Oignon bio : la filière mise sur la grande distribution pour écouler son stock
Dans l'usine de conditionnement de la ferme de la Motte, à Talcy, en mars 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
Dans l'usine de conditionnement de la ferme de la Motte, à Talcy, en mars 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
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La production d’oignons bio est en forte hausse cette année, portée par des conditions climatiques favorables. Un énorme stock que la grande distribution met en avant pour aider la filière à l’écouler.
Talcy (Loir-et-Cher), reportage
Oignons bio en tête de gondole et à prix mini. Début mars, Lidl vendait le filet de 750 g d’oignons jaune bio à 98 centimes, au lieu de 1,49 euro. La raison ? « Cette année, la filière de l’oignon jaune biologique a bénéficié de conditions climatiques particulièrement favorables, entraînant des rendements très forts. Un surplus de production que la consommation actuelle ne permet pas d’absorber », expliquait l’enseigne.
Après le chou-fleur en décembre et le poireau en février qui ont poussé en quantité avec l’hiver très doux, c’est au tour de la filière bio d’oignons de bénéficier du soutien de la grande distribution pour écouler ses stocks.
Pour comprendre les dessous de cette promotion, Reporterre est allé à la rencontre de l’un des producteurs de ces oignons bio en promo : la ferme de la Motte, située dans le Loir-et-Cher, à quelques encablures de l’A10. Paysage plat et champs à perte de vue… Pas de doute, nous sommes bien dans les terres fertiles de la Beauce.
Arrivé au village de Talcy, il faut suivre une petite route pour atteindre l’exploitation. Avant même de descendre de voiture, une légère odeur d’alliacés — l’entreprise produit aussi des ails et des échalotes — titille nos narines.
Une dizaine de hangars, dont certains flambant neufs, des entrepôts avec quai de chargement pour les camions, des parkings plein à craquer… On comprend qu’ici, la production de légumes et condiments frais se fait à grande échelle. Pour cause, la ferme de la Motte, qui produit aussi du conventionnel, est le leader français de l’oignon bio et de la pomme de terre bio.
Elle cultive aussi des betteraves rouges, des courges, ainsi qu’un peu de céréales. Outre la production, elle procède aussi à la commercialisation des légumes et condiments, de leur conditionnement à leur expédition.
L’entreprise familiale est gérée par cinq associés frères et cousins, tous agriculteurs. Au total, la structure exploite 1 000 hectares dont 450 en bio. Elle achète aussi des légumes, pour les conditionner, auprès de la soixantaine d’agriculteurs du groupement agricole Nous Paysans bio, répartis un peu partout en France. Elle planifie ces achats et leur paie tous les volumes au prix du bio, même dans le cas où elle est contrainte de les vendre en conventionnel à la fin.
24 000 tonnes de légumes bio
En tout, cela représente 24 000 tonnes de légumes bio, dont 10 000 tonnes d’alliums, commercialisés. 80 % est vendue en grande distribution, 20 % à des réseaux bio. Autrement dit, il est fort possible que les oignons que vous achetez en filet étiqueté au nom des marques de distributeur Lidl, Carrefour ou encore Leclerc proviennent de Talcy.
« La vente de légumes bio représente un tiers de l’ensemble de nos ventes, soit 25 000 tonnes bio, explique Cécile Perret, directrice du pôle amont (partie production), qui nous fait visiter l’exploitation. Mais ce tiers apporte la moitié de notre chiffre d’affaires. »
Avec Alexandre Courson, chef de culture, elle nous conduit sur une parcelle d’ail bio, dont les rangs bien alignés s’étendent sur plusieurs centaines de mètres. « Les oignons bio ne sont pas encore semés. On a pris du retard avec la forte pluviométrie du mois de février », précise celui-ci alors qu’une alouette des champs gazouille au-dessus de nous, dans le vent froid.
Une partie de la parcelle d’ail a déjà été désherbée. À la main. Comme le seront les plants d’oignons dans quelques semaines. « Pendant la saison des alliums, entre mars et septembre, on fait appel à 60 personnes supplémentaires en plus des 10 permanents pour les semis, l’entretien des cultures et la récolte », dit Alexandre Courson.
« Le désherbage mécanique ne suffit pas »
Le coût de production de l’oignon bio est trois fois supérieur à celui de l’oignon conventionnel pour deux raisons : d’une part, le rendement atteint seulement 60 % de celui en conventionnel ; d’autre part, la culture de l’oignon bio est l’une de celle qui demande le plus de main d’œuvre pour le désherbage.
« Plus une plante couvre le sol, moins il y aura d’adventices. Or l’oignon a un port dressé qui laisse beaucoup de place à la lumière, et donc au développement des adventices. Le désherbage mécanique ne suffit pas », explique Cécile Perret.
