Climat : la recherche fondamentale reste indispensable

28 juin 2016 / Valérie Masson-Delmotte



Alors que la planète vient de battre un nouveau record de concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère (à plus de 400 ppm), le besoin de connaissances scientifiques sur le réchauffement climatique reste de premier ordre, explique l’auteure de cette tribune. Pourtant, la recherche fondamentale risque d’être sacrifiée au nom de la rentabilité, comme en Australie.

Valérie Masson-Delmotte est paléoclimatologue. Elle copréside le groupe scientifique du Giec (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat).

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Valérie Masson-Delmotte.

L’accord de Paris sur le climat a débuté son processus de ratification en avril 2016, au siège des Nations unies. Il s’agit du premier accord universel sur le climat, approuvé par les représentants des 195 pays présents à la COP21. Cet accord vise « à contenir le réchauffement global bien en-dessous de 2 °C par rapport à la période pré-industrielle, et à poursuivre les efforts pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C, afin de limiter les interférences dangereuses des activités humaines avec le système climatique » [1].

L’accord fait explicitement référence au besoin de connaissances scientifiques, que ce soit pour les méthodologies d’estimation et de suivi des rejets de gaz à effet de serre et des puits de carbone (CO2 stocké par les océans, la végétation et les sols), pour l’inventaire global, pour les systèmes d’alerte, ou pour étayer les stratégies d’adaptation.

La décision consternante du Csiro

Si de nombreux aspects des connaissances scientifiques sur le changement climatique et l’influence humaine sur le climat global sont bien établis, de nombreuses lacunes persistent et mobilisent des milliers de scientifiques dans le monde.

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Visualisation du réchauffement global mois par mois depuis 1850, à partir des données du MetOffice (Ed Hawkins, université de Reading, Royaume-Uni) : 0,85 °C de réchauffement entre 1900 et 2015.

En ce sens, la récente décision de la direction du Csiro (Commonwealth Scientific and Industrial Research Organization) de supprimer les recherches dites « d’intérêt général » sur le climat (dans ses départements de recherche sur l’océan, l’atmosphère, les surfaces continentales et l’hydrologie) est consternante. L’objectif de la direction semble être de redéployer ses effectifs pour capter de nouveaux financements autour de l’adaptation et l’atténuation du changement climatique, en oubliant le rôle clé de la recherche fondamentale pour identifier à quoi il faudra s’adapter, et pour évaluer les différentes dimensions des stratégies d’atténuation.

Restructuration massive vers des recherches très appliquées 

Le Csiro joue un rôle clé dans le système mondial de surveillance de l’atmosphère et de l’océan, par son réseau de stations et sa flotte océanographique. Il est également le seul centre de recherche ayant développé un modèle de climat pour représenter la ceinture des vents des moyennes latitudes de l’hémisphère Sud, un point essentiel pour bien anticiper les changements de précipitations et y faire face.

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Le « Southern Surveyor » (en 2010), l’un des navires scientifiques du Csiro, destiné à l’exploration et l’étude des océans austraux.

Le récent licenciement de John Church, l’un des rares chercheurs ayant choisi de s’exprimer publiquement sur le sujet, est affligeant. Océanographe, membre de l’Académie des sciences australienne, John Church est l’un des meilleurs spécialistes mondiaux du niveau des mers. Ses dernières publications scientifiques, dans les journaux les plus reconnus, montrent la poursuite de l’accumulation d’énergie dans les océans, par leur réchauffement (qui a capté plus de 90% de l’énergie supplémentaire du fait de l’augmentation de l’effet de serre), la poursuite de la montée du niveau des mers, du fait du réchauffement des océans et de la fonte des glaciers et l’accélération de l’écoulement des calottes, et enfin le rôle déterminant des activités humaines dans celle-ci [2]. Il a appris son licenciement par un appel téléphonique alors qu’il était en campagne océanographique…

Alors que l’accord de Paris exprime le besoin de renforcement de connaissances scientifiques, la direction du Csiro a utilisé celui-ci comme un alibi pour une restructuration massive vers des recherches très appliquées, et qui risquent de déstabiliser la coordination internationale nécessaire pour l’observation et la modélisation du changement climatique, comme l’ont indiqué les 3.000 chercheurs et le directeur du Programme mondial d’étude du climat dans leur courrier à la direction du Csiro.

Conséquences importantes vis-à-vis des politiques climatiques internationales 

La recherche fondamentale sur le climat reste toujours aussi nécessaire qu’avant la COP 21.

