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ReportageMonde

Base spatiale d’Elon Musk : un écosystème ravagé et des autochtones privés de leurs terres

Travaux en cours sur la Starbase d'Elon Musk, au Texas, le 2 octobre 2025.

Dans le sud du Texas, le développement du centre spatial SpaceX d’Elon Musk fait des ravages. La faune locale souffre durement de ce voisinage industriel et les tribus autochtones se sont vues chassées de leurs terres.

Brownsville, Boca Chica et Floresville (États-Unis), reportage

Sa parole est rare et sacrée, son appel résonne comme un cri du cœur : « Ils détruisent et polluent tout et ils appellent ça le progrès. » Le visage dur et marqué — légèrement tanné par le soleil, le chef de la tribu des Carizzo/Comecrudo, Juan Mancias, tente de contenir sa colère face à l’empoisonnement de la vallée du Bas-Rio Grande, dans le sud du Texas (États-Unis).

«  Ils croient aller sur Mars. Nous, on essaye simplement de rester sur Terre  », dit Juan Mancias. © Théo Quintard / Reporterre

À 500 kilomètres de cet environnement encore préservé, le contraste est saisissant. Aux abords de la plage de Boca Chica, mince bande côtière coincée entre les États-Unis et le Mexique, SpaceX a érigé ses fusées Starship au cœur même de la réserve naturelle de la vallée du Bas-Rio Grande, l’un des écosystèmes les plus riches et les plus fragiles du continent.

« Ils croient aller sur Mars. Nous, on essaye simplement de rester sur Terre », dit Juan Mancias. Il qualifie Elon Musk de « prédateur de la nature ». Le milliardaire d’extrême droite est persuadé d’atteindre Mars dès fin 2026.

La route qui mène à la Starbase d’Elon Musk. © Brenda Bazán / Reporterre

Une cinquième et dernière fusée en 2025 devrait décoller, dans la nuit de lundi à mardi (1 h 15, heure de Paris). C’est ici, au milieu des marais salés et des dunes, que s’étend désormais l’un des sites les plus industrialisés du sud du Texas.

« On nous a volé notre territoire, et maintenant, on nous vole même le ciel »

Avant d’être le terrain de jeu du milliardaire, cette plage était un sanctuaire pour la faune et le lieu de naissance de la tribu des Carizzo/Comecrudo. « On nous a volé notre territoire, et maintenant, on nous vole même le ciel », déplore le chef de la tribu. Les autochtones ont d’abord été chassés de Boca Chica lors de la conquête texane au XIXe siècle. La privatisation de la plage et le contrôle de la région par Elon Musk constituent une nouvelle dépossession.

«  Habitat sensible pour la vie sauvage. Cet endroit n’est pas un point d’observation de SpaceX. Conduire sur les dunes est interdit  », est-il écrit sur ce panneau. © Brenda Bazán / Reporterre

Lors d’une conférence de presse en 2018, Elon Musk balayait les inquiétudes écologiques d’un revers de main : « Nous avons beaucoup de terrains sans personne autour, donc si une fusée explose, ce n’est pas grave. » Pour les Carizzo/Comecrudo, cette phrase résume toute la violence d’un projet bâti sur le mépris du vivant. « Ils voient un désert là où nous voyons un monde vivant », s’indigne Juan Mancias.

Depuis 2014, dunes, marais salés et zones de nidification ont cédé la place à ce royaume muskien : une base aérospatiale bordée par Starbase, sa nouvelle « ville-fusée », devenue municipalité à part entière en mai 2025. Dans cette ville privée où le pouvoir municipal et l’entreprise ne font plus qu’un, les habitants travaillent pour SpaceX, et le maire, Bobby Peden, est une sorte d’élu-PDG qui peut signer des permis de construire à la volée, filtrer l’accès à la route, ou encore fermer la plage.

Un cybertruck Tesla garé près de deux lanceurs SpaceX, à côté de la plage de Boca Chica. © Brenda Bazán / Reporterre

À Boca Chica, les fusées de SpaceX dévorent la côte au rythme de leurs essais. Selon les associations écologistes, chaque lancement consomme près de 2 millions de litres d’eau potable et brûle plus de 1 200 tonnes de carburant hautement polluant. Le fracas des moteurs atteint 150 décibels, un niveau sonore qui vide le paysage de toute présence animale.

Une faune toujours plus repoussée

Les tortues de Kemp, parmi les plus menacées au monde, les dauphins de la Laguna Madre, des centaines d’espèces d’oiseaux migrateurs sont repoussés toujours plus loin. Le Central Flyway, ce corridor aérien que suivent chaque année des millions d’oiseaux, se referme peu à peu sous le poids des clôtures, des routes d’accès et des essais répétés de SpaceX.

