Chlordécone aux Antilles : la contamination est massive, la justice prend son temps

22 janvier 2014 / Patrick Piro (Reporterre)

Suite de notre enquête sur le scandale du chlordécone aux Antilles. Où l’on apprend que les autorités semblent tout faire pour laisser passer l’affaire et ne pas avoir à réparer les conséquences énormes de l’introduction il y a vingt ans de cet insecticide toxique.

Le tableau d’ensemble est accablant. En 2007, le cancérologue Dominique Belpomme comparait l’affaire chlordécone à celle du sang contaminé, une dramatisation compréhensible au regard de la désinvolture des pouvoirs publics, qui ont laissé les Antilles françaises devenir une « singularité chlordécone » planétaire que l’on s’attend plutôt à découvrir dans des pays pauvres aux administrations corrompues.

Le coup de gueule a certainement contribué à bousculer la justice, qui juge finalement recevable, après un refus initial, une plainte contre X déposée en 2006 par l’Union régionale des consommateurs de la Guadeloupe (URC) et l’Union des producteurs de la Guadeloupe (UPG), rejointes ensuite par des associations martiniquaises, puis par la Confédération paysanne, dont l’UPG est membre. Chef d’accusation : « mise en danger de la vie d’autrui et administration de substances nuisibles ».

Mais le dossier prend la poussière. Délocalisé en 2009 au pôle santé du tribunal de grande instance de Paris, il bouge enfin en février dernier quand la juge Anne Bamberger, qui vient de le reprendre, ordonne l’expertise qu’ont rendue François Narbonne et Luc Multigner, dans le but d’éclairer la magistrate : que savait-on sur le chlordécone, depuis quand, et qui avait accès à ces données ? Quels sont les conséquences sanitaires établies ? Enfin, existe-t-il un lien de cause à effet démontré entre une exposition au chlordécone et une quelconque pathologie ?

On l’a vu, de nombreux éléments abondent, sur les deux premiers points, dans le sens de l’accusation : tout au long de la chaîne des responsabilités qui ont permis de délivrer un blanc-seing à la molécule, on ne pouvait guère ignorer, et pendant si longtemps la dangerosité du chlordécone, source de pathologies très lourdes.

Factuellement, les constatations du rapport et les déductions qu’elles autorisent ne sont pas nouvelles. Leur intérêt tient à ce qu’elles ont été établies dans le cadre d’une instruction judiciaire. « C’est une avancée décisive dans l’établissement de la vérité, commente Harry Durimel, avocat guadeloupéen qui a contribué à engager la procédure. Les plaignants sont confortés dans leur démarche visant à faire reconnaître la responsabilité des autorités dans l’empoisonnement de la population. En connaissance de cause : on a sciemment fait primer des intérêts économiques sur la protection des personnes. »

Cependant, les experts ne concluent pas quant à l’existence d’un lien indubitable de cause à effet, crucial pour d’éventuelles mises en examen. La seule démonstration établie à ce jour l’a été suite à l’accident d’Hopewell : cette contamination, parce qu’elle a été massive et limitée dans le temps, a pu être fortement corrélée à la survenue de troubles neurologiques et comportementaux chez les travailleurs touchés, d’autant plus que des mécanismes d’action biologique ont pu être proposés par les chercheurs pour l’expliquer.

La relation est "plausible", mais pas absolument "causale"

Cependant, il n’a jamais été documenté aux Antilles de manifestation d’un « syndrome d’Hopewell ». Ce qui ne permet pas de conclure à l’inexistence de troubles : il n’existe pas de données sur l’exposition humaine à l’époque, la plus sensible, où le pesticide était utilisé. Et par ailleurs, le cas Hopewell ne peut guère servir de référence pour les Antilles, dont les travailleurs et la population ont été exposés à de plus faibles doses que lors de l’accident, mais sur de bien plus longues durées.

Au chapitre du cancer de la prostate, Luc Multigner est idéalement placé pour affirmer une relation « très plausible » entre l’imprégnation au chlordécone (cancérigène possible) et l’augmentation du risque de déclencher la pathologie, mais, tempère-t-il en scientifique, « elle ne peut, formellement, s’assimiler à un lien causal ». Il faudrait pour cela vérifier, sur la seule étude disponible à ce jour (Karuprostate), la plausibilité biologique du lien, la reproductibilité des observations, l’absence de biais dans la section des personnes étudiées, des mesures d’exposition, etc.

Même raisonnement pour l’étude Ti-Moun, qui a mesuré des retards de développement chez des enfants de 7 à 18 mois dont la mère était imprégnée au chlordécone : une relation plausible, mais pas formellement qualifiable de « lien causal ».

Les plaignants avaient un mois pour transmettre des remarques sur le rapport : il n’y en a pas eu. « C’est maintenant à la juge de décider de son usage, commente Ambroise Soreau, leur avocat. Nous n’avons aucune idée du calendrier d’avancement de l’instruction… ».

Un observateur proche du dossier se montre cependant sceptique sur l’impact effectif de cette pièce dans la procédure. « Qu’il y ait des responsabilités, c’est une certitude. Mais si l’on ne parvient pas à établir un lien de cause à effet solide, il sera difficile d’incriminer juridiquement tel ou tel. Ou bien cela prendra tellement de temps que les témoins de l’époque auront disparu… »

S’étonnant qu’une contamination aussi massive n’ait pas conduit à révéler des effets plus indiscutables au sein de la population, il s’interroge sur les efforts consentis pour y parvenir. Car chaque année joue en faveur de l’extinction de la procédure…

« L’affaire, si elle était prise à son juste niveau, serait extrêmement coûteuse et lourde et à gérer », affirme Henri Louis-Régis, président de l’Association de sauvegarde du patrimoine martiniquais (Assaupamar), au Lamentin, en périphérie de Fort-de-France.

Montants astronomiques de justes indemnisations, milliers d’hectares à décontaminer, traitement médical de milliers de personnes, reclassement de groupes entiers de professionnels dont le métier est frappé d’interdiction (cultures, élevage, pêche dans les zones contaminées), etc.

Un chlordécone dont une toute nouvelle étude vient d’apporter la preuve de la nocivité : le 8 janvier, une étude scientifique est parue dans l’American journal of Epidemiology montrant que l’exposition au chlordécone augmente le risque de naissances prématurées.

« On a le sentiment que les autorités en font le minimum. Tout se passe comme si on nous laissait gentiment nous accoutumer à la compagnie du chlordécone… », dit-on à Pointe-à-Pitre.



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Source : Patrick Piro pour Reporterre

Photos :
- hélicoptère : Alexandre Dardot
- Rémy Borgia : Patrick Piro
- bananes : Le Monde.fr

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