123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageQuotidien

« C’est la loterie » : dans ce magasin, on vend… des colis perdus

Alice est venue avec ses trois fils, depuis Noisy-le-Grand, pour récupérer des paquets dans ce magasin Destock Colis à Saint-Maur-des-Fossés. Ici, le 9 février 2024.

Étrange concept que d’acheter un colis sans en connaître le contenu. La vente des colis « perdus » fait pourtant fureur, malgré une origine opaque. Elle témoigne aussi d’une surproduction d’objets.

Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne), reportage

« C’est Noël, aujourd’hui ! » rigole Sodary. Tout autour du jeune homme, des centaines de cartons et de paquets sont empilés sur de grands plateaux posés sur tréteaux. C’est Pauline, sa copine, qui l’a amené ici. « Elle m’a fait une surprise, je ne savais pas où on allait. Elle m’a juste dit de prendre de l’argent. »

Sodary n’est pas au bout de ses surprises dans ce magasin Destock Colis d’un genre particulier, puisqu’on ne sait pas ce pour quoi on paye. Le client achète au poids (une promo affiche 16 euros le kg à partir de 1 kg) ou à la pièce (entre 10 et 30 euros selon la taille) et n’a le droit d’ouvrir son paquet qu’une fois sa carte bancaire débitée.

« On verra bien ! »

L’enseigne a investi cet espace lumineux de 300 m² à Saint-Maur-des-Fossés, dans le Val-de-Marne, depuis seulement un mois. Mais elle a déjà ses habitués. Charlotte vient pour la troisième fois. Aujourd’hui, elle a embarqué Chloé avec elle. « Quand on arrive en début de journée, on a plus de chance d’avoir les beaux paquets. Par exemple, des cartons de chaussures », explique la jeune femme. La dernière fois, elle est repartie avec « une super belle robe de soirée » à sa taille.

Les connaisseurs cherchent surtout les cartons solides, susceptibles de contenir des produits de plus grande valeur, comme des objets électroniques ou des baskets de marque. Les mains tâtent et triturent les dizaines de colis à la recherche de la perle rare. Seul impératif : ne pas les ouvrir avant le passage sur la balance. « Ma fille, qui m’a envoyée, m’a dit “Pas de paquet mou !”, car ils contiennent souvent des vêtements, explique Isabelle. C’est la loterie. On verra bien ! »

Chloé (à d.) inspecte un colis avec son amie Charlotte. © Mathieu Génon / Reporterre

Chaque jour, Mutlu Buyukkaya et Erol Adar, qui gèrent la boutique en franchise, étalent 150 à 250 kg de nouvelles marchandises sur les tréteaux. Au total, ils comptent bien écouler les onze palettes reçues, soit plus de 2 tonnes de produits. « Vous seriez venu samedi dernier, les tables étaient vides à la fin de la journée. Tout est parti, on a même dû fermer avant l’heure prévue car nous n’avions plus rien à vendre », s’étonne encore Erol Adar.

Des produits voués à la destruction

Ces colis mystères qui suscitent tant d’engouement auraient été détruits, avant que la loi Antigaspillage pour une économie solidaire (loi Agec) entre en vigueur, assure Christelle Martinez, la cofondatrice de Destock Colis, que Reporterre a jointe au téléphone. Avec son mari, Jérémy, ils ont lancé leur première boutique en août 2023 à Sauvian, dans l’Hérault. « Il s’agit de colis non distribués en raison d’une adresse erronée ou de colis NPAI, quand la personne n’habite plus à l’adresse indiquée. Ou alors le colis n’a jamais été réclamé par le destinataire. »

Depuis le 1er janvier 2022, ces marchandises « perdues » ne peuvent plus être détruites, comme tous les invendus non alimentaires. « Souvent, les commerçants qui les ont expédiés préfèrent les abandonner car les frais de retour leur coûteraient trop cher. » Les plateformes ou logisticiens chez qui ces colis sont stockés se retrouvent donc avec des tonnes de produits sur les bras. C’est auprès d’eux que Destock Colis explique s’approvisionner, en France, en Allemagne ou encore en Espagne. Christelle Martinez refuse cependant de donner leur nom. « La concurrence est rude », justifie-t-elle.

