Catastrophe écologique en Arctique : la dépollution prendra des années

Durée de lecture : 4 minutes

15 juin 2020 / Estelle Levresse (Reporterre)



Le 29 mai, 21 000 tonnes de carburant d’une centrale thermique se sont déversées dans une rivière de l’Arctique. Tandis que les opérations de dépollution se poursuivent, l’enquête met en cause l’état des infrastructures de la centrale.

  • Moscou (Russie), correspondance

Dans le grand Nord, les équipes de sauvetage – composées de 600 personnes environ - continuent le nettoyage de la marée noire survenue après la fuite massive de carburant, le 29 mai, provenant d’un réservoir d’une centrale thermique de Norilsk. L’entreprise NTEK exploitant la centrale est une filiale du géant minier russe Norilsk Nickel, dirigé par le milliardaire Vladimir Potanine.

21.000 tonnes d’hydrocarbures se sont déversés dans la nature, contaminant la rivière Ambarnaïa et tout le système fluvial alentour, y compris le lac d’eau douce Piassino. Les équipes tentent désormais de limiter la propagation de la pollution vers la rivière Piassina, qui se jette dans la mer de Kara, qui fait partie de l’océan arctique.

Malgré l’état d’urgence fédéral décrété le 3 juin, permettant de mobiliser des moyens importants, les opérations de dépollution sont complexes à mener dans cette zone marécageuse difficile d’accès, située non loin de la Réserve naturelle de Poutorana au-delà du cercle arctique.

Au 12 juin, 8.400 tonnes de terres contaminées ont été évacuées vers une décharge industrielle et 17.800 m3 de carburant mélangé à de l’eau ont été pompés et collectés dans des conteneurs entreposés sur place.

« La situation est compliquée car il s’agit de carburant diesel, qui est plus toxique que le pétrole brut. Il est aussi moins simple à collecter : une partie des composants (benzène, toluène, éthylbenzène et xylène) peuvent se dissoudre dans l’eau », explique à Reporterre Alexandre Kotolov, coordinateur russe de la coalition écologique internationale Rivières sans frontières (Rivers Without Boundaries).

L’ONG Fondation Bellona, basée à Oslo, a proposé son aide à la Russie pour nettoyer la marée noire. Elle recommande d’utiliser des absorbants organiques à base d’écorce de bois pour collecter les hydrocarbures sur le bord des rivières. Un procédé jugé efficace par Alexandre Kotolov qui précise que l’écorce imbibée de diesel peut ensuite être utilisée comme carburant dans les cimenteries ou les centrales électriques.

Cette marée noire est la plus grande catastrophe écologique qu’est connue l’Arctique depuis le milieu des années 1990. Ses conséquences s’annoncent désastreuses et durables pour ce territoire de pêche et d’élevage de rennes. Mardi 9 juin, les autorités de la région de Krasnoïarsk ont reconnu que le nettoyage nécessiterait des années et que les barrages flottants installés la semaine précédente n’avaient pas été très efficaces.

Ils ont aussi été mis en place trop tard, presque trois jours après la catastrophe. Un délai que dénonce Guennadi Poltorikhin, habitant de Norilsk et activiste écologiste, interrogé au téléphone par Reporterre, alors que la compagnie Norilsk Nickel nie la contamination du lac Piassino. « La distance entre le lieu de l’accident et le lac est d’environ 30 kilomètres. Même en prenant une vitesse de courant assez faible de 5 km/heure, le carburant diesel a-t-il pu atteindre le lac avant que les barrages ne soient mis en place ? La réponse est oui. Il n’y a aucune conspiration ici, ce sont simplement des mathématiques. »

Norlisk Nickel évoque le dégel du pergélisol, conséquence du réchauffement climatique, comme origine de l’accident. Selon l’entreprise, le dégel aurait entraîné l’effondrement des piliers soutenant le réservoir de carburant. Mais le comité d’enquête russe a mis au jour la négligence du groupe minier quant à l’état du réservoir de stockage. Depuis 2014, plusieurs inspections avaient relevé des violations de règles de sécurité. En dépit d’une obligation de réparations majeures sur le réservoir notifiée en 2018, le site a continué à exploiter la citerne sans faire de travaux. Mercredi 10 juin, trois responsables de la société NTEK ont été arrêtés, notamment son dirigeant Pavel Smirnov.

« D’un point de vue managérial, la responsabilité du site est claire mais l’efficacité de l’administration fédérale pose aussi question », souligne Mikaa Mered, spécialiste de l’Arctique et professeur de géopolitique à l’Institut libre d’études des relations internationales. « Une agence fédérale fait des inspections régulières, elle constate des violations de sécurité, mais cela n’est pas suivi d’effet », constate-il.

Vladimir Poutine a ordonné une vérification complète des infrastructures dans les zones sujettes à la fonte du pergélisol. « Les accidents avec des fuites d’hydrocarbures se produisent constamment en Russie », alerte Greenpeace Russie qui estime que 60 à 70 % des équipements qui y sont utilisés ont dépassé leur durée règlementaire de fonctionnement. L’association appelle à fixer des limites à la durée d’exploitation des oléoducs et des réservoirs de stockage.

A Norilsk, Guennadi Poltorikhin n’est pas optimiste : « Même la plus grande catastrophe écologique ne changera rien. Norilsk Nickel dirige la ville de Norilsk et en est le principal pollueur : la société va collecter le diesel, payer une amende et continuera de rejeter ses déchets et ses dioxines, qui contaminent nos rivières. »





Lire aussi : Désastre écologique en Arctique : les autorités russes ont réagi trop tard

Source : Estelle Levresse pour Reporterre

Photo : En Russie, les militants de l’organisation Fridays for Future appellent à « Sauver Norilsk » sur les réseaux sociaux (© Fridays for Future Russia)

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