« C’est à partir du changement climatique qu’il faut repenser le projet européen »

12 mai 2014 / Entretien avec José Bové

Les élections européennes sont un rendez-vous essentiel pour l’écologie politique. Pour y réfléchir, Reporterre interroge les candidats qui se revendiquent de l’idée écologique : Jean-Luc Mélenchon, Pierre Larrouturou, Corinne Lepage. C’est José Bové qui ouvre le bal.


Reporterre – Pourquoi parle-t-on si peu d’Europe ?

José Bové - Parce qu’on est dans un temps très court. La question européenne a été mise au deuxième plan avec les élections municipales, le remaniement gouvernemental et le débat sur les 50 milliards. Et puis on se retrouve entre des gens qui veulent détruire l’Europe, qui veulent le repli national, et, de l’autre côté ceux qui veulent régler leur compte avec Hollande, et se servent de l’élection européenne comme d’un troisième tour.

Quel bilan tirez-vous de votre expérience de député au cœur des Institutions européennes ?

Le Parlement européen a aujourd’hui les moyens – si la volonté politique y est - de peser. On a pu renvoyer la Commission dans les cordes, par exemple à propos du traité ACTA (Anti-Counterfeiting Trade Agreement ), de la protection des données personnelles, des OGM, de la viande clonée. On est parvenu à créer des majorités et à gagner des batailles. En tant que groupe écologiste, on a un vrai pouvoir. Mais quelle est l’attitude des autres groupes ? Sur la question du budget, le PPE - c’est la droite -, les socio démocrates et les libéraux se sont alliés pour accepter la réduction du budget européen. Or sans un véritable budget, il n ‘y a pas de politique possible.

Cela dresse un bilan négatif : on peut gagner des batailles, mais pas influencer le cœur de la politique suivie.

Une majorité d’élus dans ce Parlement aujourd’hui ne veut pas assumer son pouvoir. Et cela parce qu’énormément de parlementaires sont liés à une vision nationale, à la position de leur parti dans leur pays. Alors qu’il faudrait un esprit de citoyenneté européenne pour dépasser ces visions nationales.

N’est-ce pas un signe du malaise européen ? Ceux qui sont le plus impliqués dans l’Europe devraient le plus ressentir cette nécessité d’une vision générale, et ils n’y arrivent pas ?

La droite est aujourd’hui dans une logique inter gouvernementale plus que dans le projet d’une Europe fédérale. De la même manière, la gauche est incapable de se projeter en avant

Quand vous parlez de la gauche, il s’agit du PSE, des « socialistes » ?

Oui. Les socio démocrates sont dans une ambiguïté totale. Ils soutiennent un candidat, Martin Schultz, qui dit « je suis pour le fédéralisme », mais tout ce qu’il a fait en tant que président du Parlement européen s’est aligné sur les politiques nationales inter gouvernementales. Il n’y a pas aujourd’hui dans ces formations politiques de volonté de sortir. Mais les majorités qui se dégagent au Parlement européen sont liés aux choix des citoyens. Ce n’est pas l’Europe ou le Parlement qui est fautif. C’est le choix électoral.

Mais si, c’est bien l’Europe au sens des institutions européennes, que vous décrivez très bien dans Hold up sur l’Europe. Votre livre critique vertement la machine bruxelloise, avec les lobbies au cœur des institutions européennes.

Pourquoi les lobbies sont-ils au niveau européen ? C’est parce que c’est là que sont les enjeux. Les vrais enjeux de pouvoir ne sont pas dans chaque pays : aucun pays européen – même l’Allemagne dans vingt ou trente ans - ne comptera seul dans les rapports de force internationaux. Si l’on veut construire un modèle social, un modèle écologique alternatif au modèle dominant, cela ne peut se faire que dans le cadre européen. Croire que dans un seul pays, on fera le socialisme, on fera l’écologie, est un leurre.

Il faut être à la fois radical et pragmatique. Etre capable de construire des rapports de force et de les gagner. Ce que j’ai essayé de montrer dans ce livre est qu’on peut gagner des batailles, y compris contre les lobbies. Les lobbies ne doivent pas servir d’épouvantail pour dire qu’on ne peut rien parce qu’ils sont partout !

La question c’est de savoir comment agissent les ONG, la société civile, les mouvements sociaux. Et comment les députés, en lien avec ces mouvements, agissent pour prolonger leurs combats.

