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EntretienMonde

Grâce à la fresque du climat, cette Israélienne retisse des liens avec les Palestiniennes

Myriam Darmoni-Charbit à Paris, en octobre 2025.

Malgré la guerre, la médiatrice israélienne Myriam Darmoni-Charbit crée avec des consœurs palestiniennes des espaces de dialogues par-delà les frontières et les confessions grâce à ses ateliers de Fresque du climat.

Ponctuelle au rendez-vous fixé, Myriam Darmoni Charbit débarque avec son sac à dos et un sourire délicat. D’ordinaire, cette médiatrice franco-israélienne de 57 ans vit à Hod Hasharon, à une vingtaine de kilomètres de Tel Aviv mais la voilà à Paris où elle savoure les retrouvailles avec ses copines, pas vues depuis plus d’un an.

Dans un pays saturé de peur, de désespoir et de colère, cette militante pour la paix cherche, par le jeu des cartes de la Fresque du climat [1], à recréer du lien et un espace de dialogue entre celles et ceux que tout oppose. Le tout en abordant le défi commun à l’humanité entière : le changement climatique.

Étonnant dans un pays ravagé par la guerre de parler de climat. Sitôt lancée sur le sujet, Myriam dégaine son portable et déroule des dizaines de photos : des fresques animées à l’université, dans les collectivités, auprès d’enseignants, de jeunes… Et surtout avec des consœurs palestiniennes.

L’encre de l’accord de paix est à peine sèche que Myriam et ses collègues palestiniennes croient encore plus fort au sens de leur action. « Même quand le pays est déchiré, nous essayons de construire de frêles espaces de confiance. Pour moi, il ne s’agit pas de politique, mais d’humanité. Je pense que le véritable changement commence quand on écoute vraiment l’autre et quand on voit chez cet autre, l’humain avant tout. »

«  Je pense que le véritable changement commence quand on écoute vraiment l’autre et quand on voit chez cet autre, l’humain avant tout  », dit Myriam Darmoni-Charbit. © Mathieu Génon / Reporterre

Après être passée par le ministère de l’Éducation, où elle a dirigé un service consacré à l’éducation civique et le vivre ensemble, Myriam Darmoni-Charbit a rejoint l’association israélienne The Green Network (Le Réseau vert) « pour associer multiculturalisme et enjeux climatiques ». Arrivée en Israël à 16 ans, Myriam a grandi dans le dialogue. Médiatrice depuis l’adolescence, elle s’appuie sur la théorie du psychologue Gordon Allport : pour réduire les préjugés et créer du lien entre ceux que presque tout oppose, il faut un soutien institutionnel, un objectif commun, et une relation d’égal à égal. C’est ce qu’elle essaie de recréer dans ses ateliers.

Avec une trentaine de salariées venues de tous horizons, dont sept Arabes israéliennes — « et un homme seulement ! » — elle « fresque » devant « des publics très diversifiés ». Comprendre : de toutes les origines et confessions, un exploit dans un pays où les communautés se croisent rarement.

Sa consœur palestinienne, Batool, confirme l’importance de créer des espaces de dialogue où les enjeux quotidiens laissent place à plus grand que soi. « Travailler sur les questions climatiques me force à penser à l’avenir et pas seulement au mien mais à celui des enfants et de toute vie sur Terre. Cela me connecte à quelque chose de plus grand que moi et que mes problèmes quotidiens. Et cela me rappelle que chaque petite action a son poids », assure-t-elle par courriel, depuis la Cisjordanie.

« Une sororité qui se passe de mots »

« Ce qui est le plus dur en ce moment, c’est de sentir la douleur autour de moi, la peur de l’autre qui se répand à toute vitesse, la fin de la confiance, la déshumanisation… poursuit-elle. Pour moi, l’amour et le respect peuvent l’emporter, même dans les pires moments. » Au sein de l’association, malgré le 7 octobre, « une sororité qui se passe de mots » maintient des liens très forts.

Myriam choisit ses mots, justement, avec la prudence de celles qui marchent sur un fil tendu au-dessus du fracas. Parmi ses fiertés, cette fresque animée dans la troisième ville arabe d’Israel, Um El Fahem, en présence du maire, bien décidé à planter des arbres pour atténuer les îlots de chaleur. Ou celle de mai 2025 dans une école judéo-arabe à Beer Sheva. Les photos de son téléphone attestent d’ateliers œcuméniques, où s’associent une jeune musulmane voilée, une juive orthodoxe, des laïques, etc., toutes rassemblées autour d’une table où s’alignent les cartes et les dessins.

