Beaucoup trop d’optimisme sur l’avenir de Fukushima

19 avril 2011 / Yves Heuillard

Fin du problème de Fukushima dans les trois mois ? La comparaison avec ce qui s’est passé après l’accident de Three Miles Island montre qu’il faudra beaucoup plus de temps...


La direction de Tepco, pressée par le gouvernement japonais de préciser son plan pour sortir de la situation catastrophique qui perdure à la centrale nucléaire de Fukushima, a annoncé un plan assez flou indiquant la maîtrise des fuites radioactives en 3 à 6 mois. Ce qui a été traduit par nombre de médias comme une résolution du problème en quelques mois. La réalité est probablement très différente.

TF1 avait publié, hier, un article réaliste sur le sujet titré « Vingt-cinq ans après Tchernobyl, le Japon vit l’impensable » mais il a toutefois été retiré du site de TF1 dans les minutes qui ont suivi sa publication. Son auteur rappelait que les autorités japonaises avaient considéré qu’un accident nucléaire grave, de même niveau que celui de Tchernobyl était impensable. « Tout au plus » écrit—il, « aujourd’hui Tepco espère limiter les rejets radioactifs ».

« Désolé cette page n’existe plus ». Nous ne lirons de l’article publié dimanche matin par TF1 que l’introduction reprise in extremis avant sa disparition. Dommage parce que l’article commençait bien avec une photo de la centrale nucléaire de Tchernobyl et cette légende « Faut-il craindre une catastrophe comme celle de Tchernobyl ? ». Notre article ci-après ne le remplacera pas, mais son intention vise aussi à décoder les propos de l’exploitant de la centrale japonaise ruinée et à analyser la véritable ampleur de la catastrophe.

En substance le plan annoncé de Tepco se réduit à ceci : « D’ici trois mois nous réduirons le niveau de rejet de radioactivité dans l’environnement et d’ici trois à six mois, le rejet d’éléments radioactifs sera sous contrôle [..] D’ici 9 mois nous aurons recouvert les réacteurs 1, 3 et 4 avec une couverture spéciale qui empêchera toute diffusion de matériau radioactif dans l’atmosphérique ».

Et après ? Le plan japonais signifie que dans le meilleur des cas les fuites radioactives vont durer encore trois à six mois. L’ampleur de ces fuites, la nature et les volumes des éléments rejetés, principalement à la mer, ne sont pas précisés. L’analyse des photographies dont nous disposons, et la comparaison avec l’accident du réacteur 2 de Three Mile Island aux Etats-Unis (1978) permet de faire quelques conjectures et de montrer que l’optimisme n’est pas de mise.

Des photos qui en disent long

Pour les photographies, nous invitons nos lecteurs à consulter notre article « Un hélicoptère télécommandé observe les réacteurs » ou à consulter directement le site Cryptone où des images spectaculaires de haute définition, prises le 24 mars dernier par Air Photo Service Japan, peuvent être consultées et même téléchargées avec une définition encore meilleure. Elles montrent en particulier que la piscine de stockage du combustible usé du réacteur 3 (le plus endommagé) située dans la partie supérieure du réacteur est, dans le meilleur des cas, si elle est intacte, à l’air libre sous les décombres. Pour voir où se situe (se situait ?) la piscine de stockage, il suffit d’observer le réacteur voisin, le réacteur 4, où l’on voit très bien une pompe injecter de l’eau par le dessus du réacteur. En tout état de cause il est difficile de croire que la piscine est intacte, et si elle l’est, qu’on peut la refroidir sans risque de lessiver les produits qu’elle contient.

Pour donner une idée des difficultés auxquelles font face les Japonais, un technicien qui se tiendrait à proximité de la piscine asséchée mourrait en 16 secondes (selon David Lochbaum, physicien nucléaire de l’association Union of Concerned Scientists, et ancien instructeur de la Commission de sécurité nucléaire américaine).

Un agenda optimiste

En ce qui concerne l’agenda annoncé par Tepco, et à défaut d’informations précises, nous proposons une analyse rapide de la chronologie des événements de l’accident du réacteur N° 2 Three Mile Island en 1978 ; histoire de mettre les choses en perspective, même si la gravité de l’accident de Three Mile Island est bien moindre. Les source sont citées en fin d’article.

28 mars 1979. Accident avec fonte partielle du coeur.

Juillet 1980, un an et demi plus tard. Les travailleurs pénètrent pour la première fois dans l’enceinte du réacteur avec des équipements spéciaux.

12 mars 1982, à peu près 3 ans après l’accident. Le traitement des eaux contaminées (25 000 m3) est terminée. 150 m3 ont été rejetés à la rivière au grand dam des populations. À Fukushima le volume d’eau contaminée pourrait être une centaine de fois plus élevé, mais la mer est proche...

Octobre 1983. 4 ans après l’accident. Une vidéo peut être réalisée dans le coeur du réacteur montrant les dégâts effectivement subis.

28 juin 1984. Pour la première fois les travailleurs peuvent entrer dans l’enceinte du réacteur sans respirateur.

20 février 1985. Une inspection vidéo montre qu’une partie du réacteur a bien fondu et s’est solidifiée dans le bas de la cuve. On s’aperçoit alors seulement, presque 6 ans après l’accident, que 45 % du coeur a fondu.

3 octobre 1985, plus de six ans après l’accident, des parties du coeur endommagé ont pu être levées et placées dans la piscine destinée au combustible usé.

Septembre 1987. Huit ans et demi après l’accident, plus de la moitié des débris provoqués par l’accident ont été extraits du coeur du réacteur.

28 octobre 1988, le président de l’exploitant de la centrale nucléaire de Three Mile Island annonce un coût de nettoyage de près d’un milliard de dollars (plus du double en dollars 2011).

Avril 1990, onze an après l’accident, le réacteur est déclaré « vide de combustible nucléaire ».

Comparaison rapide avec Fukushima

3 réacteurs à Fukushima + 4 piscines, contre un réacteur à Three Mile Island.

Le réacteur 2 de Three Mile island est à eau pressurisée, une technologie qui isole les eaux de refroidissement du réacteur des circuits de vapeur qui font tourner les turbines. Ce n’est pas le cas de Fukushima et des eaux très contaminées, en provenance des réacteurs se sont déversées dans le bâtiment des turbines.

L’accident du réacteur de Three Mile Island, de niveau 5 (contre 7 pour Fukushima, le niveau de Chernobyl) n’a pas endommagé la structure du bâtiment et vu de l’extérieur il n’y a pas de dégâts visibles.

Le réacteur de Three Mile Island venait d’être mis en service, et donc sa piscine de combustible usé était vide. Les 6 piscines de Fukusima, ou ce qu’il en reste, contiennent de l’ordre de 800 tonnes de combustible usé. Une septième piscine, en dehors des réacteurs, contient 1000 autres tonnes.

La photo ci-contre (source Wikimedia Commons) montre les hommes du ménage atomique de Three Mile Island. Elle exprime bien la différence de gravité entre les deux accidents. À Fukushima les travailleurs, appelés liquidateurs en référence aux liquidateurs de Tchernobyl, travaillent dans un univers de destruction apocalyptique.

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Sources des informations

. The cleanup of Three Mile Island Unit 2 : A technical history, 1979—1990.
. L’accident de Three Mile Island et ses enseignements pour la sûreté des centrales nucléaires en France - IRSN 2009.

. Union of concerned Scientist





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Source avec liens et photographies : http://www.ddmagazine.com/201104182...

Lire aussi : Le gouvernement japonais aurait minoré la gravité de l’accident à cause des élections

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