Écologie : maintenant il faut se battre

26 mars 2018

La situation est si grave qu’on ne peut plus attendre. En janvier, Reporterre et Audrey Vernon ont organisé une grande rencontre à Paris : des comédiennes et comédiens y ont lu des textes forts de Paul Watson, Fabrice Nicolino, Vandana Shiva, Hervé Kempf, Derrick Jensen… Une soirée exceptionnelle, dont voici la vidéo et les écrits. Un concentré d’énergie pour s’engager.

L’idée de cette rencontre est venue d’une discussion entre la comédienne Audrey Vernon et Hervé Kempf, le rédacteur en chef de Reporterre. Et rapidement, avec la complicité de La Maison des métallos, d’amis comédiens et de l’équipe de Reporterre, on a monté cette soirée, le 15 janvier 2018. L’idée ? Des textes forts, engagés, sur l’écologie. Rassemblés par Audrey Vernon et Hervé Kempf, mis en scène par Audrey Vernon, lus par Audrey, Marianne Denicourt, Yves-Noël Genod, Geoffroy Rondeau, Yacine Belhousse, Thomas Vandenberghe, Giorgia Sinicorni et David Azencot. Un moment inoubliable, dont voici la restitution vidéo, réalisée par Thomas Baspeyras. Et en-dessous, les textes, pour les relire et s’en inspirer, illustré notamment par les photos d’Éric Coquelin.

Voir la vidéo :


• Nous voulons que ce spectacle vive !
. Il a déjà été repris à Montréal
. et à Lyon : voir la captation vidéo et l’annonce.
. Si vous souhaitez le mettre en scène à votre tour, envoyez-nous un courriel à planete@reporterre.net . Nous pourrons vous fournir les textes (en fait, ceux que nous publions dans cet article) et le déroulé, et relayer votre initiative sur Reporterre.


Les textes


Un langage plus ancien que les mots

Audrey Vernon.

Nombre d’entre nous font l’expérience de communications inter-espèces au quotidien, mais presque personne n’en parle publiquement.
Pourquoi certains d’entre nous écoutent-ils, et d’autres non  ?
Pourquoi certaines personnes se fichent-elles de ceux qu’elles exploitent  ?
Il existe un langage bien plus ancien et plus profond que les mots.
Il s’agit du langage des corps, d’un corps contre un corps, du vent sur la neige, de la pluie sur les arbres, des vagues sur les rochers. Du langage du rêve, du geste, du symbole, du souvenir. Nous avons oublié ce langage. Nous ne nous souvenons même plus qu’il existe.

Afin de maintenir notre mode de vie, nous devons, nous mentir les uns aux autres, et particulièrement à nous-mêmes. Quand nous permettons à des vérités évidentes de passer outre nos défenses et de pénétrer dans nos consciences, elles sont traitées comme autant de grenades roulant sur la piste de danse d’une improbable fête macabre. Nous tentons de rester hors de danger, de peur qu’elles n’explosent, brisent nos illusions, et nous laissent face à ce que nous avons fait au monde et à nous-mêmes, face aux personnes creuses que nous sommes devenues. Nous évitons donc ces vérités, ces vérités flagrantes, et continuons la danse de la destruction du monde.
(…)
Comme c’est le cas pour la plupart des enfants, quand j’étais jeune, j’entendais le monde parler. Les étoiles chantaient. Les pierres avaient des préférences. Les arbres avaient des mauvais jours. Les crapauds tenaient des débats animés, se vantant de la bonne prise de la journée.
(…)
Comme des bruits parasites à la radio, l’école ainsi que d’autres formes de socialisation commencèrent à interférer avec ma perception du monde animé, et pendant de nombreuses années j’ai presque cru que seuls les humains parlaient. Le fossé entre ce dont j’avais fait l’expérience et ce que je croyais à peu près me perturbait profondément. Ce n’est que plus tard que j’ai commencé à comprendre les implications personnelles, politiques, sociales, écologiques et économiques de vivre dans un monde réduit au silence.
(…)
Tandis que le tissu écologique du monde naturel s’effile autour de nous, peut-être est-il temps de commencer à parler de l’ineffable et d’écouter ce que l’on a jugé inécoutable.

• Texte de : Derick Jennsen, « Un langage plus ancien que les mots »


Comment désamorcer la bombe que l’oligarchie a posée et qu’elle continue à bourrer d’explosifs ?

Marianne Denicourt lit Hervé Kempf.