Des députés qui perdent de la légitimité : le taux de participation aux élections européennes diminue régulièrement dans tous les pays. N’y a t-il pas un désamour des peuples européens pour l’Europe ?

Désamour ? Il y a des gens qui ne savent toujours pas qu’il y a une élection le 25 mai ! Avant de parler de désamour, il faut d’abord se demander si l’Europe est aujourd’hui au cœur du débat politique. Clairement, non. Et pas seulement au moment de l’élection, mais toute l’année. On ne traite jamais du débat européen sauf quand il y a une réunion des conseils des ministres. Et quand on parle de l’Europe, en général, on présente la vision sur le mode : « Bruxelles nous a imposé ci, Bruxelles nous a imposé ça ». Mais ce n’est pas vrai ! C’est le Conseil qui en décide, avec l’accord du gouvernement français.

Une décision comme celle sur la limite de 3 % du PIB du budget français est perçu par l’opinion comme « un diktat » de Bruxelles. Les gens se sentent sans prise là dessus.

Les gens se sentent dépossédés des choix politiques en général. On l’a vu dans pleins de débats. Moi, je fais partie de ceux qui dès 1992 avaient voté Non à Maastricht. Mais quand on lance une dynamique pour créer une monnaie, il faut aller au bout du processus politique, avec une mise ne commun des économies et un projet social, et avec la possibilité comme aux Etats Unis de lier monnaie et projet économique et social. Il n’y a pas eu le courage politique de le faire. Depuis 1992, aucun gouvernement français n’a assumé cela.

Cette bataille reste pourtant essentielle. Ce n’est pas parce que l’Europe aujourd’hui a un modèle néo-libéral que l’Europe est en soi néo-libérale. Le projet européen et le néo-libéralisme ne sont pas la même chose ! Au départ, l’Europe était un processus d’intégration. Après, on assume ou pas. Par exemple, est-on capable de dire qu’il faut absolument un budget européen autonome ? Jusqu’en 1995, le budget européen était financé par les taxes sur les importations. Près de 80 % du budget était financé par les taxes européennes aux frontières. A partir de la naissance de l’OMC [Organisation mondiale du commerce] et de l’ouverture des frontières, c’est parti aux oubliettes, et les Etats ont été obligés de compenser. Dès lors, ils veulent en donner le moins possible, comme l’llustrait Margaret Thatcher : « I want my money back », « Je veux qu’on me rende mon argent ». En même temps, on veut des dépenses. Mais on ne peut pas dépenser si on n’a pas les recettes. Eh bien, voilà la bataille européenne maintenant : comment avoir un budget propre à l’Europe qui monte à 4 ou 5% de la richesse européenne pour permettre des politiques communes, des projets collectifs ? S’il n’y a pas de budget autonome, c’est impossible. C’est pourquoi on mène la bataille en ce moment sur la taxe sur les transactions financières, sur la taxe carbone, sur la taxe sur Internet : l’Europe a besoin de ressources propres, indépendantes des Etats.

Mais on est aujourd’hui dans une triangulation entre une Commission qui est d’accord avec les gouvernements sur une ligne néo-libérale, un désaveu des populations qui s’exprime par une forte abstention, et une poussée de repli sur soi nationaliste. N’y a-t-il pas un décalage entre ce que vous portez, avec les autres candidats écologistes, et ce que l’on ressent en Europe ?

Ce n’est pas parce qu’on vit cette situation que le projet européen est faux. Et comment les gens vivent-ils au quotidien les réalités ? Les gens se sentent européens. Par le fait de pouvoir voyager - cela se voit au niveau des jeunes générations. Les gens ne contestent globalement pas l’euro. L’idée du projet européen est là. En même temps, il y a une angoisse, parce qu’ils ne voient pas de perspective, parce qu’ils ne sentent pas de volonté politique. Pourtant, il y a des urgences : la question climatique va être la question clé des cinq ans à venir. Si l’on n’est pas capable à répondre à la crise climatique, le coût en sera bien supérieur à toutes les crises économiques et financières. Les gens ne s’en rendent pas compte. Comment faire passer l’idée que si l’on n’arrive pas à limiter à 2 degrés le réchauffement, on est parti pour une situation invraisemblable ? Aujourd’hui, on parle de 2°C en 2030.

Qu’est-ce à dire ?

