Changement climatique : des Africains cherchent refuge aux Canaries
Un groupe de pêcheurs venus du Sénégal et de Mauritanie, assis au bord de la plage à Las Palmas sur l'île de Gran Canarias, en décembre 2023. Ils attendent d'être envoyés sur le continent où leur demande d'asile sera examinée. - © Nicolas Celnik / Reporterre
Un groupe de pêcheurs venus du Sénégal et de Mauritanie, assis au bord de la plage à Las Palmas sur l'île de Gran Canarias, en décembre 2023. Ils attendent d'être envoyés sur le continent où leur demande d'asile sera examinée. - © Nicolas Celnik / Reporterre
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La route migratoire des côtes africaines aux îles Canaries est de plus en plus empruntée. Les exilés s’engagent dans cette éprouvante traversée après la perte de leurs gagne-pains, souvent liée au changement climatique.
San Cristóbal de La Laguna (Canaries), reportage
Deux groupes de voyageurs se croisent aux îles Canaries. Les premiers débarquent en avion depuis la France, l’Allemagne, la Suède ou le Canada ; les deuxièmes touchent terre grâce à des pirogues parties du Sénégal, de Mauritanie, de Gambie ou du Maroc. Les uns fuient l’hiver européen pour profiter du climat idéal des îles ; les autres essaient d’échapper au dérèglement climatique qui bouleverse leurs pays.
Les vacanciers qui déambulent dans des rues aux noms d’anciennes colonies espagnoles (rue de Bolivie, du Panama ou de la République dominicaine) restent à distance des nouveaux venus, qui quittent des régions naufragées dans l’espoir d’une nouvelle vie.
Une route mortelle
L’archipel espagnol, un ensemble d’îles volcaniques pointant à la surface de l’océan Atlantique au large de l’Afrique, devient l’étape d’une des principales voies migratoires pour rejoindre l’Union européenne : entre le 1ᵉʳ janvier et le 30 novembre 2023, plus de 35 410 personnes y sont arrivées par voie maritime, selon le ministère espagnol de l’Intérieur. C’est plus du double de l’année précédente.
L’intensification des contrôles et des refoulements en Méditerranée favorise la route vers les Canaries, mais c’est aussi la deuxième voie d’accès la plus mortelle vers l’Europe. L’ONG Caminando Fronteras estime que plus de 1 784 personnes sont mortes en 2022 dans cette traversée, et le bilan pour l’année 2023 s’annonce au moins deux fois plus lourd.
Ibrahim est assis sous un arbre à la sortie du centre d’accueil d’urgence de La Laguna, sur l’île de Tenerife. Il vit sur l’île depuis deux mois. Il a fui la Gambie parce que son orientation sexuelle y mettait sa vie en danger. Les premiers examens médicaux à l’hôpital des Canaries ont révélé qu’il portait le VIH, et les traitements l’aident à reprendre des forces. Il essaie de « se vider l’esprit ».
« Lui, c’est mon cousin, il était cuisinier »
La veille, il a appris qu’une pirogue partie peu après la sienne a chaviré : parmi les naufragés, vingt-sept habitants de sa ville ont perdu la vie. Il fait défiler une galerie de photos postée sur un groupe WhatsApp, des souvenirs d’hommes joyeux, en tenue de travail, de foot ou de mariage : « Lui, c’est mon cousin, il était cuisinier ; lui, il était chauffeur ; lui, c’est mon frère… lui, c’est mon ami d’enfance. »
À côté de lui, Moussa, qui a aussi quitté la Gambie après le décès de son père, évoque péniblement la traversée : « On était au moins 200 sur la pirogue. On a passé 14 jours en mer. Une trentaine de personnes sont mortes, alors on les a jetées à l’eau — mais il y a des frères qui ont pris leur téléphone avant, pour pouvoir envoyer un message à leur famille, si jamais nous arrivions. »
Tous ici mettent en avant le manque de perspectives dans leur pays d’origine. L’Afrique, qui émet moins de 4 % du gaz à effet de serre à l’échelle mondiale, est durement affectée par le changement climatique. D’après les rapports de la Banque mondiale, il pourrait entraîner des pertes annuelles de 2 % à 12 % du PIB d’ici 2050 en Afrique de l’Ouest.
Cette situation économique entraîne une instabilité politique. « Les personnes ne le verbalisent pas toujours, mais le changement climatique est un des facteurs importants de la migration », observe Francisco Navarro, responsable de l’antenne locale de l’association Accem, qui gère deux centres d’accueil sur l’île de Ténérife. « Ce sont des pêcheurs qui ne peuvent plus vivre de la pêche, des agriculteurs qui ne peuvent plus récolter leurs terres. Certains quittent leur village sans avoir l’Europe en tête, mais la dégradation générale de la région fait qu’à un certain moment de leur parcours migratoire ils se trouvent sur la côte et montent dans une pirogue. »
« On n’avait plus rien à manger depuis quatre jours »
Le Sénégal est cette année le premier pays d’origine vers les Canaries : pour les analystes que nous avons interrogés, cela est en grande partie lié à l’effondrement de la pêche locale. Les zones de départ sont d’ailleurs celles où opéraient les pêcheurs, qui ont été écrasés par l’arrivée de navires-usines européens, à la suite d’un accord de pêche conclu en 2020 et qui ouvre l’accès aux eaux sénégalaises. Plus récemment, une plateforme gazière construite notamment par les Étasuniens BP et Kosmos Energy au large du Sénégal, dans une zone très poissonneuse, est venue empirer la situation.
