Climat : « La culpabilité peut être un moteur pour changer de comportement »

Durée de lecture : 5 minutes

3 juillet 2019 / Entretien avec Coralie Chevallier

Selon la chercheuse Coralie Chevallier, des freins psychologiques empêchent bon nombre de citoyens d’agir, malgré l’urgence climatique. Des freins que l’on peut transformer en leviers d’action, précieux dans l’élaboration des politiques publiques.

Coralie Chevallier est chercheuse en sciences cognitives et comportementales à l’Inserm et au Département des études cognitives de l’École normale supérieure.


Reporterre — Pourquoi les citoyens peinent-ils à agir, malgré la multiplication des alertes climatiques ?

Coralie Chevallier — Il y a plusieurs sources de non-action et d’obstacles cognitifs. Tout d’abord, l’ignorance des ordres de grandeur. Prenons un exemple. En Île-de-France, un tiers de la pollution aux particules fines est causée par le chauffage au bois — autant que l’automobile. Pourtant, par ignorance, les gens continuent à se chauffer au bois. Et même quand on leur explique les conséquences, ils ne croient pas qu’il soit source de pollution ! Je ne crois pas que communiquer des informations avec des statistiques – ou des degrés dans le cas du climat – soit la meilleure façon de faire. Il faut trouver des équivalents qui nous permettent de surmonter la difficulté à se représenter mathématiquement les ordres de grandeur. Comme expliquer qu’une après-midi de chauffage au bois dans un foyer ouvert est l’équivalent d’un aller-retour Paris-Marseille dans une voiture diesel.

Autre exemple : nous avons tendance à considérer que toutes nos actions sont également utiles, or, si on utilise une gourde et qu’on achète ses vêtements à la recyclerie, on estime faire assez d’efforts et donc pouvoir prendre l’avion une fois par an. Pourtant, un seul vol pollue plus que des milliers de bouteilles non recyclées ! Certains militants écolos disent qu’il faut arrêter de mettre l’accent sur les petits gestes car les gens pensent – à tort – avoir fait avancer les choses. D’autres estiment que ces petits pas agissent comme un éveil de conscience. En tant que scientifique, je me dis qu’il faut tester tout cela pour identifier les messages les plus efficaces.



Quels sont les autres freins psychologiques au changement ?

L’inaction est aussi liée au fait qu’on n’arrive pas à résister à la tentation de la récompense immédiate. On a parfois envie d’un bon steak même en connaissant son impact carbone. Mais un des plus grands obstacles est l’idée de réciprocité : on veut bien consentir à un effort si tout le monde en fait. Personne n’a envie d’être le seul pigeon à se priver de partir en vacances lointaines. Et c’est normal : l’être humain n’a pas évolué pour se sacrifier mais pour faire ce qui lui semble juste.



C’est donc une question de mimétisme : on veut faire pareil que son voisin ? 

Pas tout à fait. On évalue nos devoirs en fonction des efforts fournis par les autres. Lorsqu’on informe certains habitants qu’ils utilisent plus d’énergie que la moyenne de leur quartier, ils réduisent leur consommation d’électricité. La culpabilité peut donc être un moteur. Regardez les articles en Suède sur la honte de prendre l’avion. Cela peut marcher à condition qu’on ait des preuves que les autres ont commencé à changer de comportement. Dans le cas du climat, on est un peu bloqués car il faut en faire plus tous ensemble. Forcément, c’est très progressif. 



Pourquoi certains s’engagent-ils plus que d’autres ?

Dans mes recherches, j’étudie la façon dont le taux d’escompte temporelle, c’est-à-dire à quel point on dévalorise le futur par rapport au présent, est affecté par les conditions de vie des gens. Plus vous avez été exposé à un environnement stressant dans votre enfance et plus vous attachez de la valeur au présent et beaucoup moins au futur. S’investir dans l’environnement, c’est payer un coût maintenant, en terme de changement de pratiques, pour un bénéfice qui n’arrivera que dans longtemps. Il faut être capable d’avoir une vision du futur assez long termiste afin de s’engager dans une telle démarche. Il est donc plus facile de se préoccuper du climat quand on est bien éduqué et sans problème d’argent.



Les autorités prennent-elles en compte la dimension psychologique pour impulser le changement ?

Pendant longtemps, les experts consultés venaient du monde de la santé et de l’économie, rarement de la psychologie. Nous avons donc créé un consortium de chercheurs au sein d’une « agence d’innovation comportementale » pour mettre au cœur des politiques publiques la psychologie citoyenne. Prenons l’exemple de la taxe carbone : son efficacité est avérée, et pourtant elle a été très mal reçue, notamment parce qu’elle est perçue comme injuste. Les citoyens ont peu confiance dans leur État ou leurs institutions et estiment probablement ne pas avoir de garantie que l’effort consenti sera répercuté pour protéger le climat. En fait, il ne suffit pas d’avoir identifié la bonne solution : la façon dont on présente une politique publique est aussi importante que la politique elle-même et il est indispensable de réfléchir en amont à la manière dont les réformes vont être comprises, accueillies et interprétées.


À l’occasion du colloque Dérèglement climatique - défi mondial, approches globales organisé par l’École normale supérieure (ENS) le 8 et 9 juillet à Paris, Reporterre a édité un magazine du même nom. Cet article, premier d’une série d’entretiens autour du climat réalisées en partenariat avec l’ENS, en est issu.



Lire aussi : Pourquoi le drame écologique mobilise-t-il si peu ?

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photo :
. chapô : Stanley Leroux Cordillera de la sal, Atacama (Chili)
. Portait : DR

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