« We are in this together » (« Nous sommes ensemble là-dedans »), dit l’une deux. La photo ne parle pas mais Myriam raconte les échanges, les rires, les jus de crâne, sous voile ou pas. « C’est ça, la médiation. »

Les ateliers de Myriam rassemblent au-delà des différences religieuses et culturelles. © Mathieu Génon / Reporterre

C’est en 2022, juste après un cancer, que Myriam a découvert la Fresque du climat. « Je voulais sensibiliser les publics les plus éloignés aux questions environnementales », raconte-t-elle. Son parcours de médiatrice et sa curiosité la poussent à chercher les valeurs écologiques dans les textes fondateurs de l’islam comme du judaïsme.

Et puis, un hasard : une collègue à elle a rencontré une Française sur la plage. Dans un appartement à Tel Aviv, elle a participé à sa première fresque. « J’ai aimé l’aspect systémique de l’outil. On part des activités humaines qui sont à l’origine de l’augmentation de l’effet de serre, et on arrive aux conséquences sur l’humain des changements climatiques. »

Quatre ans plus tard, Myriam a animé près de 70 fresques et coordonne aujourd’hui bénévolement l’association en Israël, qui compte environ 160 animateurs et animatrices, dit-elle, dont un cinquième très actif.

« Il devient impossible d’imaginer penser à autre chose qu’à la survie »

Venue à Paris cet automne pour le séminaire international de la Fresque du climat, elle a retrouvé ses pairs du monde entier. « Un bain d’énergie et de bienveillance », dit-elle. Et aussi l’occasion de pointer du doigt les angles morts d’un dispositif 100 % pensé en France. « D’ailleurs, certaines cartes ont été adaptées pour convenir à tous les publics : l’homme de Vitruve nu, ou des images où seules des populations africaines sont montrées en détresse… Il faut contextualiser les outils », plaide-t-elle.

Dans un pays déchiré, la question reste vertigineuse : le climat peut-il être un terrain commun ? « Les gens ne raisonnent plus ainsi », dit-elle. « Le 7 octobre a duré deux ans, là-bas. Il vient à peine de s’achever. Comment recréer du lien ? Les identités sont si ancrées, si meurtries, qu’il devient impossible d’imaginer penser à autre chose qu’à la survie. » Après la fin du monde versus la fin du mois, la fin du monde n’a guère sa place face à la fin de la journée qui vient.

Terres ravagées

Pourtant, Israel et la Cisjordanie n’échappent pas aux effets délétères des bouleversements climatiques, s’ajoutant à une guerre qui a rayé un territoire de la carte et plongé les Palestiniens dans la misère et l’effroi. Fin avril, des feux aux abords de Jérusalem ont réduit en cendres 13 000 hectares de forêt. En août, le pays et la Cisjordanie ployaient sous des températures proches de 50 °C. En décembre 2023, des pluies diluviennes ont inondé Gaza. Le tout encore aggravé par l’armée israélienne qui, en plus des massacres, détruit volontairement les ressources naturelles palestiniennes.

Oui, les effets sont bien là mais « ils n’ont jamais fait la une des journaux ni mobilisé personne ». L’État répond au coup par coup, avec des solutions hypertechniques — dessalement de l’eau de mer pour fournir de l’eau potable des Israéliens, mix énergétique très majoritairement fossile. « Tout est pensé à court terme, sans lien avec le vivant », regrette-t-elle.

Aujourd’hui, l’époque la plonge dans un abysse. « Je ne sais pas comment on va réparer tout ce qui a été détruit. » Très vite, elle se reprend. Sourit. « Je crois qu’on n’a pas le luxe de désespérer. » Avec son mari, politiste à l’université ouverte d’Israel et auteur du livre Yitzhak Rabin, la paix assassinée ? Une mémoire fragmentée (ed. JC Lattès), elle songe parfois à partir. « Mais, une amie arabe-israélienne m’a demandé : “Si vous partez, avec qui allez-vous nous laisser ?” » Alors, elle reste. Et continue de tisser, patiemment, ces liens fragiles entre les humains et la Terre.

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