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Climat

« Bosser l’après-midi, c’est inadmissible » : des boulangers aux ouvriers, l’enfer de la canicule

Un travailleur en plein soleil à Lyon, le 30 juin 2025. La température dépasse les 35 °C.

La canicule en France est à nouveau subie durement par les travailleurs les plus exposés. Le nouveau décret renforçant les obligations des employeurs est encore insuffisant, dénoncent les syndicalistes.

« Je dégouline là-dessous, confesse Samba, un brin honteux. Mes sous-vêtements sont imbibés de transpiration. » Bientôt quinqua, cet ouvrier du BTP est couvert de la tête aux pieds. Pas un centimètre de peau ne dépasse de son bleu de travail, et des perles de sueur gouttent sous son casque de chantier. Dans le 11ᵉ arrondissement de Paris, avenue Parmentier, une dizaine de travailleurs et lui s’emploient à sécuriser une ligne électrique nichée à quelques mètres sous terre. Ici, pas le temps de chômer, ni de zyeuter le thermomètre.

Le 30 juin, 84 départements ont été placés en vigilance orange canicule. « Du jamais vu », selon les mots mêmes d’Agnès Panier-Runacher, ministre de la Transition écologique. Les températures ont pu localement dépasser la barre des 40 °C. Et le 1ᵉʳ juillet sera si chaud que seize de ces départements passeront de la vigilance orange à rouge, dont le bassin parisien, a annoncé Météo-France.

Devant cette fournaise, le Premier ministre, François Bayrou a appelé à « la plus grande prudence ». Toutefois, si des dizaines d’écoles publiques ferment temporairement leurs portes aux enfants, les maçons, couvreurs, salariés agricoles, éboueurs, boulangers et autres artisans continuent à cravacher.

« La fatigue vient beaucoup plus vite »

Élise, 42 ans, est boulangère en Île-de-France. Un métier ô combien intense, équivalent à ses yeux à une séance de sport de huit heures non-stop. « Avec la canicule, la fatigue vient beaucoup plus vite, dit-elle. J’ai moins d’énergie. J’essaie de me protéger en mettant des bas de contention, qui me soulagent beaucoup. Je m’hydrate bien, et je prends des compléments alimentaires. »

Seulement parfois, ces petits gestes ne suffisent plus à contenir les symptômes physiologiques. Certains de ses collègues ont été victimes de malaises. Les employés ont alors décidé de lancer une procédure d’alerte « danger grave et imminent » auprès de leur patron. Quelques consignes ont été délivrées en réaction, mais l’équipe reste tenue d’assurer la même production : « Si on ralentit, ça nous rallonge notre temps de travail. Si on prend des pauses plus longues, elles ne sont pas rémunérées, s’agace Élise. Tout ça se fait au détriment des salariés. »

Sept morts au travail en 2024

Le 1ᵉʳ juillet, un nouveau décret censé renforcer les obligations des employeurs en temps de fortes chaleurs entrera en vigueur. « Vous voyez, on ne pouvait pas être plus au cœur de l’actualité », s’est félicitée Catherine Vautrin, ministre du Travail et de la Santé. Établie au printemps, cette adaptation du Code du travail prévoit une série de dispositions allant de l’aménagement d’horaires à la suspension des tâches les plus pénibles.

Grâce à ce décret, « un cap supplémentaire [est franchi] pour guider les entreprises et leur demander d’être plus vigilantes sur ces moments de très forte canicule », a précisé la ministre lors d’un déplacement à Nantes. « C’est mieux que rien, dit à Reporterre Jean-Pascal François, secrétaire fédéral à la CGT Construction. Seulement, ces préconisations ne sont pas strictes, car les entreprises refusent qu’elles le soient. » Le syndicaliste regrette que bien des patrons n’appliquent pas les règles : « Les petits artisans s’adaptent plus facilement. En revanche, du côté des grandes entreprises, faut bosser. »

Pour Cécile Clamme, secrétaire générale de la CGT TEFP, il y a « beaucoup de mots mais peu d’actes. Il n’y a pas de moyens pour la prévention, les effectifs de l’inspection du travail sont toujours aussi bas », peste-t-elle. Face aux durées des procédures, « il faudrait avoir la possibilité immédiate de soustraire les travailleurs au risque quand les employeurs ne le font pas eux-mêmes », dit-elle. Et ce tout au long de l’année.

« Bosser l’après-midi, c’est inadmissible »

En 2024, les morts de sept personnes au travail « en lien possible avec la chaleur » ont été notifiées. Dans une note publiée en mars, Santé publique France précise le profil des victimes. Uniquement des hommes, âgés de 39 à 71 ans, et « six de ces accidents du travail mortels sont survenus dans le cadre d’une activité professionnelle de construction et travaux ou d’agriculture », ajoute l’organisme public, en s’appuyant sur les données de la Direction générale du travail.

Délégué syndical CGT chez Eurovia, une filiale de Vinci Construction fabriquant du revêtement de chaussée, Éric Bego a réclamé que les salariés terminent leurs journées à midi. Une demande pour l’instant refusée par sa direction : « Bosser l’après-midi, c’est inadmissible, peste-t-il. Il n’y a pas de tâches pas pénibles. L’enrobé de bitume sort à 150 degrés du camion, je ne vous fais pas un dessin. Les collègues peuvent à peine respirer. Franchement, c’est usant. Usant. »

Travaillant dans la même société, Frédéric Mau, aussi syndiqué à la CGT, assure qu’un malaise s’est déjà produit deux ans plus tôt : « Le gars, on le retire du poste, on le met à l’ombre et on le ventile. Seulement, quand arrivent le mal de crâne, le nez qui saigne et les vertiges, c’est déjà trop tard. »

La fournaise du bitume jusqu’aux champs

La canicule frappe des dizaines de professions. Non seulement dans les fourneaux et sur le bitume, mais aussi au cœur des champs. Ouvrière agricole depuis deux décennies, Fanny a côtoyé les parcelles d’asperges, de melons et de pastèques, taillé les vignes et ramassé des fraises sous serre. « J’ai déjà vu des gens tourner de l’œil. En maraîchage, tu as la tête en bas, tu passes ton temps à te baisser puis te relever. Ça fait monter le sang. »

Désormais, Fanny aussi commence à peiner. L’été passé, deux carcinomes — des lésions apparaissant notamment à la suite d’une trop forte exposition au soleil — se sont formés sur sa joue et son épaule. « Et puis, je vieillis, dit-elle. On ne va pas se mentir, c’est pour cela que tu trouveras beaucoup de Marocains dans les vignes. Des personnes d’origine étrangère qui acceptent le boulot parce qu’ils ont besoin de thunes. »

Sur l’avenue Parmentier, l’heure du déjeuner a enfin sonné. Le bras mécanique dépose son ultime bloc de béton de la matinée, et les travailleurs filent en direction de la supérette du quartier. Leurs horaires n’ont pu être aménagés, dit à Reporterre Sourakata : « Il y a une tranchée de près de 200 m à combler d’ici le 4 juillet, pour l’ouverture à la circulation. On n’a pas un instant à perdre, même si c’est épuisant. »

Un homme s’est assoupi sur la banquette d’un camion, à l’arrêt depuis des heures. Le moteur de l’engin continue pourtant de rugir pour offrir à celui qu’il héberge un semblant de répit avec la clim’. Avant de disparaître dans la rue Auguste Barbier, Samba dit : « Vous savez, chez moi, au Sénégal, les températures sont bien plus chaudes encore. Pareil pour mes collègues maliens. Alors oui, on est fatigués, mais on s’accroche. »

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