«  We love Elon  » («  Nous aimons Elon  ») tagué sur un bloc de béton sur le sable. © Brenda Bazán / Reporterre

Loin de cette sombre réalité, Gilbert Hernandez — propriétaire de la librairie indépendante Buho, dont le logo ressemble à une chouette — observe ce désastre avec amertume. Lové dans un fauteuil à l’entrée de sa boutique, en plein centre-ville de Brownsville, aux portes de Boca Chica, le trentenaire voit défiler un monde qui change trop vite.

« Les oiseaux sont intelligents et résilients, mais cela devient compliqué quand on leur présente une barrière qui ne vient pas de la nature », dit-il. Le pluvier siffleur (Charadrius melodus), petit oiseau côtier emblématique, a déjà perdu plus de la moitié de sa population depuis l’installation du site spatial.

Gilbert Hernandez, propriétaire de la librairie indépendante Buho, dans ses locaux à Brownsville. © Brenda Bazán / Reporterre

Plus au nord, dans les broussailles de la vallée du Bas-Rio Grande, l’ocelot du Texas — félin tacheté en voie de disparition — voit son habitat se morceler. « Chaque mètre de broussailles arraché, c’est une chance de moins de le revoir un jour », déplore un garde du refuge, resté anonyme par crainte de sanctions.

« Ils appellent ça une cohabitation, moi, j’appelle ça une expulsion »

« Ils appellent ça une cohabitation, moi, j’appelle ça une expulsion, ajoute ce garde. Ici, la nature n’a plus droit de cité, et les animaux, eux, ne peuvent pas se plaindre. »

Malgré cela, l’Agence fédérale de régulation du trafic aérospatial étasunien vient d’autoriser SpaceX à quintupler la cadence de ses tirs, passant de cinq à vingt-cinq lancements par an. En 2014, la même agence assurait pourtant, dans son étude d’impact environnemental, que l’installation de SpaceX « n’aurait pas d’effet significatif sur l’environnement ».

En plus des fusées d’Elon Musk, les habitants de la région s’inquiètent des énormes projets de terminaux pour le gaz naturel liquéfié en construction. © Brenda Bazán / Reporterre

Malgré la puissance d’Elon Musk et de ses voisins un peu trop encombrants, la résistance s’organise. Très active, l’association South Texas Environmental Justice Network tient régulièrement des réunions avec les habitants, souvent mal informés des dangers qui les entourent.

Sur les murs de la salle du centre communautaire Bob Clark de Brownsville, les pancartes donnent le ton : « The only immigrant I want deported is Elon Musk » (« Le seul immigrant que je veux voir déporté est Elon Musk »), « Salven la Playa Boca Chica » (« Sauvez la plage de Boca Chuca »). Les discussions, souvent en espagnol — la population étant majoritairement latino —, s’enflamment autour de ces menaces existentielles pour la biodiversité et la survie même des communautés. Chacun extériorise sa colère, ses peurs, ses blessures.

L’activiste Bekah Hinojosa prend la parole dans cette réunion publique pour expliquer les risques conjugués des installations de SpaceX et des terminaux de gaz naturel liquéfié. © Brenda Bazán / Reporterre

« Il reste moins de 3 % de notre habitat faunique dans la vallée du Rio Grande, et la croissance et les activités de SpaceX menacent ce qui nous reste », affirment les organisateurs, inquiets.

Au centre de cette effervescence, la cofondatrice Bekah Hinojosa incarne cette lutte. Militante infatigable, elle a déjà été arrêtée pour avoir tagué « Stop SpaceX » sur un mur de la mairie de Brownsville en 2022. Depuis, son message s’est répandu.


En plus des fusées, l’empire du gaz naturel liquéfié

À quelques kilomètres à peine de Boca Chica, un autre monstre industriel se dresse sur le littoral du sud du Texas : les terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL). Deux projets géants, le Rio Grande LNG et le Texas LNG, ont été approuvés sur les rives du port de Brownsville, à l’embouchure du Rio Grande.

Chacun prévoit d’exporter des millions de tonnes de gaz fossile extrait par fracturation hydraulique dans le bassin permien. Les travaux, soutenus par les autorités locales et fédérales, s’étendent désormais jusqu’aux zones humides et aux terres sacrées des peuples autochtones.

Les associations et ONG environnementales estiment que l’ensemble du complexe ferait du sud du Texas l’un des plus grands pôles d’exportation de GNL au monde, tout en condamnant un écosystème déjà exsangue. Pour Juan Mancias, chef de la tribu Carizzo/Comecrudo, « ces usines vont empoisonner notre air et notre eau chaque jour ».

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