Il y a eu récemment de nouvelles publications qui pourraient avoir des conséquences importantes vis-à-vis des politiques climatiques internationales :

  • l’évaluation de l’impact du changement climatique sur l’intensité et/ou la fréquence de certains événements extrêmes, comme les vagues de chaleur ou les précipitations torrentielles, sujet d’un rapport approfondi récent de l’Académie des sciences américaine ;
  • de nouvelles études permettant de mieux cerner le rôle des nuages dans la réponse du climat à la perturbation anthropique, un point important permettant de relier les observations de processus actuels à la « sensibilité du climat », c’est-à-dire la réponse de la température moyenne à la surface de la Terre à un doublement de la concentration atmosphérique en dioxyde de carbone [3] ;
  • une analyse approfondie de la vulnérabilité des écosystèmes marins, montrant qu’un réchauffement de seulement 1,5 °C par rapport au climat pré-industriel aurait des conséquences lourdes pour les récifs de coraux tropicaux, mais également pour les coquillages comme les bivalves et d’autres ressources issues de la pêche [4] ;
  • les premières estimations de la réponse de la calotte antarctique pour différents scénarios d’émissions de gaz à effet de serre montrent qu’il faut, en cas de poursuite des rejets de gaz à effet de serre, revoir à la hausse les risques de montée du niveau des mers après 2050 et pour plusieurs siècles [5].

Forte augmentation du risque d’inondation en France 

Pour le changement climatique en France, et en écho aux préoccupations sur les impacts des évènements de pluies torrentielles, plusieurs études viennent d’être publiées. Une forte augmentation des records de précipitations est observée en automne dans les Cévennes [6] de l’ordre de 4% de plus par décennie depuis 1950, étroitement liés au réchauffement de la région. Une augmentation des maxima de pluies cumulées sur un jour est aussi détectée sur les reliefs et une partie de la vallée du Rhône depuis 1985 [7] Drobinski et al. (Journal of Geophysical Research, 2016) montrent qu’il faut s’attendre à une forte augmentation des précipitations record sur tout le pourtour méditerranéen avec la poursuite du réchauffement global. Enfin, Roudier et al. (Climatic Change, 2016) concluent qu’un réchauffement global de seulement 2 °C conduirait à une forte augmentation du risque d’inondation en France, que ce soit pour les risques de crues décennale ou centennales.

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Évaluation du changement d’intensité des crues décennales (en haut) et centennales (en bas) en Europe pour un réchauffement global de 2 °C (Roudier et al, Climatic Change, 2016).

Le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (Giec) a pour mandat de construire de manière rigoureuse, transparente, ouverte et exhaustive une évaluation critique de l’état des connaissances scientifiques, techniques et socioéconomiques liées au changement climatique, à ses impacts potentiels, et aux différentes options d’adaptation et d’atténuation. Le Giec a un devoir de neutralité, et ses rapports ne doivent pas être prescriptifs par rapport aux politiques climatiques. Le Giec ne fait pas de recherche, et fonde ses rapports sur une analyse critique des articles scientifiques. Pour cela, il mobilise des centaines de scientifiques, auteurs de rapports, et des milliers de relecteurs.

Trois rapports spéciaux du Giec 

Le prochain rapport complet du Giec (6e cycle d’évaluation) sera rendu en 2022. Le nouveau bureau de 34 personnes chargées de coordonner ce travail, présidé par le sud-coréen Hoesung Lee, a été élu à Dubrovnik en octobre 2015. Ainsi, je vais copiloter, avec Panmao Zhai (Académie des sciences météorologiques, Beijing, Chine) le travail du groupe 1, qui porte sur les bases physiques du changement climatique. L’université Paris-Saclay héberge l’unité support du groupe 1, cofinancée par le ministère de l’Éducation et de la Recherche, le ministère des Affaires étrangères, et le ministère de l’Environnement, de l’Énergie et de la Mer.

Avant le rapport complet, prévu en 2021-2022, le Giec va également préparer trois rapports spéciaux.

Le premier analysera les impacts d’un réchauffement de 1,5 °C au-dessus du niveau pré-industriel, et les trajectoires d’émissions de gaz à effet de serre associées. Ce rapport contribuera à l’inventaire global de 2018.

Le Giec préparera aussi deux autres rapports spéciaux, l’un sur le changement climatique, les océans et les glaces, et l’autre sur le changement climatique et l’usage des sols (désertification, dégradation des sols, gestion durable des terres, sécurité alimentaire, et flux de gaz à effet de serre des écosystèmes terrestres), ainsi qu’un rapport méthodologique sur les méthodes de calcul des émissions de gaz à effet de serre, tous prévus pour 2019.

Dans le rapport complet, prévu en 2021-2022, nous prévoyons également de renforcer l’analyse à l’échelle régionale des différents aspects du changement climatique et ses impacts, en particulier vis-à-vis des évènements extrêmes.




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[2Nature Climate Change, 2016.

[3Tan et al, Science, 2016.

[4Gattuso et al, Science, 2015.

[5DeConto et Pollard, Nature, 2016.

[6Vautard et al., BAMS, 2014.

[7Blanchet et al., Climate Dynamics, 2016.


Lire aussi : Reporterre sur France Inter : la planète a dépassé un seuil historique de concentration de CO2, à 400 ppm

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. chapô : le glacier Perito Moreno en Argentine. Wikipedia (Martin St-Amant (S23678)/CC BY-SA 3.0)
. Csiro : Wikimedia (Edwina Hollander, CSIRO/CC-BY-3.0)

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