Le dernier rapport du GIEC l’exprime de manière très claire : si rien n’est fait de manière volontariste, on atteindra les 2°C, qui sont la limite d’adaptation de la biodiversité des habitats, etc., en 2030 et non pas en 2100. Et ensuite, on risque d’arriver à 4,6 degrés d’augmentation. C’est à partir de cette réalité qu’il faut repenser le projet politique européen. Le projet économique, le projet énergétique, la question du budget doivent se construire autour de cette réalité.
Mais quand on est dans la mouise au quotidien, il est très difficile de se projeter en 2030 ou en 2050. Comment répondre à la fois à ceux qui ont peur de ne pas finir le mois et à ceux qui ont peur de la fin du monde ? Voilà la quadrature du cercle du pari écologiste. Il faut répondre à la fois à l’inquiétude du lendemain et à l’inquiétude de l’avenir.

Quel est dans ce cadre le rôle de la Banque Centrale Européenne ?

Elle n‘a comme seul objectif que le maintien de la valeur de sa monnaie et de la stabilité financière. Alors qu’une banque centrale doit être en capacité de soutenir un projet économique et donc, social.

Comment réorienter la Banque Centrale dans cette logique ?

C’est une question de rapport de force politique du Parlement et des gouvernements. Or malheureusement, aucun gouvernement n’a le courage politique d’affronter cela. La quasi totalité des gouvernements ne veulent pas faire bouger des institutions tétanisées. Souvent pour une raison simple, c’est qu’ils ont peur de perdre leurs oripeaux de pouvoirs. Or l’économie ne se décide plus au niveau national. Quand 70 % de la production des pays européens se vendent dans les pays européens, on est dans un marché intégré, ce qui signifie qu’il faut une politique économique intégrée. Et si la monnaie est européenne, la politique économique doit être aussi européenne. Il est aberrant d’avoir une politique financière européenne commune et vingt-huit politiques nationales économiques. Comment assumer le dépassement de l’Etat national ? Il y a là un débat de fond, particulièrement en France parce qu’on est les fondateurs de l’Etat nation. Sauf que ce cadre national est dépassé. Si on parle des lobbies, on ne peut pas les combattre en se repliant sur soi. Jamais on ne battra les lobbies si on ne se met pas au même niveau qu’eux, qui est européen. Le rapport des forces politiques doit être au niveau des pouvoirs économiques.

Cette différence de point de vue avec le Parti de gauche est-elle surmontable ?

Rien n’est insurmontable. Aujourd’hui, nous vivons dans un espace commun de cinq cents millions d’habitants. Y porte-t-on un projet politique ? Ou porte-t-on vingt-huit projets politiques côte à côte ?

Mais on ne pourra pas faire bouger les choses s’il n’y a pas une alliance des Verts européens et des partis de gauche. Cette alliance est-elle possible ?

Sur beaucoup de textes, on a des positions communes et des amendements communs. Donc ce sont des choses qui se construisent. Mais cela doit se construire au niveau européen. Rien n’est fermé, rien n’est idéologiquement indépassable. Simplement il faut avoir une vision claire d’où on veut aller. Je ne regarde pas d’où viennent les gens, mais où l’on va.

Il y a en France un éparpillement des candidats se référant à l’écologie : vous, Jean Luc Mélenchon, Pierre Larrouturou, Corinne Lepage. Pourquoi un tel éparpillement de l’écologie politique ?

Est ce un éparpillement ou des manières différentes d’aborder la question ? Il y a beaucoup de partis politiques qui ont intégré la dimension environnementale sans affirmer la prédominance de l’écologie comme une nouvelle voie. C’est cela qui fait la différence. Est-on d’abord écologiste et à partir de là on construit l’ensemble du projet ? Ou a-t-on une vision économique et sociale dans laquelle on intègre l’écologie comme un domaine ? La différenciation politique se fait là. L’écologie dépasse complètement la dimension ancienne issue du XIXe siècle. L’enjeu du climat, de la fin des ressources, du fait qu’on n’a pas de planète de rechange, créent le nouveau paradigme de la politique.

- Propos recueillis par Hervé Kempf



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Source : Hervé Kempf pour Reporterre.

Transcription : Clara Belloc.

Photos : Jean-Marc Desfilhes.

Lire aussi :
. Corinne Lepage : « Les gens ont le sentiment justifié que l’Europe ne leur appartient pas ».
. Jean-Luc Mélenchon : « La machine va se bloquer. Et le système tout entier va passer par dessus bord ».
. Pierre Larrouturou : « La bonne nouvelle est que le peuple est en train de se réveiller ».


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