Il faut croire ce que l’on sait. Que sait-on ?
Les inégalités extrêmes ne sont pas durables.
Le changement climatique va s’aggraver.
La situation écologique impose de changer radicalement.
Tout le monde ne peut vivre au même niveau que les riches, qui doivent accepter ou subir un appauvrissement matériel.
Les migrations, résultant de la mondialisation et des inégalités ainsi que de la dégradation écologique, vont se poursuivre.
C’est simple à admettre en parole mais difficile en fait.
Parce que le confort est encore très grand et que le système continue à fonctionner efficacement, parvenant à masquer les trous qui se multiplient dans sa carlingue.
Tous nos piaillements d’alerte n’ont aucun effet sur le pilote, si bien qu’impuissants nous continuons nos activités comme si de rien n’était.
Il faut croire ce que l’on sait et agir en conséquence.
Le système croissanciste nous prend dans un étau : il reste assoiffé de ressources mais tout effort pour en repousser la limite se traduit par une aggravation des dommages écologiques.
La seule façon de survivre pour le capitalisme est devenue de détruire.
Il y a quelque chose de terriblement fascinant dans le constat que les classes dirigeantes continuent comme si de rien n’était. Nulle part en leur sein on ne perçoit de volonté sérieuse de réduire les inégalités, de remettre la bride sur le cou des marchés financiers, d’orienter l’économie dans une direction réellement écologique.
(…)
La campagne présidentielle a pu se dérouler toute une année sans presque que soit évoqué le changement climatique. Partout, la croissance et les « réformes structurelles » restent l’alpha et l’oméga de la pensée économique.
Le monde du début du XXIe siècle subit la classe dirigeante la plus stupide de l’histoire.
(…)
La seule question pertinente est donc : comment désamorcer la bombe que l’oligarchie a posée et qu’elle continue à bourrer d’explosifs ?

• Texte de : Hervé Kempf, Tout est prêt pour que tout empire (Seuil, p. 89).


Des nouvelles de la planète

Montage de Unes de Reporterre, qui racontent ce qui se passe dans le monde actuel :


L’eau est sacrée

Les comédiens écoutent la voix de Geoffroy Rondeau, qui lit Paul Watson.

L’eau de la Terre est le sang de la Terre, et dans son immensité on trouvera la molécule d’eau qui a un jour donné vie aux cellules de nos ancêtres de toutes espèces. L’eau que vous avez bue a coulé autrefois dans le sang d’un dinosaure, ou bien a été bue par des fougères précambriennes ou rejetée dans les urines d’un mammouth. L’eau s’est servie de la vie de toutes les choses vivantes comme d’une partie de son système circulatoire. Elle circule dans la terre et l’atmosphère, dans les glaciers et dans les corps de tous les organismes vivants. Elle est le lien qui maintient toutes les espèces ensemble et connectées intimement et pour toujours. Ainsi, l’eau est sacrée.

L’air que nous respirons est passé au travers d’un nombre incalculable de systèmes respiratoires vivants et, ainsi, a été chimiquement stabilisé par les plantes et les animaux. Sans les vies qui se sont écoulées, il n’y aurait plus d’air à respirer. Les gaz nécessaires à la vie émergent de la respiration de tous les organismes vivants.

La vie de tous les organismes passés a nourri l’atmosphère. Ainsi, l’air est sacré. Parce que le sol, l’eau et l’air sont sacrés par la contribution de toutes les vies passées, nous devons reconnaître que le passé est sacré et, ainsi, que le souvenir de nos ancêtres est sacré. Nos vies dans le présent devraient être sacrées pour tous les organismes vivants du futur. Cependant, dans le royaume de l’humanité, la contribution des humains du présent sera une bonne leçon pour illustrer le fait que les êtres humains naturels ne devraient pas s’écarter aveuglément du chemin de la nature.

Si notre espèce survit, nous incarnerons la leçon. Pour ceux qui vivent dans le présent, la seule façon de contempler le futur est de le faire au travers des sentiments d’amour. L’amour pour nos enfants, les enfants de nos enfants et leurs enfants à l’infini, ou jusqu’à la fin de notre espèce et au-delà, jusqu’à la fin de la Terre.

• Texte de : Paul Watson, Earth Force (Actes Sud, p. 77).


Mais putain, qu’est-ce qui ne tournait pas rond chez eux ?

Ecoute du texte de Lierre Keith.

