Cinq ans après Fukushima, l’Allemagne sort sans trop de mal du nucléaire

9 mars 2016 / par Violette Bonnebas (Reporterre)



Ca n’est pas simple, mais l’Allemagne sort sans trop de difficulté du nucléaire. Il reste à financer le démantèlement des centrales et à trouver une solution pour les déchets radioactifs. Mais maintenant... c’est de la sortie du charbon qu’on commence à parler !

- Berlin, correspondance

Deux femmes en reconstruction dans la plaine irradiée de Fukushima, l’une japonaise, l’autre allemande : ainsi pourrait se résumer le film Grüsse aus Fukushima (Salutations de Fukushima), qui sort cette semaine Outre-Rhin. “Nous sommes les seuls dans le monde à avoir tiré les leçons de cette catastrophe”, estime Doris Dörrie, réalisatrice du film et grande figure du cinéma allemand contemporain.

A l’approche des cinq ans de la catastrophe nucléaire japonaise, l’Allemagne reste profondément marquée par l’événement qui a accéléré sa sortie de l’atome Celui-ci a représenté jusqu’à un tiers de la production d’électricité nationale.

Le 12 mars 2011, au lendemain de l’accident nucléaire au Japon, Angela Merkel ordonne des contrôles de sécurité sur les dix-sept centrales nucléaires allemandes. Deux mois et demi plus tard, leur fermeture définitive est annoncée pour 2022 au plus tard, quinze ans plus tôt que prévu. Fin juin 2011, près de neuf députés sur dix entérinent l’Atomgesetz, la loi qui met fin à l’histoire nucléaire allemande.

A l’époque, le revirement est aussi soudain que radical pour une chancelière pro-nucléaire qui ralentissait jusqu’alors autant que possible l’abandon planifié de l’énergie radioactive, voire encourageait son retour en grâce. Après Fukushima, le nucléaire a perdu ses derniers partisans. Rétrospectivement, l’accident fut donc pour l’Allemagne l’étape décisive d’une démarche engagée dès la fin des années 1990 et destinée à faire du pays le champion des énergies renouvelables à long terme.

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La centrale de Grafenrheinfeld, vouée, comme les autres, à la fermeture

Depuis, le calendrier des fermetures de centrales est en avance sur le plan initial, et ceux qui redoutaient un black-out énergétique ont été démentis. La fin du nucléaire a même été largement compensée par les investissements dans les énergies renouvelables, qui couvrent aujourd’hui 32,5% de la consommation nationale d’électricité - un record.

Si l’approvisionnement est assuré, une question essentielle reste posée, celle du financement de l’abandon du nucléaire. Le cas allemand fait figure de laboratoire en la matière et le coût final du démantèlement du parc existant et de la gestion des déchets est difficile à estimer précisément. Il oscillerait entre 50 et 70 milliards d’euros minimum, selon le rapport de l’Institut allemand de recherches économiques (DIW) publié l’an dernier. Des économistes mandatés par le ministère de l’Economie avancent même le chiffre de 170 milliards d’euros d’ici 2099.

Qui va payer cette somme ? L’Etat fédéral, à l’origine de la décision ? La charge sur le contribuable serait trop forte. Les compagnies électriques, propriétaires des centrales ? Elles risqueraient la faillite. Après de longs débats, l’Allemagne se dirige vers une solution de compromis, qui doit être présentée officiellement dans les jours qui viennent par le Bundestag : les compagnies électriques régleraient seules la facture du démantèlement ; elles partageraient le coût du stockage des déchets radioactifs avec l’Etat, via la création d’un fonds géré publiquement.

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Toujours pas de solution pour les déchets radioactifs

Les principaux énergéticiens - E.ON, RWE, EnBW et Vattenfall - ont provisionné près de 40 milliards d’euros, mais on est encore loin du compte. Les négociations sont difficiles, d’autant plus que trois compagnies ont porté plainte contre le gouvernement devant la Cour constitutionnelle allemande pour “expropriation”. Leurs demandes d’indemnisation, de plusieurs centaines de millions d’euros, seront examinées les 15 et 16 mars.

