123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageSanté

Balade en forêt, gym et cuisine : au « Jardin », on soigne de manière écolo

Ali Mouzda se rend régulièrement au Jardin pour ses problèmes de diabète et de tension.

Près de Lyon, des professionnels de santé engagés placent la lutte contre les inégalités sociales et les enjeux écologiques au cœur de leur pratique médicale.

Bron (métropole de Lyon), reportage

De l’extérieur, le bâtiment en crépi blanc du centre‐ville de Bron ressemble à n’importe quel centre de soins. À l’intérieur, le lieu est coloré et chaleureux. Vert foncé pour la salle d’attente, orange pour le secrétariat, mauve, violet, bleu, jaune… pour les différentes salles de consultation. Bienvenue au Jardin, un « centre de santé planétaire et communautaire » ouvert il y a un an. Son but : réinventer la médecine de ville grâce à une approche accessible du soin à l’échelle d’une communauté territoriale, prenant en compte le mode de vie du patient et son environnement.

« Ici, c’est cool, il y a une bonne ambiance, et plus d’écoute et de bienveillance de la part des médecins. Ils prennent toujours du temps pour nous poser des questions sur notre état psychologique », raconte Samantha dans la salle d’attente. La maman de deux enfants de 4 ans et de 4 mois apprécie aussi l’attention accordée aux prescriptions. « Ils ne donnent pas d’antibiotiques tout de suite et cherchent d’autres solutions avant, explique-t-elle. Pour rigoler, la pharmacienne appelle les médecins d’ici les “mangeurs de graines”, ça me fait rire. »

Samantha en consultation avec la médecin Emmanuelle Guimaraes. Au mur, une fresque de l’artiste plasticienne lyonnaise Joséphine Sens. © Antoine Boureau / Reporterre

Ici, tout a été pensé pour rendre le lieu agréable et apaisant avec des espaces spacieux et un accès au jardin. Dans les sept cabinets médicaux, de jolies fresques murales sur le thème de la nature ornent les murs. « Ces peintures ont un effet relaxant sur les patients », dit Océane Cornic, coordinatrice administrative et financière du centre. Elles constituent également un bon moyen pour les médecins du Jardin d’aborder le concept de la santé planétaire, qui tient compte des liens entre santé et environnement et assure des pratiques médicales écoresponsables.

Cette dimension est encore très peu développée en France alors que « le système de santé représente 8 % des gaz à effet de serre  », dit Océane Cornic. Pour la prendre en compte, les médecins du Jardin pratiquent « l’écosoin ». « Cela consiste à prescrire ce qui a le minimum d’impact écologique et énergétique », explique la médecin Céline Cousyn. Par exemple, en évitant les traitements médicamenteux systématiques, en évaluant le bénéfice risque de chaque médicament, en ajustant la quantité prescrite aux besoins réels.

L’écosoin passe aussi par des consultations de trente minutes, qui permettent d’avoir un temps d’échange approfondi avec le patient, et par la prescription d’activité physique et de nature, par exemple une promenade en forêt.

Le Jardin, nom du centre de soins, se repose beaucoup sur cet espace extérieur. © Antoine Boureau / Reporterre

Participation active de la population

Le Jardin propose ainsi chaque semaine des ateliers collectifs gratuits ouverts à tous les usagers du centre, mais aussi à tous les habitants de la ville. Dans l’une des deux grandes salles réservées à ces activités, une belle affiche verte présente le programme de décembre : atelier créatif cartes de vœux le 5 avec Alexandra, hypnose le 7 avec Clara, cuisine le 8 avec Julien, marche le 12 avec Pauline… les thématiques très variées visent surtout à créer du lien social — dans le centre, entre professionnels et patients, on s’appelle par son prénom et on se tutoie — et à rendre la population actrice de l’amélioration de sa propre santé, un des points clés de la démarche globale du Jardin. Samantha a participé une fois à un atelier sur la parentalité avec son médecin : « C’était très sympa, cela permet de se sentir moins seule. »

Les médecins peuvent aussi prescrire un atelier de soins collectifs. « Ces ateliers se déroulent par petits groupes sur six à huit séances autour d’une pathologie précise, par exemple les troubles du sommeil ou les règles chroniques, dit Océane Cornic. On met en place une thérapie qui permet de changer petit à petit les comportements. Les ateliers sont animés par un médecin et par moi-même. On essaie de faire appel à une “paire aidante”, quelqu’un qui souffre de cette maladie mais a trouvé les moyens de s’en sortir. »

Le centre organise chaque semaine des ateliers de gymnastique baptisés «  Sport très facile  ». Ils sont ouverts à tous. © Antoine Boureau / Reporterre

Autre volet très important : tenter d’amener vers le soin les personnes les plus vulnérables, quelle que soit leur situation. C’est la mission de Clémence Tardy, médiatrice au centre de santé. « Ce sont souvent des personnes très isolées, qui n’ont plus envie de faire confiance. Cela peut être aussi des problèmes administratifs de droits à ouvrir ou des difficultés de langue pour des personnes étrangères ». Dans tous les cas, elle les accompagne et les aide dans leurs démarches.