Assis au bout d’une plage à Las Palmas, sur l’île de Gran Canarias, Abdallah passe l’essentiel de ses journées à regarder la mer en attendant d’être envoyé sur la péninsule où sa demande d’asile sera examinée. « Je suis parti avec un groupe de huit pêcheurs parce qu’on ne pouvait plus vivre de notre métier. On est partis avec seulement la moitié du carburant parce que les garde-côtes ont arrêté ceux qui venaient avec l’autre moitié, alors on est tombés en panne à 68 kilomètres des côtes au huitième jour ; on a essayé de poser l’ancre, mais elle ne touchait pas le fond, raconte-t-il. Le courant nous a repoussés jusqu’à 200 kilomètres. On buvait de l’eau de mer et on n’avait plus rien à manger depuis quatre jours. Mais heureusement, un navire nous a vus et il a pu nous récupérer. »
« La fiction d’une Europe pensée comme forteresse »
Le statut de réfugié climatique n’existe pas dans le droit humanitaire international, et la communauté de chercheurs est partagée sur le sujet. « Le changement climatique est une cause profonde de la migration », dit Hind Aïssaoui Bennani, spécialiste de l’Afrique de l’Ouest et centrale au sein de l’Organisation internationale des migrations (OIM).
« C’est un facteur aggravant des migrations », poursuit-elle, mais ça reste un facteur parmi d’autres. Vouloir créer un statut de réfugié climatique risque de créer de la confusion. » La chercheuse insiste sur un chiffre : entre 85 et 90 % des migrations transfrontalières depuis l’Afrique de l’Ouest et centrale sont intrarégionales — d’un pays d’Afrique vers un autre.
Pour Juan Carlos Lorenzo, coordinateur des Canaries de la Commission espagnole d’aide aux réfugiés (CEAR), « le pacte migratoire européen, qui fragilise les droits humains des personnes migrantes parce qu’il se concentre sur le renforcement des frontières et le retour des personnes migrantes, se fonde sur une fiction : celle de l’Europe pensée comme une forteresse ».
Pour lui, l’Union européenne construit une stratégie qui s’appuie sur la « contention dans les îles — les Canaries, Lesbos, Samos, Lampedusa — quitte à les transformer en prisons pour les exilés ». Le pacte prévoit par exemple de durcir les peines à l’encontre des personnes considérées comme des passeurs, allant jusqu’à quinze ans d’emprisonnement.
« C’est une erreur fondamentale, dit Juan Carlos Lorenzo. Beaucoup des soi-disant passeurs sont en fait les propriétaires des pirogues, qui prennent eux-mêmes la route. » Et de souligner un « financement asymétrique » entre les sommes investies pour accueillir et intégrer les personnes migrantes et celles déboursées dans la « guerre des frontières », notamment au travers de l’agence Frontex. Pour lui, cette gestion militarisée des migrations favorise la rhétorique xénophobe de l’extrême droite.
« Il s’agit juste d’être humain »
En 2020, Zebensui Exposito travaillait à la station essence face au camp de La Laguna, à Ténérife : il a vu les premiers exilés arriver, « sous la pluie, sans habits pour se protéger. Je me suis dit que je n’aimerais pas être à leur place ». Il a donc monté un groupe, Hay Raíces, pour trouver des vêtements « parce qu’ils vivent dans des tentes en plastique dans lesquelles il fait froid la nuit, chaud la journée, et qui prennent l’eau quand il pleut », de la nourriture « qui ne soit pas dégueulasse comme ce qu’on leur donne au centre », ou les emmener prendre un café en ville pour discuter « comme n’importe qui le ferait avec des amis ».
Quand il arrive à proximité du centre d’accueil, un groupe l’interpelle joyeusement, « Hé ! Papa Africa ! » Le trentenaire écoute les confidences et semble contenir des larmes, puis rit à une bonne histoire, charrie un Sénégalais qui peine à apprendre l’espagnol avec l’application Duolingo.
Depuis bientôt trois ans, il se lie d’amitié avec ceux qui transitent par le centre et alerte lorsque leurs conditions d’accueil se détériorent ou quand on lui rapporte des cas d’abus sexuels envers les personnes migrantes. « Ce n’est pas grand-chose, dit-il. Il s’agit juste d’être humain. »