Comédienne, je ne veux pas que les théâtres rouvrent

Durée de lecture : 3 minutes

4 juin 2020 / Audrey Vernon



Avant le confinement, Audrey Vernon, comédienne, parlait d’inégalités, de capitalisme, d’énergie, de voitures et de déchets sur scène. Dans cette tribune, elle s’interroge : comment recommencer à jouer ce spectacle, « alors qu’on a vu qu’on pouvait tout arrêter en deux heures » ?

Audrey Vernon est comédienne. Elle est l’auteure et l’interprète de plusieurs spectacles mêlant humour et politique, dont Comment épouser un milliardaire, Marx et Jenny, ou Fukushima, Work in progress. Elle a créé un spectacle en soutien à Reporterre, qu’elle a joué en janvier 2018 sur la scène de la Maison des métallos, à Paris : Écologie : maintenant, il faut se battre.


Je ne veux pas recommencer à jouer, je ne veux pas remonter sur scène, je ne veux pas que les théâtres rouvrent. Parce qu’ils rouvriront les théâtres en dernier, quand tout aura repris… Quand l’industrie, le commerce, la production d’armes, de voitures, d’avions auront repris. 
Quand ils auront sauvé les milliardaires, les banques, les actionnaires… Quand tout ce grand monde sera en sécurité alors ils rouvriront les théâtres…

Mais je n’ai aucune envie d’être la cerise de ce gâteau. 

Mon dernier spectacle Billion dollar baby était une lettre dans laquelle une femme enceinte expliquait à son enfant le monde dans lequel il allait naître… Je lui expliquais les inégalités, le capitalisme, l’argent, l’État, la guerre, les voitures, les avions, l’énergie, les déchets… Je ne veux pas recommencer à le jouer alors qu’on a vu qu’on pouvait tout arrêter en deux heures. Je ne peux pas souhaiter ça, remonter sur scène pour essayer de faire changer les choses… Ce n’est pas le bon ordre, je veux que les choses changent et alors après je remonterai sur scène pour parler d’autre chose que d’économie et d’écologie.


Les théâtres ne doivent pas rouvrir pour continuer à dénoncer le monde de la marchandise en en faisant partie, je ne veux plus être un maillon de la chaine, la récompense du travailleur, un divertissement de plus. Je veux que la chaine se brise, que l’argent ne soit plus le moteur de mon travail parce que je ne veux plus que l’argent soit le moteur de tout. L’humanité peut faire mieux, l’argent est un vieux moteur à reléguer aux oubliettes avec tous les moteurs thermiques. On peut faire mieux…

Transformer la vie en marchandise, l’animé en inanimé, c’est donc tout ce qu’on sait faire ?

J’ai envie qu’à la rentrée mon spectacle ne soit plus nécessaire, plus d’actualité et il me semble fou de préférer une nouvelle vague d’un virus atroce ou une crise économique plutôt que la reprise de mon spectacle mais c’est la vérité. Le monde néolibéral me dégoûte, je ne peux plus supporter la vision de ce qu’on impose aux autres être humains et non humains au nom de l’économie.

Transformer la vie en marchandise, l’animé en inanimé, c’est donc tout ce qu’on sait faire ? Depuis 70 ans on a inventé ce qui va peut être éteindre toute vie sur la planète. Je ne peux rien faire d’autre que lutter pour qu’on se rende compte de ce qu’on est capable de supporter au nom de la religion du profit. 

En ce moment, je lis beaucoup de récits liés à la Seconde Guerre mondiale… Nos semblables n’ont rien vu puis ont laissé faire voire ont participé au massacre. Nous faisons la même chose aujourd’hui, nous ne voyons pas le massacre et le laissons advenir en laissant aux commandes des sociopathes. Des humains et des non humains meurent, des écosystèmes sont détruits de façon irrémédiable. Je pense souvent à un couple mythique car je ne suis qu’une midinette : Jean Gabin et Marlène Dietrich. Dans les années 40, ils n’ont pas espéré la réouverture des cinémas. Ils ont changé de métier, ils sont devenus des soldats.

Aujourd’hui, ne me demandez pas de souhaiter la réouverture des théâtres, je ne veux rejouer qu’après la Libération.





Lire aussi : Audrey Vernon : « Le mode de vie capitaliste est incompatible avec la vie sur Terre »

Source : Courriel à Reporterre

Photo :
. chapô : Piqsels (CC0)

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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