Avec l’instruction en famille, « on a redécouvert notre enfant »

Durée de lecture : 12 minutes

26 octobre 2020 / Marie Astier (Reporterre)



En annonçant qu’il voulait la limiter strictement, l’accusant de faire le lit de l’islamisme radical, Emmanuel Macron veut briser une pratique éducative originale, l’instruction en famille. Reporterre est allé en Lozère rencontrer des parents et des enfants qui vivent (bien) l’école à la maison.

  • Florac (Lozère), reportage

On est jeudi midi, et des voix d’enfants résonnent. Pas dans la cour d’une école, mais dans l’étable du centre équestre de Florac. Les poneys se font choyer par cinq fillettes : c’est l’heure du brossage après le cours d’équitation. Elles ont commencé la journée par une séance à la bibliothèque de la petite ville lozérienne, et s’installeront pour un pique-nique après l’équitation. Et les vacances scolaires n’ont pas encore commencé. Mais alors ? Elles ne vont pas à l’école, tout simplement.

La possibilité est peu connue, mais légale. En France, seule l’instruction est obligatoire. En attendant la fin du cours d’équitation autour d’un café avec d’autres parents, Aurélie [1] raconte : « C’est ma fille aînée qui a demandé. Elle était en CP, elle a inventé un prétexte pour organiser une réunion entre la maîtresse et nous ses parents. Et là elle a dit "Je voudrais arrêter l’école". Le choc ! Elle savait que c’était possible, mais on n’en avait jamais vraiment parlé. » Depuis, sa fille, treize ans désormais, n’est jamais retournée à l’école. « Ça a complètement changé l’ambiance de notre vie de famille. Ce n’était plus la baston chaque matin. On a redécouvert notre enfant qu’avant on étiquetait colérique, difficile », poursuit la mère.

Mélanie, mère célibataire d’une cavalière de seize ans, renchérit : « J’ai vu le documentaire Être et devenir [2], ça m’a bouleversée. J’ai appris que l’école n’était pas obligatoire. Puis en 5e, ça ne s’est pas du tout bien passé pour ma fille. Elle a fait le choix d’arrêter l’école. Au départ, les gens croyaient que j’étais hors la loi ! » « Deux mois avant on jouait à chat perché, puis on est entrés au collège et on devait être habillés comme des adultes et se faire la bise, témoigne sa fille Léa [3], une fois sa monture ramenée au pré. Je me sentais oppressée, les professeurs étaient agressifs, je n’étais pas à ma place. » Jérémie a vu le même documentaire que Mélanie, en a parlé avec sa fille : « J’ai trois enfants plus grands, qui sont allés à l’école. La dernière, sa maman est décédée quand elle avait six ans, elle devait entrer au CP. Je lui ai posé la question de savoir si elle voulait y aller. Elle m’a répondu : "Je veux rester avec toi". »

La liberté d’organiser soi-même ses apprentissages est privilégiée

Entre elles, ces familles s’appellent les « non-sco » – les non-scolarisées. Les parents sont unanimes. Le choix est laissé aux enfants. Et tous les ans, quand approche la rentrée, la question se repose. « Alors, vous retournez à l’école ? » La réponse est le plus souvent négative. Certains n’y sont jamais allés. D’autres y vont, testent, en sortent, y retournent au gré de leurs envies et des contraintes familiales.

Tout comme les professeurs, les parents ont droit à la liberté pédagogique. Mélanie l’a découverte au fur et à mesure. « On a commencé avec les cours du Cned [Centre national d’enseignement à distance]. Mais cela me faisait jouer à la maîtresse. On les a de moins en moins utilisés. Elle apprend mieux en Français quand elle choisit ses lectures. » Virginie, dont les filles ont neuf et quatorze ans, s’est, elle, formée à la méthode Montessori quand l’aînée était encore petite. L’idée est d’offrir un environnement permettant à l’enfant de développer spontanément ses capacités. L’enfant est laissé libre de choisir ses activités, et un matériel adapté est mis à sa disposition. « Je fais une alternance entre cette méthode et les programmes scolaires, explique Virginie. Souvent, quand on s’intéresse à une matière, un sujet, on va plus loin que le programme. » Aurélie, elle, n’hésite pas à se détacher totalement du cadre : « Si on n’avait pas d’inspecteurs qui venaient, on ne ferait pas du tout de travail scolaire. »

Une fillette s’occupe d’un cheval du centre équestre de Florac.

