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« Les gens ont le sentiment justifié que l’Europe ne leur appartient pas »

14 mai 2014 / Entretien avec Corinne Lepage

A dix jours de l’élection européenne, nous poursuivons la discussion avec les candidats se référant à l’écologie. Une autre Europe est-elle possible ? Après José Bové, Corinne Lepage expose sa vision.


Reporterre - Comment expliquez-vous l’hostilité ou en tout cas le « désamour » en France à l’égard de l’Europe ?

Corinne Lepage - Toutes les difficultés que nous rencontrons - chômage, perte de sens, difficultés du vivre ensemble – sont mises sur le dos de l’Europe. Ensuite, je dirai que c’est un amour déçu plutôt qu’un « désamour ». Les Français attendent beaucoup de l’Europe et continuent à en attendre beaucoup. Par exemple, sur la crise ukrainienne, les sondages montrent que plus de 60 % des gens aimeraient que l’Europe ait une position commune plus forte. Et puis, c’est l’histoire du verre à moitié vide et du verre à moitié plein : un sondage qu’on m’a présenté hier indique que 34 % des personnes interrogées trouvent que l’Europe « apporte quelque chose à la France », 27 % –donc beaucoup moins – jugent que la France « perd quelque chose avec l’Europe ». Et les autres pensent que c’est « équivalent ». Mais une des raisons de ce « désamour » est la faiblesse des institutions européennes et singulièrement de la Commission.

En fait, quand on parle de l’Europe, on pense surtout aux institutions européennes et à la Commission de Bruxelles. Le désaveu n’est-il pas plutôt lié au fait que cette Commission européenne suit une politique néo-libérale ?

Oui et non. J’ai voté contre Baroso, me suis bagarré contre les lobbies, ai voté contre les textes que proposait la Commission sur beaucoup de sujets économiques. Baroso a été un président de Commission en deçà du minimum souhaitable, indépendamment même des orientations néo-libérales. La meilleure chose qu’on puisse lui souhaiter c’est que l’histoire l’oublie.

Est-ce une question de personnalité ou d’orientation globale de la Commission ?

Les deux. Ces gens sont des technocrates et ils ont une orientation beaucoup trop libérale. Au moment de la crise, en 2009, il fallait tenir les finances, mais aujourd’hui, on a besoin de relancer l’investissement et la croissance, même si j’ai quelques réticences en tant qu’écologiste avec le mot croissance. Le premier pays du monde n’est pas la Chine, mais l’Europe en termes de PIB (produit intérieur brut) et de consommation solvable. On peut recouvrer un rôle majeur à condition d’investir comme il le faut et d’avoir une vision prospective. Ces gens n’ont aucune vision.

Croissance ?

Je suis une adepte du développement, pas de la croissance. Notre modèle doit être entièrement repensé. Pour que disparaissent certains types d’activité, et que se créent d’autres activités toujours fondées sur une utilisation la plus sobre possible des ressources disponibles. D’où l’intérêt de l’économie circulaire, de la réutilisation, de la sobriété énergétique. Mais je crois qu’il ne faut pas assimiler cela à de la décroissance.

Je fais partie de ceux qui se sont battus en 2011 autour d’un texte qui s’appelle Beyond GDP, « Au-delà du PIB ». J’ai été contre rapporteur de ce texte que j’ai défendu. Il s’agissait de remplacer le PIB par d’autres indices. Mais nous n’avons pas obtenu la majorité.

Les institutions européennes, c’est aussi la Banque centrale Européenne. Que pensez-vous de sa politique ?