De nombreux colis viennent d’Allemagne, mais aussi de Turquie. © Mathieu Génon / Reporterre

Parmi les paquets qu’elle vend, on trouve des colis Cdiscount, Joom ou encore Amazon. Mais leur origine reste opaque. « Tous les colis non récupérés sont dans nos entrepôts, assure Elody Rustarucci, directrice de la communication chez Cdiscount, qui ne sait pas d’où proviennent ceux vendus chez Destock Colis. Nous les trions tous, et en fonction de leur état, soit nous les remettons en vente, soit nous les reconditionnons, soit nous les revendons moins cher à des soldeurs, mais jamais sans les avoir ouverts. Nous sommes très organisés. »

Dans la boutique de Saint-Maur-des-Fossés, une grosse majorité de paquets étaient étiquetés DHL, avec des adresses en Allemagne mais aussi en Turquie. Interrogé, le transporteur allemand ne semble pas connaître ce canal de vente : « Il n’y a pas de revente de colis chez DHL. Il s’agit d’une pratique interdite, l’entreprise n’étant pas propriétaire des biens transportés. En cas de colis non livrés, [DHL] a un process de destruction et de recyclage en fonction de la nature de la marchandise correspondant aux filières d’évacuation certifiées. » La destruction des invendus reste en effet autorisée en Allemagne.

Baskets Nike, lunettes de soleil cassées...

« Beaucoup de sociétés revendaient déjà ces lots de colis perdus sur Internet. Notre spécificité, c’est que les clients viennent sur place, dit la patronne de Destock Colis. C’est ludique. La moitié du plaisir est dans le choix du colis. Et si ça ne lui plaît pas, le client peut soit offrir le colis, soit le revendre. Ça permet d’avoir une petite rentabilité. »

« C’est un jeu, insiste Mutlu Buyukkaya, à Saint-Maur-des-Fossés. Faut pas que les gens pensent qu’ils vont tomber sur de l’or ou des diamants. » Au cours de la matinée, il y aura quelques chanceux, et les autres. Des baskets Nike Jordan « pile à [sa] taille »… Junior jubile, bonnet de la marque Canada Goose enfoncé sur la tête, une de ses précédentes trouvailles. Pour Ange, venu de Noisy-le-Grand, avec sa mère Alice et ses frères, le butin est à la hauteur des 90 euros dépensés : une paire de chaussures de ville, un sac, un sweat Kenzo, un tee-shirt Burberry… mais aussi des statuettes de dragon à l’origine inconnue et une paire de lunettes de soleil cassées.

Bonne pioche pour Junior, qui a trouvé des baskets Nike Jordan exactement à sa taille. © Mathieu Génon / Reporterre

« Pour être honnête, je suis un peu déçue, confie Charlotte, désormais propriétaire d’un porte-clés et de deux paires de baskets estampillées Nike. Ce sont probablement de fausses marques. » Quant à Sodary et Pauline, ils sont partagés : Sodary a eu l’heureuse surprise de découvrir une réplique du réacteur Arc d’Iron Man, un superhéros de l’univers Marvel qu’il affectionne. Le gadget coûte pas moins d’une centaine d’euros dans le commerce, montre-t-il sur son téléphone.

Pauline avec son étonnant chien en peluche. © Mathieu Génon / Reporterre

Pauline est moins enthousiaste : à part une paire de jolis chaussons, elle a « gagné » quelques vêtements sans grande valeur, un puzzle de licorne et un étonnant chien en peluche. Dans les avis postés sur Google, beaucoup de clients de la boutique dénoncent la forte proportion d’articles chinois, de type Shein ou Temu, de mauvaise qualité.

Le gaspillage toujours présent

« On voit bien que le problème de la surproduction n’est pas réglé, tous ces objets en sont la preuve, estime l’association Zero Waste France, pour qui ces boutiques de colis surprises s’apparentent à une dérive de la loi Agec. Cette loi entraîne la multiplication des canaux de vente, comme celui-ci. Elle ne règle pas le gaspillage, car ces marchandises risquent de finir dans la poubelle des gens qui les achètent à l’aveugle. »

Avec quatre autres associations, Zero Waste France a publié récemment un bilan de la loi Agec dans lequel elles pointent de nombreuses failles de la législation et réclament son renforcement.

En attendant, le concept de la vente à l’aveugle continue à faire fureur sur les réseaux sociaux où des influenceurs suivis par des millions d’internautes déballent leurs paquets devant la caméra, à l’image d’Amixem, aux plus de 8,4 millions d’abonnés. De plus en plus de ventes éphémères sont également organisées un peu partout en France pendant le week-end. Face au succès, Christelle et Jérémy Martinez envisagent d’ouvrir courant mars deux nouvelles boutiques, l’une à Castres et l’autre à Toulouse.

legende