Dans cette diversité, des choix pédagogiques communs ressortent chez tous les parents interrogés par Reporterre : les enfants apprennent mieux quand ça vient d’eux-mêmes, dans la spontanéité. Ils doivent pouvoir choisir ce qu’ils ont envie d’apprendre, quand et comment ils ont envie de l’apprendre. L’autonomie, la liberté d’organiser soi-même ses apprentissages, sont privilégiées. Les examens, les notes, la compétition entre élèves, sont abandonnés. Certains racontent le fils qui, en découvrant l’addition, a passé une semaine à en faire. Ou les premiers mois de découverte de la lecture passés le nez dans les bouquins. Pédagogie Montessori, Steiner [4], école de Summerhill… Les références se situent dans le courant de l’éducation nouvelle, qui tend à rendre la personne actrice de sa formation.

« On n’est pas l’enseignant, mais l’accompagnateur de son enfant »

Quelques lacets et trente minutes au-dessus de Florac, sur le causse de Sauveterre, le vent froid des plateaux lozériens souffle sur la maison de Joan et Coralie. Leurs quatre enfants, de trois à treize ans, sont instruits en famille. Dans leur grand salon, une table de ferme et un chaleureux poêle cohabitent avec les frises chronologiques et les cartes géographiques. La pièce ressemblerait presque à une salle de classe. Mais chut ! Car justement, le but de l’instruction en famille n’est pas de reproduire à la maison les mêmes schémas qu’à l’école. « Pour moi, transmettre des connaissances, c’est un métier en soi. Je ne me voyais pas enseigner à mes enfants, détaille Coralie.

J’ai compris qu’en fait, on n’est pas un enseignant, on est l’accompagnateur de son enfant, un peu comme un jardinier qui apporte à une plante l’eau ou la lumière dont elle a besoin. »

La joyeuse tribu se partage entre écoute discrète de la conversation et séances de dessin, lecture ou jeux. Dans les étagères du salon, les ouvrages ludiques côtoient foule de jeux de société.

« Par exemple, Augustin vient d’apprendre à lire, poursuit-elle. Mais on n’était pas derrière lui. Simplement, on est dans un environnement où pour se débrouiller, il faut savoir lire. Et il y a quelques jours, il nous a lu un chapitre entier. Les enfants apprennent mieux quand c’est concret, que ça a une utilité, plutôt que quand on isole artificiellement une compétence à apprendre. Car il ne s’agit pas seulement d’apprendre, mais surtout de retenir. » Depuis que l’aînée a l’âge du collège, une légère contrainte s’est tout de même imposée : « Tous les matins, on fait une heure de travail. Cela intéressait Lili-Rose de savoir ce que les enfants de son âge apprennent à l’école. »

La loi prévoit que tous les ans un inspecteur vient contrôler que les enfants bénéficient bien d’une instruction, et progressent. L’enjeu est de taille, car il peut décider de rescolariser un enfant s’il considère son instruction insatisfaisante. Coralie prépare pour lui des dossiers, afin de montrer la diversité des activités pratiquées. Visites de musées, sport, balades naturelles, touristiques et culturelles, activités manuelles multiples… Le programme est chargé. Son aînée cite surtout le stage de préhistoire, organisé avec d’autres familles « non-sco », où elle a appris à faire du feu.

On patiente en attendant le pique-nique à Florac.

En toute logique, les agendas des enfants instruits à la maison sont remplis d’activités « extrascolaires ». Escrime, équitation, accordéon, judo, roller, dessin, cirque… La liste semble inépuisable. « Je fais aussi énormément d’artisanat, ajoute Virginie. Et puis les filles participent à leur vie, leur quotidien. Je ne suis pas la seule à faire les courses, le ménage, les repas. » La bande de copines de Florac le prouve d’ailleurs à l’occasion du pique-nique. Pas besoin de négocier avec les enfants pour qu’ils aident à ranger. Les plus grandes participent spontanément au rangement et nettoyage d’après repas.

« On arrête de leur mettre la pression, de leur dire de se coucher tôt, de se lever tôt »

Sortir du cadre de l’école transforme tout le quotidien. Plus qu’un choix pédagogique, cela devient un choix de vie. Le schéma le plus classique est que l’un des parents – en général la mère – arrête de travailler. Il existe aussi des parents seuls tels que Jérémie, boulanger, ou Mélanie, potière. Leurs enfants participent à leurs activités de professionnels indépendants. « On se consulte, on voit nos envies, et on fait en sorte qu’on soit toutes les deux bien », témoigne Mélanie.