Mais l’oignon bio possède quelques avantages sur son cousin conventionnel, d’après les deux spécialistes. Les variétés bio sont plus rustiques. Certes, elles sont plus chères et donnent moins de rendement, mais elles vont mieux résister aux bactérioses, les maladies provoquées par un surplus d’humidité.
« On fait face à de plus en plus d’à-coups climatiques : beaucoup de pluie, puis des phases de sécheresse. Ces dérèglements sur quelques semaines ont des conséquences sur les rendements, surtout en conventionnel. Le bio réagit mieux car il est soumis à une conduite moins intensive. Les plants en conventionnel, on va avoir tendance à les pousser au maximum de leurs capacités avec la fertilisation en azote, ce qui les rend plus fragiles », détaille le chef de culture.
En 2025, les oignons conventionnels ont été déstabilisés « par un gros coup de chaud en juin », puis « un gros coup de flotte », qui a provoqué des maladies pendant le stockage. Les bio, eux, ont donné 10 % de plus que ce qui était prévu. Mais dans le même temps, l’entreprise a observé une baisse de 15 % des ventes par rapport à la saison 2024/2025, que la responsable a du mal à expliquer.
« La récolte 2024 avait été catastrophique en raison de pluies quasi incessantes. Le rendement avait été divisé par deux, on s’était retrouvé avec des ruptures de stock. Suite à cela, peut-être que les grandes surfaces et les consommateurs ont réorienté leurs achats vers d’autres labels que le bio », avance-t-elle. Conséquence : l’entreprise fait face à une surproduction avec des tonnes d’oignons jaunes stockés dans les palox (de grosses caisses en bois).
Le stockage et le conditionnement, c’est justement la deuxième partie de notre visite. Quelque 300 salariés permanents travaillent dans l’usine. Tout est dimensionné et adapté pour répondre à la demande de la grande distribution.
« Un hangar plein représente 800 tonnes de pommes de terre »
Une montagne d’échalotes bio attend dans un box. Avant d’être mis en caisse, les beaux bulbes jaune rosé vont passer à la déterreuse, une machine qui permet d’ôter terre et pierres emportés à la récolte. Les palox sont ensuite stockés dans de grands hangars réfrigérés.
« Les oignons doivent être conservés à 0,5 °C pour ne pas germer, l’ail à –4 °C et les pommes de terre à 3 °C », explique Cécile Perret, en nous ouvrant la porte d’un hangar de stockage où les palox de pommes de terre s’empilent jusqu’à plus de 7 m de hauteur. « Un hangar plein représente 800 tonnes de pommes de terre. »
Un ballet de tapis roulants se déroule dans la zone de conditionnement consacrée aux alliacés. Dans chaque ligne de conditionnement, les bulbes rouges et jaunes défilent sous les yeux et les mains expertes des salariés qui contrôlent le bon déroulement jusqu’à la mise en filet ou en cagette.
Les étapes sont nombreuses et répétitives : suppression à la main des bulbes abîmés, passage dans une machine qui coupe les tiges et les racines — « c’est une exigence de la grande distribution d’avoir des bulbes bien propres », précise Cécile Perret — tri automatique des calibres, mise en filets, étiquetage, contrôle qualité…
« On aimerait bien faire plus de bio, mais la consommation a reculé de 10 % depuis 2021 suite à la crise du Covid, constate Cécile Perret. Et si les ventes sont reparties à la hausse dans les magasins spécialisés et en circuits courts, ce n’est toujours pas le cas pour les grandes et moyennes surfaces. »
Moins de pommes de terre bio en magasin
Les producteurs rament pour retrouver une vraie place en supermarchés, la grande distribution ayant choisi de délaisser la bio pour tout miser sur les premiers prix. Résultat : l’offre bio a drastiquement baissé en magasin. De nombreux produits ont été déréférencés.
« Les grandes surfaces ont fait de la désegmentation. Par exemple, avant, on vendait à une enseigne trois références de pommes de terre : “chair ferme”, “chair tendre” et “grenailles”. Désormais elles n’en prennent plus qu’une seule : “pomme de terre bio”. »
La directrice de pôle se réjouit d’avoir pu monter la campagne promotionnelle sur les oignons avec Lidl ainsi qu’une seconde avec Carrefour : « Ça faisait longtemps que la grande distribution ne nous avait pas donné cette opportunité », dit celle qui considère que ces opérations sont une bonne façon de parler de la bio.
« On souhaite communiquer autant que possible pour que la consommation reparte. Les sondages le montrent, le consommateur se méfie du bio, il ne sait pas ce qui se cache derrière. On a besoin d’expliquer en quoi ça consiste », estime-t-elle, soulignant que si le bio est un peu plus cher à l’achat, il coûte au final moins cher à la société. Car moins polluant.