Personne ne contrôle la BCE et je fais partie de ceux qui réclament un contrôle parlementaire sur son fonctionnement. Par ailleurs, que dans la mission de la BCE, il y a deux critères : la lutte contre l’inflation, et la croissance. Ne revenons pas sur le débat croissance/développement qu’on a eu il y a un instant, j’ai été claire à ce propos. La BCE a mis surtout l’accent sur la question de l’inflation, ce qui aboutit à un risque de déflation. Aujourd’hui, l’accélérateur doit être mis, et pour cela, il n’y a pas besoin de modification statutaire. On a simplement besoin de l’application des textes. L’Europe n’est pas endettée, donc elle pourrait emprunter pour financer des investissements sur la transition énergétique, sur le numérique - nous avons besoin de conquérir notre autonomie numérique-, sur l’éducation. Nous pourrions avoir un Erasmus apprentissage qui touche 10% de la population de jeunes. Nous avons voté un Pacte pour la Jeunesse doté de 6 milliards d’euros : c’est insuffisant, il en faudrait 21. Donc, il est possible sans toucher au traité de faire une autre politique.

La BCE est sortie tant bien que mal de la crise financière en 2009/2010 en prêtant énormément d’argent aux banques, de l’ordre de 2 600 milliards d’euros. N’y a-t-il pas un travail à mener pour impliquer les banques ?

Si. Bien entendu. Moi, je suis favorable aux euro bonds. Ce sont des titres d’emprunt au niveau de l’Europe qui permettraient le financement de l’activité économique. Je suis révoltée comme beaucoup de gens révolté par ce système qui interdit aux Banques Centrales de prêter directement aux Etats.

Il ne faudrait plus prêter aux banques, alors ?

Il faudrait moins prêter aux banques.

La réforme bancaire européenne qui a été engagée sous l’influence du député Vert belge Philippe Lamberts et d’autres de vos collègues est-elle suffisante ?

C’est un pas en avant important qui, du reste, va plus loin que la loi française. Maintenant il faudra voir comment elle s’applique réellement, et si les banques vont ou non la contourner, parce qu’elles ont beaucoup d’imagination…

Les gens ont le sentiment – assez justifié - que l’Europe ne leur appartient pas, c’est-à-dire qu’il y a une dépossession du politique vers les grands intérêts économiques. Et cette dépossession est manifeste avec exemple le Traité Transatlantique. C’est typiquement un sujet dont on peut et dont on doit débattre. J’ai été parmi les tous premiers à en parler en 2013. Les traités transatlantiques en projet, que ce soit avec le Canada ou avec les Etats-Unis posent deux types de problèmes : sur les normes sociales et environnementales et sanitaires d’une part et sur le règlement des différends d’autre part. Des tribunaux arbitraux, favorables aux multinationales pourraient se mettre en place. Je ne peux pas supporter que ce qui reste de souveraineté au niveau national ou au niveau européen échappe aux citoyens.

C’est un cas, et il y a en beaucoup d’autres, où vous avez voté avec la gauche de la gauche et avec les Verts. Pourquoi ne travaillez-vous pas avec eux ?

Cela arrive très souvent. Mais il y a d’autres sujets sur lesquels on n’est pas d’accord. J’ai une vision de l’économie moins à gauche qu’eux. Je suis pour l’entrepreunariat économique. Je suis peut être plus réaliste sur le plan de la dette.


- Un passant interpelle la candidate ; discussion inattendue avant l’interview -

Et les points d’accord ?

On a voté ensemble sur beaucoup de questions sociales, sur quasiment toutes les questions environnementales, sur beaucoup de questions économiques. Voyez-vous, ce qui est intéressant au Parlement européen est qu’on peut être dans un groupe et voter avec un autre. Il n’y a pas de majorité a priori. Mais bien sûr, si le PPE – la droite – et les socio-démocrates sont d’accord, il n’y a rien à faire. La crainte que j’ai est que dans le prochain Parlement, on ait une forte poussée des populistes. En Angleterre, le parti d’extrême-droit, l’UKIP, est crédité de 30 % ! Il y aurait une poussée de ce courant en France, aux Pays Bas, en Autriche. Cela empêcherait l’Europe d’avancer. Cela veut dire que sur un certain nombre de sujets, la droite et l’extrême-droite pourront se retrouver. Les listes que nous présentons, « Europe Citoyenne », ne sont conduites que par des femmes : ce n’est pas un hasard, c’est une volonté. J’ai constaté depuis un an et demi que les droits de la femme faisaient l’objet d’une régression au Parlement européen, sur des textes où droite et extrême-droite ont voté ensemble. Si droite et extrême-droite votent ensemble, ils risquent d’être majoritaires.