« Quand la première est née, on travaillait tous les deux à temps plein, se souvient de son côté Coralie. Au début de notre expérience de parents, on devait souvent se dépêcher. Puis j’ai posé un congé parental. Je me disais que j’en aurais marre d’être toute la journée avec mes enfants, mais je me suis rendue compte que c’était plus facile d’être tout le temps avec eux. On vit ensemble, on partage les mêmes moments, on ralentit. » « On arrête de leur mettre la pression, de leur dire de se coucher tôt, de se lever tôt », témoigne aussi Jérémie. Les parents décrivent des enfants, qui, sortis des contraintes et horaires de l’école, sont moins fatigués, moins stressés, plus ouverts à leur environnement.

« Tout cela amène une confiance en la vie phénoménale. Ils sauront toujours se débrouiller », croit Jérémie. Car les questionnements sur ce choix de vie sont nombreux. Les enfants pourront-ils suivre des études supérieures ? Seront-ils correctement insérés dans la société par la suite ? « Ça dépend de quelle suite on veut. L’école nous prépare à obéir à un patron ! », commente Aurélie.

Léa, elle, a l’intention de passer le bac : « Peu à peu, je m’y mets. J’attends aussi d’avoir 18 ans pour être jeune fille au pair en Angleterre. » A-t-elle peur de ne pas pouvoir choisir son métier, ses éventuelles études ensuite ? « Pas le moins du monde ! » assure-t-elle. Sa mère reprend : « J’ai entendu dire que je gâchais la vie de ma fille. Qu’elle ne serait pas adaptée au système. Mais elle a énormément d’amis, de tous les âges ! »

Loin de rester à la maison, les enfants en instruction en famille sortent en fait beaucoup. Les parents multiplient les prétextes pour que les enfants puissent se rencontrer… et les adultes aussi. « Dès qu’on a franchi le pas, on s’est organisés pour se mettre en réseau, détaille Coralie. Aujourd’hui, nous sommes soixante-dix familles en lien sur la Lozère et l’Aveyron. Nous pensons que nos enfants sont confrontés à la société. Et être sociable ou pas, cela ne dépend pas de la scolarisation. » « On a confiance en nos enfants », résume Virginie.

Le grand salon de Coralie et Joan ressemble à une salle de classe.

L’instruction en famille est aussi souvent accusée d’être réservée à une élite. « C’est vrai que si on travaille à l’usine, on ne peut pas », concède Jérémie. D’autant plus que ce choix peut impliquer une diminution des revenus de la famille. Une grande diversité de milieux sociaux est tout de même représentée (comme le montrent les travaux des sociologues Philippe Bongrand et Dominique Glasman). Pour Coralie, ce choix est cependant aussi lié à ses moyens : « On a pris la liberté de choisir notre pédagogie. Il y a peu de propositions pédagogiques dans l’Éducation nationale. Et on ne pourrait pas payer une école hors contrat. »

Alors qu’Augustin pose des problèmes de maths à son père, la conversation en arrive aux déclarations d’Emmanuel Macron, qui a annoncé le 2 octobre dernier vouloir réserver l’instruction en famille aux impératifs de santé. Il l’accuse de favoriser le séparatisme, car des enfants déclarés en instruction en famille iraient en fait dans des écoles clandestines, où l’islamisme radical serait enseigné. « L’amalgame est tellement grossier !, conteste Coralie. C’est une fausse solution. C’est punir tout le monde pour une minorité. Alors que les moyens de contrôle existent, et qu’il est tout à fait possible de demander une rescolarisation. » Elle a écrit à son député. « Je lui explique que ce n’est pas qu’une question d’instruction mais de choix de vie. M. Blanquer évoque la notion de droits de l’enfant. Mais forcer un enfant à aller à l’école contre son gré, est-ce le respecter ? »

À Florac, c’est au moment du dessert que cet amer sujet est abordé. « Ce n’est pas seulement l’instruction en famille qui est remise en cause, mais toute notre vie, s’inquiète Virginie. Vais-je déménager pour habiter près d’une école alternative ? La question se pose. » « C’est trop bizarre pour être vrai », commente la plus jeune enfant d’Aurélie, qui n’est jamais allée à l’école. « On ne souhaite pas subir, affirme Coralie. Si la loi passait telle quelle, on s’organiserait. Cela fait un moment qu’on a envie de voyager à l’étranger… Alors pourquoi pas ? »





[1Le prénom a été modifié.

[2Ce film a été réalisé par Clara Bellar en 2014.

[3Le prénom a été modifié.

[4La pédagogie Steiner-Waldorf, inspirée par l’Autrichien Rudolf Steiner, prône le respect du rythme de l’enfant et son ouverture au monde. Elle est liée à l’« anthroposophie », un courant de pensée et de spiritualité régulièrement critiqué car taxé d’ésotérisme.


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Source et photos : Marie Astier pour Reporterre

. chapô : Chez Coralie et Joan.

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