de la Grande-Bretagne de transformer les eaux territoriales de l’archipel des Chagos en aire maritime protégée [2]. C’est justement cette instrumentalisation de la cause écologique que veulent dénoncer les mouvements signataires du communiqué. Il n’est pas question pour eux de minimiser la nécessité de sauvegarder la biodiversité, mais de refuser qu’elle soit utilisée aux dépens des peuples autochtones.

L’organisation malgache à l’origine de cette initiative, le Centre de recherches et d’appui pour les alternatives de développement (Craad-oi), se donne d’ailleurs pour mission la « promotion des alternatives de développement durable centrées sur la réalisation des droits humains et basées sur les principes d’égalité de genre et de justice sociale, économique et écologique ». La plupart des organisations signataires du communiqué sont par ailleurs décidées à se regrouper en coalition pour affronter ensemble les défis que soulèvent, pour les États insulaires, la crise écologique globale : montée des eaux, dérèglement du cycle de la pluie entraînant tantôt sécheresse (comme dans le sud de Madagascar), tantôt précipitations abruptes et intenses. Une autodétermination qui ne pourra exister sans la reconnaissance de la souveraineté politique du territoire malgache. Et donc sans sa décolonisation totale.

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