Ce sont les faits bruts : notre planète est en train de mourir.
À vrai dire, elle se fait écarteler et tailler en pièces.
Nous sommes au bord d’un effondrement biotique absolu. Il y a des régions de la Chine où on ne trouve plus de plantes à fleurs. Parce que tous les agents pollinisateurs sont morts. Cela veut dire, cinq cents millions d’années d’évolution, envolées.
Un effondrement biotique absolu. Nous n’avons plus de terre saine, nous sommes à court d’espèces et à court de temps.
Et le changement climatique catastrophique a déjà commencé.
Nous devons vraiment nous mettre à penser comme un mouvement de résistance sérieux. Parce que c’est une guerre. Je sais que ça dure depuis dix mille ans et que ça fait partie de notre quotidien. Les lumières fonctionnent, les placards sont pleins, mais c’est bel et bien une guerre. Et s’il reste quelqu’un sur Terre dans un siècle pour regarder en arrière, il ou elle se demandera : « Mais putain, qu’est-ce qui ne tournait pas rond chez eux, pour qu’ils ne se soient pas battus toutes griffes dehors, alors que notre unique planète était en train de crever ? »
Vous aimez tous quelque chose, sinon vous ne seriez pas ici. Quoi que vous aimiez, cette chose est menacée. Aimer est un verbe.
Cet amour doit nous pousser à l’action.

• Texte de : Lierre Keith, in : écologie en résistance (éd. Libres, vol 1, p 76).


Dans un prétoire, la vie terrestre a-t-elle le même poids qu’une multinationale ? Nous connaissons tous la réponse.

Audrey Vernon et Marianne Denicourt lisent Derrick Jensen.

Devinette : qu’obtient-on en mélangeant deux États-Nations, une grosse entreprise, quarante tonnes de poisons, et au moins huit mille êtres humains morts ?
La retraite avec salaire complet et avantages afférents.
Voilà ce qui est arrivé au Pdg de la Union Carbide, responsable du massacre de Bhopal.
Comment appelez-vous quelqu’un qui conspire à diffuser du poison dans le métro de Tokyo ? Vous l’appelez terroriste et vous le mettez en prison à perpétuité. Comment appelez-vous quelqu’un qui conspire à diffuser du poison dans les nappes phréatiques
des États-Unis ? Vous l’appelez Dick Cheney.

Les riches sont-ils soumis au même système judiciaire que vous et moi ? Dans un prétoire, la vie terrestre a-t-elle le même poids qu’une multinationale ? Nous connaissons tous les réponses à ces questions. Et nous savons parfaitement, au fond de nous, sinon dans nos têtes, que cette civilisation ne se laissera jamais transformer volontairement. Si vous vous souciez de la vie sur cette planète et si vous pensez que cette civilisation ne cessera pas volontairement de la détruire, en quoi cela influence-t-il vos méthodes de résistance ? La plupart d’entre nous l’ignorent parce que la plupart d’entre nous n’en parlent guère.
(…)
Un changement de tactiques doit se produire si nous voulons construire une résistance efficace. Il est question d’interposer nos corps et nos existences entre le système industriel et toute vie sur la planète. Il est question de contre-attaque.
(…)
Ceux qui viendront après nous, héritant de ce qu’il restera du monde une fois cette civilisation arrêtée – que ce soit à la suite d’un pic pétrolier, d’un effondrement économique ou écologique, ou encore grâce aux efforts de femmes et d’hommes unis dans la même résistance – nous jugeront en fonction de la santé des terres et de ce que nous leur laisserons. Ils n’auront que faire de la manière dont vous et moi aurons vécu, des efforts que nous aurons fournis. Ils n’auront que faire de notre violence ou de notre non-violence. Ils n’auront que faire des larmes que nous verserons sur le meurtre de la planète. Ils n’auront que faire de savoir si nous étions conscients ou pas de ce qui se passait. Ils n’auront que faire de nos excuses pour ne pas agir.

Ceux qui viendront après nous n’auront que faire de la simplicité de la vie que nous aurons eue. Ils n’auront que faire de la sincérité de nos intentions ou de nos actes.

Ils n’auront que faire que nous ayons voté ou pas voté. Ils n’auront que faire des livres que nous aurons écrits sur le sujet. Ils n’auront que faire de la compassion que nous aurons eue pour les PdG et les politiciens qui sont à la tête de cette économie mortifère.

Ils voudront seulement savoir s’ils peuvent respirer l’air et boire l’eau.

• Texte de : Derrick Jensen, in : Écologie en résistance (éd. Libres, vol 1, p 12).


Pour un éco-guerrier, un séquoia est plus sacré qu’une icône religieuse

Thomas Vandenberghe et Yacine Belhousse écoutent le texte de Paul Watson.

