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Nature

La politique de protection de la nature est née du colonialisme

Pour créer les parcs nationaux africains, on en a chassé les peuples autochtones : l’historien Guillaume Blanc critique, dans un essai incisif, « L’invention du colonialisme vert », le racisme et le colonialisme sous-jacents aux politiques de protection de la nature.

Ah, l’Afrique : sa faune sauvage, ses forêts vierges, ses paysages à couper le souffle ! Et… ses Hommes ? Où sont les habitants de ces terres magnifiques ? Ne cherchons pas longtemps. Il n’y en a (presque) plus. Et pour cause : pour créer les parcs nationaux africains, on en a chassé les peuples autochtones.

Dans L’invention du colonialisme vert, un essai accusateur, l’historien de l’environnement Guillaume Blanc invite à déconstruire « le mythe de l’Éden africain » et à critiquer le racisme et le colonialisme sous-jacents au conservationnisme contemporain. L’attaque fait mouche, au point qu’Ernesto Ottone Ramirez, sous-directeur général de l’Unesco, a cru bon de défendre les positions de la vénérable institution dans les colonnes du Monde.

Pour autant, si, dans sa tribune, le représentant de l’Unesco conteste tel ou tel chiffre avancé par l’historien et rappelle avec ferveur les grands principes de la coopération internationale, il tait sciemment la thèse de Guillaume Blanc : les institutions conservationnistes actuelles – comme l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) et le Fonds mondial pour la nature (WWF) – sont nées dans et de la colonisation européenne de l’Afrique. En ce sens, elles conservent en le modernisant le projet colonial de sanctuarisation de la nature africaine – indispensable complément à l’exploitation effrénée des ressources naturelles et humaines du continent.

L’objectif : garder un pied dans les États africains nouvellement indépendants à travers la mise en parcs de la nature

À rebours des « experts internationaux » dont il n’a de cesse de démontrer les failles méthodologiques et la répétition discursive au fil du XXe siècle, l’historien a entrepris une histoire par le bas des parcs nationaux africains, nourrissant sa critique d’une fine exploration des archives historiques et d’enquêtes sociologiques sur le terrain. Pour ne pas s’éparpiller et éviter le discours déconnecté du réel qu’il reproche aux dits experts, l’auteur a choisi de restreindre ses recherches au seul exemple éthiopien. Il s’est penché plus spécifiquement sur l’histoire du parc national du Simien, dans les montagnes au nord-ouest du pays, célèbre pour son bouquetin, le Walia ibex.

Un bouquetin d’Abyssinie, {Walia ibex}, dans le Parc national du Simien.

En effet, bien que l’Éthiopie ait échappé à la colonisation européenne, ses régimes politiques au XXe siècle – de l’empire de Haïlé Sélassié (1930 – 1974) à l’économie de marché d’aujourd’hui (depuis 1991), en passant par le Derg militaro-marxiste (1974 – 1991) – ont tout fait pour s’aligner sur les standards de conservation de la nature prescrits par les instances internationales.

En fouillant les archives de l’Ethiopian wildlife Conservation Agency, l’auteur met à jour les circulations et permanences d’acteurs pendant et après la période coloniale. C’est particulièrement le cas à compter des années 1960, au moment où les instances internationales – nées quelques années plus tôt – envisagèrent un « Projet spécial pour l’Afrique », alors en pleine décolonisation. L’objectif : garder un pied dans les États africains nouvellement indépendants à travers la mise en parcs de la nature. En d’autres termes : troquer « le fardeau civilisationnel » de la colonisation contre « le fardeau écologique » de la conservation, bien plus consensuel à l’ère des indépendances. Car, comme le rappelle Guillaume Blanc, « gouverner la nature africaine, c’est bel et bien diriger les territoires et les habitants d’Afrique ».

Ainsi, même l’Éthiopie jamais colonisée a obtenu son « conseiller spécial auprès de l’Empereur », le Britannique John Blower, qui participa à la création des trois premiers parcs nationaux, dont le Simien. Or, leur naissance s’accompagna systématiquement de l’expulsion de leurs habitants, alors que ces derniers, des agro-pasteurs comme on en trouve dans les Cévennes françaises, vivaient depuis des siècles en harmonie avec leur territoire, qu’ils avaient contribué à lentement façonner au gré des pâturages de leurs bovins. C’est qu’à la différence des bergers français, dont le parc national des Cévennes loue le travail de mise en valeur du paysage, les experts occidentaux reprochèrent aux bergers africains rien de moins que le massacre de la faune sauvage et la destruction d’une mythique forêt primaire africaine. Aussi, comme le recommandait John Stephenson, conseiller américain de l’Éthiopie marxiste des années 1970, « la sécurité maximale dans les parcs ne pourra être atteinte sans l’élimination de tous les droits humains » et in fine de tous les humains qui les habitent. La chose est particulièrement ironique lorsqu’on sait que les conservationnistes d’alors sont précisément ceux qui, durant la colonisation comme aujourd’hui, avaient massacré les mammifères africains pour le seul plaisir de la chasse. De vrais « bouchers repentis ».

Les États africains utilisèrent la mise en parcs de la nature pour mater les populations rebelles

Avec finesse, Guillaume Blanc évite toutefois l’écueil du manichéisme géopolitique. Ici, pas de méchants Occidentaux paternalistes et de malheureux Africains impuissants, mais une kyrielle d’acteurs suivant chacun une logique propre. Ainsi, les États africains, loin d’être des pantins manipulés par les anciens colonisateurs, utilisèrent la mise en parcs de la nature pour mater les populations rebelles au pouvoir central. La déportation des habitants semi-nomades du Simien fut particulièrement tragique en Éthiopie, quand on sait à quel point ils contribuèrent à la chute du Derg au début des années 1990. Mais, en retour, les indigènes résistèrent à l’instrumentalisation politique d’un territoire avec lequel ils n’avaient toujours fait qu’un. Destruction de clôtures, sabotage de sentiers de randonnées, attaques armées contre les gardes : tout est bon pour défendre pied à pied leurs chères montagnes. Les plus radicaux allèrent jusqu’à chasser les fameux Walia ibex, avec qui ce peuple montagnard vivait paisiblement jusque-là, selon un raisonnement des plus simples : puisque l’État éthiopien les dépossède de leurs terres au nom d’un animal, exterminer l’animal pourrait protéger leurs terres.

La naissance des parcs nationaux s’accompagna systématiquement de la déportation de leurs habitants.

Dans la dernière partie de son ouvrage, consacrée aux rencontres sur le terrain, l’auteur inclut les témoignages de touristes occidentaux. Attirés par les documentaires animaliers et les reportages de magazines, ceux-ci font peu de cas du sort des populations locales, déportées à seule fin de permettre aux premiers de consommer un Éden fabriqué de toutes pièces. Ce faisant, on comprend mieux la raison d’être des parcs nationaux africains en les resituant dans l’économie capitaliste mondiale : de telles « enclaves de nature » servent de soupape de sécurité aux ravages industriels et permettent aux « touristes occidentaux de s’exonérer des dégâts que leur vie cause partout ailleurs ».

À ceux qui voudraient alors figer une Afrique homogène dans un espace hors du temps – et hors de la portée de ses habitants –, l’étude de Guillaume Blanc rappelle une vérité fondamentale : « Protéger la nature, c’est d’abord faire de la politique. » À nous de voir quelle politique nous souhaitons pour sauver quelle nature.


  • L’invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain, Guillaume Blanc, Flammarion, septembre 2020, 21,90 euros.

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