La deuxième problématique que soulève la fin du nucléaire, celle du stockage des déchets radioactifs, n’est pas moins épineuse. Ces dernières années, l’Allemagne a connu plusieurs ratés et ne dispose toujours pas de site d’enfouissement suffisamment vaste et sécurisé pour accueillir durablement les déchets.

Une commission parlementaire doit présenter ses propositions sur le sujet en juin. Les autorités auront ensuite jusqu’en 2031 pour décider du lieu le plus adéquat, dans lequel pourront être entreposés les déchets les plus dangereux durant un million d’années, à l’abri des activités humaines et des mouvements sismiques.

Pour Greenpeace, la sortie du nucléaire n’avance pas assez vite. “Il y a déjà 15 000 tonnes de déchets à gérer, et chaque année d’exploitation des centrales génère près de 230 tonnes supplémentaires. Nous demandons à ce que le processus de démantèlement des centrales soit accéléré, pour finir non pas en 2022 mais dans les deux ans à venir”, explique Cornelia Deppe-Burghardt, du service communication de l’ONG.

- Ecouter le tube Radioactivity (1975) du groupe allemand Kraftwerk, opposant historique à l’énergie nucléaire :

En France, on entend régulièrement que la sortie du nucléaire aurait eu l’effet pervers de relancer le charbon en Allemagne comme énergie de transition. Pourtant, la production et la consommation d’énergie carbonée y sont en baisse continue depuis 2012. Les émissions de gaz à effet de serre ont même diminué de 4,6% en 2014 par rapport à l’année précédente, selon l’Agence fédérale de l’environnement (UBA).

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Evolution des émissions de gaz à effet de serre en Allemagne (en millions de tonnes d’équivalents CO2)

A moyen terme, le charbon pourrait connaître le même sort que le nucléaire, puisque pour tenir ses engagements de la COP21, l’Allemagne présentera à l’été un programme de décarbonisation à l’horizon 2050. “Une sortie du lignite est même possible avant”, a avancé fin février la ministre de l’Environnement Barbara Hendricks.

Alors certes, ce n’est pas aussi spectaculaire que la fin de l’atome, et le charbon reste pour l’instant la première source d’énergie. La tradition charbonnière allemande a la peau dure, d’autant que le charbon est toujours très rentable, notamment à l’export - y compris vers la France.

Mais nul doute que la société civile essaiera de peser pour inciter ses dirigeants à fermer les mines et les centrales. Un grand week-end de manifestations est d’ores et déjà prévu du 13 au 16 mai prochains dans la région de la Lusace, près de Berlin.


LE MOUVEMENT ANTI-NUCLÉAIRE ALLEMAND VEUT FAIRE TACHE D’HUILE EN EUROPE

Après les récentes révélations sur la vétusté des centrales belges et françaises et les procédures judiciaires qui en découlent, die Grünen (les Verts) ont appelé cette semaine à l’organisation d’un sommet européen du nucléaire. Six Länder (Basse-Saxe, Rhénanie-Palatinat, Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Bade-Wurtemberg, Thuringe et Sarre) ont également bâti une alliance à Bruxelles avec le Luxembourg, la communauté germanophone de Belgique et la Haute-Autriche pour “s’opposer au lobby de l’atome”. Ils réclament notamment la fin des subventions aux centrales nucléaires.




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Lire aussi : Pendant que la France consacre le nucléaire, l’Allemagne réussit la transition énergétique

Source : Violette Bonnebas pour Reporterre

Photos :
. chapô : Manifestation en mai 2011 devant la centrale nucléaire de Gundremmingen, qui doit fermer en 2021 (Chris Grodotzki/Campact)
. La centrale nucléaire de Grafenrheinfeld en Bavière a été mise à l’arrêt par son propriétaire E.ON en juin 2015, en avance sur le calendrier prévu (Avda-foto).
. Containers de déchets faiblement et moyennement radioactifs, stockés dans l’ancienne mine de sel d’Asse (Bundesamt für Strahlenschutz).

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