La culture anthropocentrique a appris à la plupart d’entre nous à considérer ses propres croyances comme sacrées. Ainsi, on considère comme blasphématoire de cracher sur la Pierre noire de La Mecque, de détruire le mur des Lamentations à Jérusalem, ou encore de dégrader une statue au Vatican. Si quelqu’un venait à commettre l’une de ces choses, son sort serait rapidement et violemment réglé, et une partie de la société anthropocentrique applaudirait sa punition.

Pourtant, lorsque des bûcherons s’attaquent au caractère sacré de ce qu’il reste des forêts de séquoias en Californie, lorsqu’ils dégradent les cathédrales du monde naturel, les mouvements écologistes ne peuvent réagir qu’en lançant des pétitions, en écrivant des lettres ou en envoyant des signes de protestation.

Si, selon nous, les forêts de séquoias sont sacrées, alors nous devons considérer leur destruction comme blasphématoire, et le cas des destructeurs doit être tout aussi rapidement et violemment réglé.

Pour un éco-guerrier, un séquoia est plus sacré qu’une icône religieuse, une espèce d’oiseau ou de papillon est plus précieuse que les bijoux de la couronne d’une nation, et la survie d’une espèce de cactus est plus importante que la conservation de monuments conçus par l’homme, tels que les pyramides. La rage inspirée par ceux qui violent ou attaquent ce qui est sacré doit être canalisée par l’éco-guerrier au travers de la discipline.

Les ennemis de la Terre peuvent uniquement être vaincus par une opposition qui emploie des stratégies et des tactiques plus efficaces. Grâce à ces dernières, la supériorité numérique et la technologie peuvent toujours être battues.

Dans la société anthropocentrique, ceux qui réclament la destruction des créations humaines ou les détruisent sont toujours jugés très durement. Si vous utilisez la technique du sabotage écologique sur un bulldozer, on vous traitera de vandale. Cloutez un arbre, on vous appellera terroriste. Libérez un coyote d’un piège, on vous qualifiera de voleur.

Pourtant, si des humains détruisent les merveilles de la création, la beauté du monde naturel, la société anthropocentrique appelle ces personnes des bûcherons, des mineurs, des promoteurs immobiliers, des ingénieurs et des hommes d’affaires.

• Texte de : Paul Watson, Earth Force (Actes Sud, p. 66).


Si vous prenez l’avion, vous ne pouvez pas vous plaindre qu’il y ait des multinationales qui forent pour trouver du pétrole

David Azencot lit le texte de Pierre-Emmanuel Neurohr.

Ce qui est très drôle, si l’on peut dire, dans les discussions sur le climat, c’est que les gens à qui on explique qu’il n’y a tout simplement pas de machine plus destructrice du climat que l’avion, s’appuient sur le fait que prendre l’avion est quelque chose de banal, qui ne peut être assimilé à un crime. Pourtant la conséquence prévisible du fait de prendre une machine démesurément pollueuse du climat telle que l’avion, c’est un génocide.

Pour restituer brièvement le contexte dans lequel nous nous trouvons, un Cambodgien émet environ 300 kg de CO2 par an, la plupart des scientifiques s’accordent pour dire qu’il ne faut pas dépasser 1,5 t par an pour ne pas détruire le climat, et un seul Paris-Montréal dégueule dans la fine couche d’atmosphère de la Terre 2,5 t par personne en quelques heures... Le fait que prendre l’avion soit banalisé ne dit rien sur le fait de savoir si oui ou non, lorsque vous prenez l’avion, vous participez activement à la préparation d’un génocide. Ce qui compte, c’est la conséquence prévisible de votre acte. Or cette conséquence est on ne peut plus claire.

Cela fait plus d’un an que nous distribuons cette information, y compris par des tracts à l’intérieur de l’aéroport Charles-de-Gaulle. Et on se rend compte qu’il y a une manière très efficace, après tout, de répondre à notre argumentaire : l’ignorer, et continuer tranquillement à détruire le climat, et donc à préparer la destruction de dizaines de millions d’êtres humains.

Le blabla ayant fait la preuve de son inefficacité, il faut donc ne plus se limiter au blabla, et s’opposer physiquement à la destruction de la planète - de manière non-violente bien entendu.