« Ils nous remercient, on voit qu’ils s’apaisent »

Clémence Tardy se déplace également à Terraillon et Parilly, les deux quartiers prioritaires de la ville de Bron. « On assiste à un match de foot, on va à une fête de quartier… on essaie d’être présent de manière informelle sur le territoire local. » L’idée est de faire fonctionner le bouche-à-oreille et que les personnes dans le besoin sachent où les trouver.

Clémence Tardy, la médiatrice, joue un rôle essentiel et apporte une relation usager-centre de soins différente par sa disponibilité et son écoute, particulièrement auprès des publics les plus fragiles. © Antoine Boureau / Reporterre

« Avoir une médiatrice qui aide les patients, cela change tout, cela permet de régler des situations complexes », explique Cécile Cousyn citant le cas, le matin même, d’une petite fille qui n’aurait jamais pu obtenir ses médicaments à la pharmacie sans l’aide de Clémence. À 38 ans, elle apprécie l’exercice professionnel coordonné que permet le centre de santé. « Une fois que tu as connu ce genre de médecine, tu ne peux pas revenir en arrière », dit-elle.

Avec Gwenaëlle Ferré, actuelle coordinatrice de projets et Benoît Blaes, médecin, ils se sont rencontrés au centre de santé communautaire La Place Santé en Seine-Saint-Denis, où ils travaillaient tous les trois.

Gwenaëlle Ferré, coordinatrice des projets. © Antoine Boureau / Reporterre

Puis Gwenaëlle Ferré a déménagé à Lyon pour des raisons familiales. Sur place, elle a rapidement décidé de créer un centre de santé communautaire. « Il y en avait déjà un dans la métropole, à Vaulx-en-Velin, mais il y avait de la place pour un deuxième. » Ses deux anciens collègues de Seine-Saint-Denis, Cécile Cousyn et Benoît Blaes, ont accepté de la rejoindre à Lyon, à condition d’ajouter la dimension de santé planétaire. Plusieurs professionnels de la région ont pris part au projet, qui aura mis deux ans à se concrétiser.

« Pérennisons-les »

La structure autogérée compte aujourd’hui douze salariés — six médecins, trois assistantes médicales, deux coordinatrices, une médiatrice — et une infirmière déléguée. Depuis le 1er janvier 2023, elle a reçu 2 300 patients, dont 1 100 désormais suivis par un médecin traitant du centre. Outre l’accueil des habitants de Bron, le centre répond aux demandes d’IVG médicamenteuse et assure le suivi de patients en transition de genre. Par ailleurs, il a établi plusieurs partenariats avec des structures locales (centre d’accueil pour demandeurs d’asile, Institut départemental de l’enfance et de la famille…) afin d’avoir des relais sur le territoire.

Un an après l’ouverture, les usagers sont satisfaits. « Les patients éloignés du système de santé sont soulagés d’avoir un médecin qui prend le temps de les recevoir, on les accueille avec le sourire, on leur apporte des réponses, on les aide pour leurs questions de droits, etc. Ils nous remercient, on voit qu’ils s’apaisent », se réjouit Océane Cornic.

Le Jardin a installé deux nichoirs de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), un pour les mésanges et un pour les chauves-souris. © Antoine Boureau / Reporterre

Malgré ce bilan positif, Gwenaëlle Ferré n’est pas tout à fait sereine. « La précarité de notre modèle économique, fondé sur le produit des consultations, les demandes de subventions et des appels à projets qu’il faut sans cesse renouveler, est une vraie inquiétude pour moi », dit la cofondatrice du Jardin.

Gwenaëlle Ferré attend un engagement des pouvoirs publics pour assurer le financement des centres de santé communautaire. « Les centres de santé communautaire répondent à des besoins et donnent de bons résultats avec une réelle amélioration de la santé des personnes concernées. En outre, ils sont attractifs pour les professionnels de santé, affirme la dynamique quadragénaire. Pérennisons-les. »

legende