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TribunePesticides

« Chlordécone et maintenant acétamipride ? Ne répétons pas l’histoire »

Manifestation à Rennes le 19 juin 2025 contre la loi Duplomb.

Hier le chlordécone, demain l’acétamipride ? Dans cette tribune, la députée LFI Aurélie Trouvé dénonce le retour, proposé par la loi Duplomb, de ce pesticide très dangereux pour la biodiversité et la santé humaine.

Aurélie Trouvé est députée La France insoumise et présidente de la commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale.



Il y a trente ans, le scandale sanitaire du chlordécone éclatait. Aujourd’hui, l’histoire risque de se répéter avec l’acétamipride. Début juillet, les députés et sénateurs devront se prononcer sur la loi Duplomb, qui réautorise cet insecticide de la famille des néonicotinoïdes dans l’agriculture. Utilisé contre nombre de coléoptères, punaises, mouches, etc., il comporte des risques pour le cerveau et les neurones des enfants. 

L’occasion s’offre à la puissance publique de montrer qu’elle apprend de ses erreurs, qu’elle n’est pas une machine imperméable aux souffrances, et qu’elle agit au futur, soucieuse des conséquences de ses choix.

Dans le cas du chlordécone, tout le monde savait, mais rien n’a été fait. Cet insecticide dispersé massivement dans les bananeraies des Antilles françaises, avait été interdit aux États-Unis dès 1976 en raison de sa toxicité extrême. Perturbateur endocrinien, cancérogène probable, toxique pour les sols et les milieux aquatiques, il est un contaminateur pour des siècles des écosystèmes et des populations. En 2021, une grande étude scientifique de l’Inserm a confirmé les liens entre l’exposition au chlordécone et des pathologies graves, dont le cancer de la prostate. Plus de 90 % des Antillais ont été exposés à cette molécule. 

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Pourtant, en France, l’arrêté d’interdiction ne sera pris qu’en 1990… pour être aussitôt suspendu par dérogation aux Antilles jusqu’en 1993. Pourquoi ? Parce que les grands planteurs antillais, soutenus par une partie des élus, ont plaidé l’absence d’alternative. Ce n’est qu’en 2023, après des années de mobilisation citoyenne et d’enquêtes journalistiques, que la justice a reconnu l’inaction des pouvoirs publics, mais a classé l’affaire sans suite, invoquant la prescription des faits.

Un grand retour en arrière

L’acétamipride, le « chlordécone de l’Hexagone ». Cette formule est celle de Christian Huygue, ancien directeur scientifique de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). En France, l’acétamipride est interdit à l’épandage sur les champs depuis 2018. Dans l’Union européenne, il est encore autorisé, même si, en mai 2024, l’Efsa, l’Autorité européenne de sécurité des aliments, a publié une évaluation accablante sur les risques de l’acétamipride pour les abeilles et bourdons : toxicité élevée et impacts sur la reproduction et la navigation des pollinisateurs.

Elle admet également que l’acétamipride peut « affecter de façon défavorable le développement des neurones et des structures cérébrales ». Sur cette base, la dose maximum journalière de résidus acceptable pour les humains a été divisée par cinq par l’agence. L’Anses, l’autorité française, reconnaît également dans plusieurs rapports scientifiques les dangers de ce pesticide.

Mais les représentants de l’agriculture intensive exigent un grand retour en arrière : autoriser l’usage de l’acétamipride en France. Les éléments de langage n’ont pas changé : « pas d’alternative viable », « effondrement des récoltes », « mise en péril de la filière », « compétitivité internationale », « autorisation temporaire »... Précisément, au mot près, les mêmes arguments que ceux des grands planteurs de bananes il y a quarante ans pour obtenir le droit de continuer d’épandre du chlordécone.

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Le cœur du problème est toujours le même : les écosystèmes et la santé humaine sacrifiés au nom des intérêts économiques de quelques filières, aujourd’hui la betterave et la noisette. Une logique politique d’autant plus tenace qu’elle est appuyée par les lobbies puissants de l’agrochimie.

L’acétamipride a été banni en France depuis 2018 en raison de ses effets néfastes sur les insectes pollinisateurs comme les bourdons. Flickr / CC BY-NC-SA 2.0 / Ferran Turmo Gort

Des alternatives existent

Tous les agriculteurs ne sont pas favorables à l’acétamipride, loin de là ! La Fédération française des apiculteurs professionnels, la Fédération nationale d’agriculture biologique et même certains syndicats agricoles s’y opposent. Car, comme pour le chlordécone, il existe déjà des alternatives contre les ravageurs des cultures, grâce à la lutte biologique et d’autres techniques agronomiques ; et d’autres encore sont en phase finale de développement, et seront opérationnelles dans les mois à venir.

Mais comme pour le chlordécone, le gouvernement refuse. Alors même qu’on pourrait faire autrement : soutenir financièrement les agriculteurs touchés afin d’accompagner cette phase critique, ou pour qu’ils se tournent vers d’autres modes de production. Et, dans le même temps, les protéger de toute importation de produits traités avec ce pesticide interdit, qui entrent sur le marché français à des prix imbattables par leurs équivalents locaux.

« Que vaut la mémoire des scandales sanitaires si elle ne nous protège pas des suivants ? »

Ce parallèle entre chlordécone et acétamipride n’est pas rhétorique. Il pose une question fondamentale au législateur : que vaut la mémoire des scandales sanitaires si elle ne nous protège pas des suivants ? Le chlordécone, le glyphosate, l’acétamipride, les polluants éternels... Tous ces cas montrent que le principe de précaution, pourtant inscrit dans notre Constitution depuis 2005, est constamment affaibli par des arbitrages politiques à courte vue. 

Il est encore temps de ne pas répéter l’histoire. Comme il y a trente ans, il sera faux de dire que nous ne savions pas. 

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