Les EPR vont encore compliquer le casse-tête des déchets radioactifs
Centrale nucléaire du Tricastin. La France compte actuellement 57 réacteurs en fonctionnement. - Jean-Louis Zimmermann / CC BY 2.0 Deed / Flickr
Centrale nucléaire du Tricastin. La France compte actuellement 57 réacteurs en fonctionnement. - Jean-Louis Zimmermann / CC BY 2.0 Deed / Flickr
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1,76 million de mètres cubes de déchets radioactifs ont été recensés en 2023, un chiffre amené à croître. De nombreuses incertitudes persistent sur l’avenir de leur gestion.
Mercredi 12 décembre, lors de la présentation de l’inventaire national des matières et déchets radioactifs 2023 de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), il y avait d’épais dossiers de presse reliés, un chiffre consolidé – 1,76 million de m3 de déchets radioactifs fin 2021, un volume en augmentation d’environ 220 000 m3 depuis 2018 – et surtout beaucoup de questions sur les déchets à venir.
Comme il est d’usage tous les cinq ans, cet inventaire était assorti d’un exercice de scénarios prospectifs sur le volume total de déchets « à terminaison », c’est-à-dire après l’arrêt de tous les réacteurs en service et le démantèlement de l’ensemble des installations de la filière. Quelle quantité supplémentaire de déchets radioactifs entraînerait le prolongement des réacteurs existants jusqu’à 60 ans et la construction de 6 EPR2, annoncés par le président de la République lors de son discours de Belfort en 2022 ? Et combien si l’on arrête le retraitement, comme l’a évoqué le directeur de l’Autorité de sûreté nucléaire en 2022 ?
Il est d’autant plus difficile pour l’Andra (qui est un Établissement public à caractère industriel et commercial - Épic) d’apporter des réponses que le gouvernement n’en finit plus d’élaborer la prochaine programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), qui aurait dû être adoptée le 31 juillet dernier au plus tard mais n’a toujours pas été dévoilée. Et qu’Emmanuel Macron a déclaré lundi 11 décembre, lors d’un déplacement consacré au plan d’investissements France 2030, qu’il annoncerait le lancement de huit EPR2 supplémentaires « dans les prochains mois ».
15 000 m3 de déchets de haute activité
Or, pour ce qui est des déchets de haute activité (HA) [1] et de moyenne activité à vie longue (MA-VL) [2], les plus dangereux, le volume varie du simple au double selon le scénario envisagé. Fin 2021, 4 320 m3 de déchets HA et 39 500 m3 de déchets MA-VL étaient entreposés en France. « Ils représentent seulement 2,5 % des déchets en volume, mais plus de 99 % de la radioactivité », a précisé Philippe Loreaux, chef de service scénarios, inventaires et organisation de la connaissance à l’Andra.
À terminaison, leur volume varierait selon les scénarios :
. 11 800 m3 dans le scénario 1 (poursuite du nucléaire et du retraitement, remplacement progressif du parc actuel par des EPR2 puis par des réacteurs à neutrons rapides permettant un multi-recyclage)
. 20 100 m3 dans les scénarios 3 (poursuite du nucléaire, remplacement progressif du parc actuel par des EPR2 mais arrêt du retraitement en 2040) et 4 (non-renouvellement du parc nucléaire et arrêt du retraitement en 2040).
. 15 000 m3 de déchets HA dans un scénario 2 intermédiaire (poursuite du nucléaire et du retraitement, remplacement progressif du parc actuel par des EPR2).
À noter que ces volumes ne concernent que les installations existantes ou autorisées au 31 décembre 2021, parmi lesquels les 57 réacteurs en fonctionnement, les deux réacteurs arrêtés de Fessenheim et l’EPR de Flamanville.
Six réacteurs supplémentaires à prendre en compte
Pour comprendre ces variations, il faut prendre le temps d’explorer les 300 hectares de l’usine de retraitement de La Hague, à la pointe nord-ouest du Cotentin. C’est là que les combustibles à base d’uranium naturel (UNE) usés sont traités, pour en tirer de l’uranium de retraitement (qui peut être réutilisé comme combustible après réenrichissement) et du plutonium (qui peut aussi être réutilisé comme combustible après mélange avec de l’uranium appauvri). Ce processus produit également des déchets ultimes, vitrifiés et entreposés sur place dans l’attente d’un stockage, que l’État prévoit au centre d’enfouissement Cigéo près de Bure (Meuse).
« Mais si on ne retraite pas, c’est tout l’assemblage de combustible usé qui est considéré comme déchet, d’où un volume total supérieur », explique Sébastien Crombez, directeur de la sûreté, de l’environnement et de la stratégie de filières à l’Andra.
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Pour autant, la faisabilité du scénario 1 n’est pas acquise, le projet de réacteur à neutrons rapides Astrid ayant été mis en pause, notamment pour des raisons de coût. « On n’a pas d’installation en France qui sache faire [du multirecyclage], précise M. Crombez. Mais il me semble quand même qu’il y a des installations qui existent dans le monde. Et en France, on l’a déjà fait à l’échelle industrielle avec Phénix et Superphénix. »
La prise en compte des déchets produits par six réacteurs EPR2 supplémentaires rajoute de la complexité à l’affaire. D’après les estimations de l’Andra, les stocks de déchets HA et MA-VL pourraient augmenter de respectivement 16 % et 6 % dans le scénario 1 et 11 % et 6 % dans le scénario 2. En cas d’arrêt du retraitement (scénario 3), tous les combustibles usés de ces EPR2 seraient intégralement considérés comme déchets HA.
Derrière l’empilement de ces milliers voire dizaines de milliers de tonnes, une question s’impose : le centre d’enfouissement Cigéo, conçu comme débouché pour ces déchets radioactifs ultra-dangereux pendant des centaines de milliers d’années, sera-t-il suffisamment grand ? Oui, a assuré M. Crombez : « Le développement de Cigéo est progressif par principe, avec un début de construction aux alentours de 2030, une première mise en stockage autour de 2040 et un stockage des déchets de haute activité à partir de 2080. Ça nous laisse le temps d’intégrer des évolutions et d’ajuster le projet en fonction de la politique énergétique. Ça va changer les emprises, mais les propriétés de l’argile sont bonnes sur une large zone. » L’Andra a d’ores et déjà prévu de mettre à jour les études d’adaptabilité du projet pour tenir compte des six réacteurs avant le début de la prochaine enquête publique consacrée au projet.