Jusqu’à présent, le système idéologique qui amène à la destruction du climat n’a pas besoin de mettre en prison ses « opposants » pour des périodes longues, et en grand nombre. Cela pose question : y a-t-il vraiment des opposants qui dérangent quand un système n’a pas besoin de les mettre en prison ? La situation actuelle ressemble bien plus à une pièce de théâtre, dans laquelle les rôles sont bien déterminés, et les textes fixés à l’avance, comme il se doit. Les méchantes multinationales déclament leur texte, les braves écologistes disent le leur avec plus ou moins de talent, avec plus ou moins de conviction, et la pièce se termine sans qu’elle ait le moindre impact sur la trajectoire nihiliste des sociétés d’hyper-consommation.

Étant donné que je sais, textes scientifiques à l’appui, que la société dont je suis issu prépare un génocide, j’estime que je n’ai pas le choix : je dois m’y opposer physiquement - dans le plus strict respect du principe de non-violence. Or, dès lors que l’on cesse de jouer la pièce de théâtre habituelle, et que l’on empêche physiquement le système de détruire le climat, ce dernier ne peut que vous envoyer en prison. Le système peut accepter une ribambelle d’actions théâtrales, par contre, ni lui ni les citoyens qui le soutiennent dans les faits ne peuvent accepter un blocage physique permanent de son fonctionnement.

Parce qu’il faut qu’il soit bien clair qu’une telle action ne sera pas conçue pour reproduire le schéma écologiste habituel. Il ne s’agit pas de continuer à mentir et de dire que c’est tout la faute aux méchantes multinationales. C’est aussi stupide que de mettre un requin dans une piscine publique et ensuite de trouver que ledit requin est vraiment très méchant de manger les nageurs. Il ne fait que remplir sa fonction.

Si vous prenez l’avion, vous ne pouvez pas vous plaindre qu’il y ait des multinationales qui forent pour trouver du pétrole. Elles ne font que remplir leur fonction. Pour ma part, j’ai décidé de m’opposer physiquement à la destruction du climat de la planète, et je sais d’ores et déjà, pour m’être renseigné auprès d’un avocat, que je serai envoyé en prison.
Je le ferai de toute manière, mais je souhaite savoir s’il y en a parmi vous qui veulent également se battre - non pas de manière théâtrale, mais pour de vrai.
En sachant qu’au bout, il y a la prison.

• Texte de : Pierre-Emmanuel Neurohr, Je serai envoyé en prison.


  • Audrey Vernon :

    Pierre-Emmanuel Neurohr a été envoyé en prison… à la prison de la Santé… Pour avoir bloqué à plusieurs reprises des avions à Charles-de-Gaulle… Moi, j’ai décidé de lancer une pétition sur change.org qui s’appelle « Stop flying now »… Gros succès… 246 signatures… Vous pouvez signer ma pétition qui consiste à jurer de ne plus prendre l’avion tant que le réchauffement climatique n’est pas derrière nous.


Le sentiment de culpabilité individualiste est un mythe. Nous, en tant qu’individus, ne créons pas les crises

Marianne Denicourt lit Derrick Jensen.

Une seule personne sensée aurait-elle pu penser que le recyclage aurait arrêté Hitler, que le compostage aurait mis fin à l’esclavage, que couper du bois et aller chercher de l’eau au puits aurait sorti le peuple russe des prisons du tsar, que danser nus autour d’un feu nous aurait aidés à instaurer le droit de vote ou les droits civiques  ? Alors pourquoi, maintenant que la planète entière est en jeu, tant de gens se retranchent-ils derrière ces « solutions » tout à fait personnelles  ?

Parlons de l’eau. Nous entendons si souvent que le monde va bientôt manquer d’eau. Des gens meurent par manque d’eau. Des rivières s’assèchent par manque d’eau. Pour cette raison, nous devons prendre des douches plus courtes. Vous voyez le rapport  ? Plus de 90 % de l’eau utilisée par les humains l’est par l’agriculture et l’industrie. Les 10 % restant sont partagés entre les municipalités et les êtres humains qui vivent et respirent. Les gens (qu’ils soient des gens humains ou des gens poissons) ne sont pas en train de mourir parce que l’eau s’épuise. Ils sont en train de mourir parce que l’eau est volée.

Soyons clairs. Je ne dis pas que nous ne devrions pas vivre simplement. Je vis moi-même assez simplement, mais je ne prétends pas que ne pas acheter grand-chose est un acte politique fort, ou profondément révolutionnaire. Ça ne l’est pas. Le changement personnel n’est pas égal au changement social.