Face à ce péril, pourquoi faites-vous une liste indépendante plutôt que de s’unir avec EELV ou la Nouvelle Donne de Pierre Larrouturou ?

Les Verts la question ne s’est même pas posée parce que les Verts c’est eux tout seul. La porte n’a jamais été même entre-ouverte. Et avec Pierre Larrouturou, les choses n’ont pas pu se faire en raison des modalités qu’ils ont choisi de désignation de leurs candidats. Et puis je ne cherche pas à me placer, mais à défendre un courant pour faire arriver un certain nombre de gens différents dans la vie politique. Les choses auraient dû se faire très en amont, il y a neuf mois. La question des européennes est venue finalement très tardivement. EELV a désigné ses candidats sans rien demander à personne. Et ensuite on a avancé de manière différente.

Que faut-il pour que le mouvement écologiste s’unisse, face à l’effondrement du PS, face à l’UMP et à cette montée de l’extrême-droite, et pour montrer qu’il y a une alternative ?

Ce travail là est à faire. Je pense qu’il se fera dans les années qui viennent parce qu’on en aura besoin.

Quelles sont les principales idées de votre campagne pour les européennes ?

Il y a quatre grandes thématiques. D’abord ce qui touche à l’économie et à l’emploi : nous proposons une politique industrielle commune, comme on a fait une PAC de manière à avoir une stratégie européenne en matière industrielle, singulièrement pour assurer la transition énergétique et se doter d’une souveraineté numérique. Ce qu’on propose c’est un mariage écologie/économie, avec un volet particulier pour les jeunes : nous proposons un salaire garanti pour les jeunes de manière à ce que chaque jeune européen puisse avoir sa chance pour entrer dans la vie, que ce soit le financement d’un projet de petite entreprise, une formation, un voyage, il faut que chaque jeune ait sa chance.

La deuxième thématique porte sur la santé et la sécurité humaine, à commencer par l’alimentation sur tout ce qui concerne les OGM, les pesticides, les perturbateurs endocriniens.

Le troisième volet concerne l’éthique et la démocratie. J’ai passé cinq ans à me bagarrer contre les lobbies. Nous proposons un parquet européen à la fois financier et environnemental et un tribunal pénal européen.

Le dernier point concerne l’avenir de l’Europe : nous souhaitons une harmonisation fiscale et sociale. Les traités ne sont pas modifiables en l’état actuel des choses. Nous proposons ce que nous avons appelé un « cœur d’Europe » « une locomotive » pour l’Europe. C’est à dire que les pays sur une base volontaire se rassemblent à sept, huit, neuf, peu importe, pour décider une politique commune avec un salaire minimum commun, un impôt sur les sociétés à un taux équivalent, une Europe de la Défense, une Europe de l’Energie. Si on parvient à faire ce Coeur d’Europe, on crée une machine qui va tirer le reste. Et on aura l’espoir d’une Europe qui ne sera pas écrabouillée comme elle l’est aujourd’hui.

- Propos recueillis par Hervé Kempf



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Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Transcription : Clara Belloc.

Photos : Eric Coquelin.

Lire aussi :
. José Bové : « C’est à partir du changement climatique qu’il faut repenser le projet européen »
. Jean-Luc Mélenchon : « La machine va se bloquer. Et le système tout entier va passer par dessus bord ».
. Pierre Larrouturou : « La bonne nouvelle est que le peuple est en train de se réveiller ».


Cet article a été rédigé par un journaliste professionnel et a entrainé des frais. Merci de soutenir Reporterre :

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