Cancers du sein : « Plus de la moitié sont dus aux pollutions environnementales »
La pollution de l’air augmente notamment le risque de cancer du sein. - Pexels/CC/Joaquin Carfagna
La pollution de l’air augmente notamment le risque de cancer du sein. - Pexels/CC/Joaquin Carfagna
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Les pollutions environnementales « jouent un rôle majeur dans l’apparition des cancers du sein », selon Fanny Thauvin, de l’association Jeune et Rose, qui traque les polluants et prône l’auto-examen mammaire.
Avec 60 000 nouveaux cas chaque année et 12 000 décès par an, le cancer du sein est la première cause de décès par cancer chez la femme, selon Santé publique France. Bien que l’âge moyen de diagnostic du cancer s’établisse à 64 ans, près de 20 % des femmes sont atteintes d’une tumeur au sein avant 50 ans, soit quelque 12 000 femmes chaque année.
Fanny Thauvin est bénévole au sein de Jeune et Rose, un collectif de jeunes femmes qui ont affronté un cancer du sein entre 20 et 40 ans et ont décidé de se mobiliser ensemble. Elle anime des ateliers de prévention, dans des lycées, des collectivités ou des entreprises, et fait partie du groupe de travail de veille scientifique sur les facteurs environnementaux des cancers.
Reporterre — Vous organisez des ateliers de prévention du cancer du sein : comment abordez-vous la question environnementale ?
Fanny Thauvin — On aborde tous les facteurs liés au cancer du sein, en replaçant les chiffres dans leur contexte. On sait qu’un tiers environ des cancers du sein sont dits « évitables » — parce que liés à des comportements individuels comme le tabagisme, l’alcoolisme ou la sédentarité. On sait aussi que 10 % de cancers du sein sont d’origine génétique. Ce qui signifie que le reste — 55 à 60 % des cancers — prend son origine dans les facteurs environnementaux. Autrement dit, les pollutions environnementales (pollution de l’air, pesticides, perturbateurs endocriniens) jouent un rôle majeur dans l’apparition des cancers.
C’est pourquoi nous sommes critiques vis-à-vis de certaines communications, notamment pendant Octobre rose, qui pointent les comportements à risque individuels, comme le tabac ou l’alcool. Ce sont des facteurs certes importants, mais il n’y a pas que ça ! Pour nous, ce focus individualise le combat, et instaure une forme de culpabilisation pour les femmes qui sont atteintes d’un cancer… Cela voudrait dire que si l’on décède d’un cancer, c’est un peu notre faute. Or parmi nous, il y a plein de femmes qui n’ont jamais fumé, très peu bu.
Durant des ateliers de prévention, on parle donc beaucoup des facteurs environnementaux, en donnant des adaptations concrètes dans notre quotidien. Déchiffrer les étiquettes des aliments (on peut le faire facilement avec l’application Yuka) pour traquer les édulcorants cancérogènes, faire attention aux produits ménagers et aux cosmétiques qui contiennent des phtalates, avoir une vigilance sur la qualité de l’air. Notre discours, c’est : « Certes il faudrait des législations là-dessus, mais, en attendant, voilà ce qu’il est possible de faire. »
On nous rétorque souvent qu’il nous manque des données, qu’il faut être sûr avant d’interdire une substance. Mais il existe un certain nombre d’études qui devraient inciter au principe de précaution. L’OMS [Organisation mondiale de la santé] a classé la France comme premier pays pour l’incidence du cancer du sein : ça devrait nous pousser à agir !
Pourquoi cibler en particulier les jeunes femmes autour du cancer du sein ?
Il y a une recrudescence des cas de cancer du sein chez les jeunes adultes, même si on manque de données. D’après une étude parue en 2023, il y aurait eu une augmentation de ces cancers de 80 % chez les moins de 50 ans entre 1990 et 2019. En France, les moins de 50 ans représentent 20 % des cas de cancer, soit 12 000 cas chaque année.
Or les jeunes femmes sont encore souvent hors des radars des mesures de prévention. Parce qu’on n’imagine pas avoir un cancer avant 50 ans. Nous avons vu que ce public pouvait tomber malade hors du dépistage organisé et donc que l’auto-examen mammaire avait un réel intérêt sanitaire pour éviter des dépistages tardifs mettant en péril la guérison.
Dans nos ateliers, on apprend aux participantes à s’observer, à se palper, à identifier les symptômes visuels qui doivent nous pousser à consulter un professionnel. On donne des conseils, comme aller jusque sous les aisselles et les clavicules et ne pas rester au niveau des seins. Sentir sous son doigt quand une boule a un aspect « caillouteux » qui doit nous alerter.
Pour nous, ça devrait être une routine, un examen qu’on se fait une fois par cycle, à distance des règles. Nos ateliers ne sont pas du tout fermés au public plus âgé, au contraire. Ils sont par contre dispensés par des jeunes femmes patientes de l’association, en traitement ou en rémission.
Qu’est-ce qui ne va pas dans la prévention contre le cancer du sein ?
Nous pensons que l’auto-examen mammaire est un outil indispensable, gratuit et sans délai, que trop peu de personnes disent savoir pratiquer.
Cependant, nous en voyons la limite. Diminuer l’incidence du cancer nécessite de se pencher sur les facteurs déclencheurs en amont. Tant qu’on ne traite pas à la source, on peut dépister autant qu’on veut, on ne résoudra pas le problème.
D’où la création de ce groupe de travail interne sur les facteurs environnementaux. Également, on soutient la création d’un registre national. En Europe, la France est le seul pays, avec l’Espagne, à ne pas avoir de registre national qui réunit toutes les données sur les personnes atteintes de cancer — seuls 25 départements font ce suivi. Ce type de registre permet pourtant de mettre en évidence des maladies professionnelles, des territoires particulièrement vulnérables. Et in fine, de pouvoir envisager des mesures de prévention plus efficaces.
Ateliers « pouet-pouet », « télététon »… Vous abordez ce sujet sérieux avec humour, et avec un aspect festif : pourquoi ce choix ?
Nous sommes convaincues qu’en portant le message de cette façon, nous augmentons les chances que les personnes porteuses de mamelons soient plus conscientes des facteurs de risque, et surtout se mettent à l’auto-examen mammaire. En ne dramatisant pas le geste et en leur suggérant que l’« on vérifie que tout va bien » — et non pas que l’on « recherche une masse suspecte » —, cela pose une intention plus positive.