Cette façon de penser incite à injustement blâmer l’individu (et particulièrement les individus les moins puissants) au lieu de ceux qui exercent effectivement le pouvoir dans ce système et pour ce système. Le sentiment de culpabilité individualiste est un mythe. Nous, en tant qu’individus, ne créons pas les crises, et nous ne pouvons pas les résoudre, et cela nous amène à penser de façon suicidaire, nous en venons à croire que nous causerions beaucoup moins de dégâts si nous étions morts. Mais les humains n’abîment pas inévitablement leur environnement, nous pouvons aider la terre aussi bien qu’ils peuvent la détruire, nous pouvons rétablir les cours d’eau, nous pouvons abattre les barrages nous pouvons démanteler ce système politique qui privilégie les riches, ce système économique extractiviste, nous pouvons détruire l’économie industrielle qui elle détruit le monde physique.

• Texte de : Derrick Jensen, « Oubliez les douches courtes ».


Construire une résistance avec tout ce qui nous tombe sous la main

Audrey Vernon et Marianne Denicourt lisent Derrick Jensen.

J’ai un jour demandé à un enfant de sept ans : « Que faut-il faire pour arrêter le réchauffement climatique, causé en grande partie par la combustion de pétrole et de gaz ? » L’enfant a répondu : « Arrêter de brûler du pétrole et du gaz ! » À quoi j’ai répondu : « Tu es bien plus malin que tous les écologistes que j’aie jamais rencontrés. » Si vous demandez à n’importe quelle personne de 35 ans, raisonnablement intelligente, travaillant dans le développement durable pour une multinationale, vous recevrez une réponse qui, en réalité, est plus apte à aider la multinationale que le monde réel. Quand la plupart des membres de cette civilisation demandent : « Comment pouvons-nous arrêter le réchauffement climatique ? », ils ne posent pas vraiment cette question.
Ils demandent en réalité : « Comment arrêter le réchauffement climatique sans arrêter de consommer du pétrole et du gaz, sans arrêter le développement industriel, sans arrêter ce système “omnicidaire” ? » Réponse : On ne peut pas.

Ou quand les gens demandent : « Comment sauver les saumons ? », la vraie réponse est plutôt radicale : retirer les barrages, arrêter l’exploitation forestière industrielle, arrêter la pêche industrielle, arrêter la destruction des océans, mettre un terme au réchauffement climatique. Mais ce qu’ils demandent en fait, c’est : « Comment sauver les saumons sans retirer les barrages, sans arrêter l’exploitation forestière industrielle, sans arrêter la pêche industrielle, sans arrêter la destruction des océans, sans arrêter le réchauffement climatique ? » La réponse est : on ne peut pas.

Voyons la chose autrement : que feriez-vous si des extraterrestres avaient envahi la planète, vidaient les océans, rasaient les forêts, construisaient des barrages sur toutes les rivières, bouleversaient le climat, contaminaient à l’aide de dioxines et de divers produits cancérigènes le lait maternel, la chair même de vos enfants, celle de votre partenaire, de votre mère, père, frère, soeur, de vos amis, ainsi que la vôtre ? Si des extraterrestres commettaient tout cela, résisteriez-vous ? S’il existait un mouvement de résistance, le rejoindriez-vous ? Si ce n’était pas le cas, pourquoi ne le feriez-vous pas ? À quel point la situation devrait-elle empirer avant que vous ne vous décidiez à arrêter ceux qui détruisent la planète, qui tuent ceux que vous aimez, et vous tuent vous-même ?

90 % des grands poissons ont déjà disparu des océans. Quel est votre seuil de tolérance en matière de résistance ? 91 % ? 92 % ? 93 % ? 94 % ? Attendrez-vous qu’ils en aient tué 95 % ? 96 ? 97 ? 98 ? 99 ? Pourquoi pas 100 % ? Passerez-vous alors à la contre-attaque ?

(…)
Nous avons besoin de courage.

Le mot courage a pour racine le mot cœur. La pierre angulaire du courage est, bien sûr, l’amour.

Les oiseaux migrateurs et les saumons ont besoin de notre amour car ils sont en train de disparaître, de s’enfoncer dans la longue nuit de l’extinction. C’est à nous de construire une résistance avec tout ce qui nous tombe sous la main : murmures et prières, histoire(s) et rêves, mais aussi nos paroles et nos actes les plus vaillants. Cela semblera souvent impossible, pourtant il faudra le faire. Avec l’amour comme cause première, comment pourrions-nous échouer ?

• Texte de : Derrick Jensen, in : Écologie en résistance (éd. Libres, vol 1, p 15).


Nous ne sommes pas ennemis mutuels, nous sommes une seule et grande famille humaine

Giorgia Sinicorni lit Vandana Shiva.

Les liens de la nature ont été brisés par la plus arrogante, aveugle et ignorante parodie de progrès économique et de développement économique qui soit. Deux des indicateurs qui contrôlent tout à l’heure actuelle sont, d’une part, un nombre appelé PIB ; tout ce qu’il mesure est ce qui est transformé en marchandise ; cela ne mesure pas la croissance au sens propre, la croissance de la vie, la croissance de nos enfants, la croissance de la forêt, la croissance de la biodiversité, la croissance de la nourriture, des plantes, des communautés et de la liberté. Cela ne mesure qu’une seule chose : comment commercialiser la nature et la société. Plus vous détruisez la planète, plus vous détruisez la société, plus votre PIB s’accroit.

Voilà 30 ans que la catastrophe de Bhopal a eu lieu, quand elle a eu lieu je me suis demandé pourquoi notre agriculture fonctionne comme si c’était une guerre ?

On suppose qu’aucun des produit chimique utilisé dans l’agriculture ne s’infiltre dans la nourriture mais c’est faux. On a retrouvé des traces de glyphosate dans le maïs. Le glyphosate tue les nutriments bénéfiques pour le sol. Il tue les bactéries essentielles à nos intestins ; il amalgame les minéraux, les empêchant ainsi d’exercer les fonctions pour lesquelles ils sont conçus, en particulier les fonctions cérébrales. Résultat : on constate une explosion du nombre de maladies intestinales. L’autisme s’est répandu à une telle vitesse que, selon le Centre de contrôle des maladies, la moitié des enfants américains seront autistes d’ici 2050. La moitié ! La courbe sur le graphique monte en flèche. La moindre des choses que devrait faire une société dans ces conditions, quand ce genre de courbe monte ainsi vertigineusement, serait de faire une enquête, de mener davantage de recherches. Mais les entreprises sont si habituées à engranger du profit à tout prix que, non seulement elles détruisent la biodiversité de la planète, mais elles tentent de réduire au silence le savoir et la science.

Nous en sommes à 75 % de la destruction planétaire, mesurée en perte de biodiversité, en dégradation des sols, en appauvrissement de l’eau, et en pollution produite par l’industrie agricole. On ne peut pas cultiver de la nourriture sur une planète morte ou même y faire des affaires mais ça, ils ne le comprennent pas. C’est pourtant évident mais ils ne le comprennent pas pour deux raisons : ils sont aveugles à la biodiversité et ils sont aveuglés par le pouvoir, à tel point que chaque fois qu’une perturbation de l’écosystème ou du système agricole déclenche de l’agitation sociale, ils gèrent cette agitation en termes de riposte militaire.

il y a toujours la bonne vieille solution : bombarder. C’est exactement la même situation que pour les nuisibles. Les insectes ne sont pas des parasites, mais si vous les définissez ainsi et si le seul comportement que vous sachiez adopter envers eux est l’extermination, alors vous les exterminerez. Et il s’ensuivra un retour en force de ceux que vous avez essayé d’exterminer ; parce qu’ils sont intelligents, qu’ils aiment leur vie. Mais ils ne veulent pas être exterminés, que ce soient des insectes, des plantes ou des êtres humains. Voilà pourquoi Samuel Huntington se trompait sur toute la ligne quand il disait dans Le choc des civilisations : « Vous ne saurez qui vous êtes que lorsque vous saurez qui vous haïssez. »

Moi, je sais qui je suis car je sais ce que j’aime. J’aime Dehradun, l’endroit où je suis née et où je retourne. J’aime mon fils, ma famille, ma communauté, je vous aime tous et c’est cet amour qui me dit qui je suis. Tout comme la non-durabilité émerge de la guerre contre la diversité, toutes les guerres de notre époque émergent de l’intolérance à la diversité, de notre incapacité à vivre dans la diversité et de la célébrer. Notre rôle est de faire l’éloge de la diversité, à travers les races, les sexes, les classes sociales, les religions. Nous ne sommes pas ennemis mutuels, nous sommes une seule et grande famille humaine. Nous sommes même plus que ça : nous sommes l’unique communauté terrienne.

• Texte de : Vandana Shiva, in : Écologie en résistance (éd. Libres, vol 1, p 82).


Un monde sans vers ou sans une poignée d’espèces de bactéries serait un monde sans hommes

Ecoute de Geoffroy Rondeau, qui lit Paul Watson.

Comme dans tout vaisseau spatial, la Terre transporte un équipage et des passagers. Nous, humains, ne sommes que d’humbles passagers. Nous sommes embarqués et passons le plus clair de notre temps à nous divertir. Nous avons tendance à oublier la présence de ce système de maintien de la vie dans le vaisseau que nous occupons confortablement. Plus précisément, nous détruisons l’équipage qui assure le fonctionnement du système. En réalité, nous ne nous soucions guère de cet équipage. Nous traitons ses membres comme des moins que rien, parfois avec dégoût mais le plus souvent avec apathie.

Pourtant, notre existence dépend d’eux. Les bactéries, les algues, le plancton, les arbres, les plantes en fleurs, les vers, les abeilles, les fourmis et les scarabées, les mouches et les poissons. Ils sont les êtres irremplaçables qui entretiennent le système de maintien de la vie. Ce sont eux qui composent l’équipage du vaisseau Terre, qui nous nourrissent et nous apportent ce qui nous est vital.

En échange, nous les éliminons, nous détruisons leur force de transport, nous les éradiquons, nous les conduisons à l’extinction dans la plus grande indifférence. Cela sans le moindre remords ou sentiment de culpabilité, sans même nous rendre compte de ce que nous faisons. Ils sont insignifiants à nos yeux, sans importance, bien que ces créatures “inférieures” nous permettent de rester sains et saufs à bord du vaisseau.

En réalité, ils valent bien plus que nous. Les vers valent bien plus que les êtres humains. Les abeilles et les fourmis, les arbres et les poissons aussi.

Pourquoi cela ? Parce que nous avons besoin d’eux pour survivre mais qu’eux
n’ont pas besoin de nous. Les mammifères et les humains en particulier ne participent que très peu à la maintenance du vaisseau Terre. D’une manière générale, les humains sont uniquement des mauvaises herbes douées de conscience. Nous avons beau nous croire splendides, nous avons beau proliférer comme des champignons, nous avons beau nous prendre pour la huitième merveille du monde, la vérité n’en est pas moins que nous existons uniquement grâce à la présence de milliards de créatures de millions d’espèces différentes. Sans elles, il n’y aurait pas d’art, de musique, de poésie, de science, de civilisation. Un monde sans vers ou sans ne serait-ce qu’une poignée d’espèces de bactéries serait un monde sans hommes.

• Texte de : Paul Watson, Earth Force (Actes Sud, p. 177).


Voici un conte d’Hervé Kempf qui raconte les débuts de Notre-Dame-des-Landes… et donc les débuts de Reporterre…

Si les Jacques continuaient à s’occuper des champs en prenant soin des grenouilles, ce serait bien pour les Jacques et pour les grenouilles

Thomas Vandenberghe lit Hervé Kempf.

Il était une fois un pays lointain, qu’on appelait Oligarchistan. Deux factions de riches seigneurs, la Mauve et la Marron, s’y partageaient le pouvoir. Elles se disputaient bien sur quelques détails, tels que le nombre de pains qu’il convenait d’allouer au peuple pour qu’il ne se révolte pas. Mais, pour l’essentiel, elles s’accordaient, et l’essentiel était que l’on continuât le commerce de pierres. Le pays n’avait plus guère besoin de pierres, mais leur commerce était le moyen le plus commode qu’avaient trouvé les seigneurs pour prélever la meilleure partie des richesses de ce pays.

Le peuple ne comprenait pas bien tout cela. Il avait du pain, assez pour être rassasié – sauf les nombreux mendiants, dont tout le monde se fichait –, et des jeux pour se distraire. De surcroît, afin d’assurer que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, deux almanachs possédés par des marchands de pierres, Le Parchemin mauve et Le Rouleau marron, relataient les événements qui avaient lieu dans cette contrée. Ils s’opposaient sur le sexe des anges ou sur la tenue de la première courtisane, alimentant par leurs criailleries l’idée que l’ancien régime qu’avait connu le pays, et que l’on appelait « démocratie », restait en vigueur.

Dans les jours où commence mon histoire, c’était au tour de la faction Mauve d’exercer le pouvoir de police et de justice. Le grand vizir, Unhouzéro, s’était mis en tête depuis longtemps de construire un grand château de pierres en un lieu qu’on appelait Zadacipa.

Or voilà que vivaient sur ces arpents de champs et de forêts des grenouilles et des Jacques. Les grenouilles, pas plus qu’aujourd’hui, ne savaient exprimer leurs sentiments. Mais les Jacques s’obstinaient dans l’idée bizarre que champs et arbres étaient bien plus utiles que la chimère d’Unhouzéro. Les gazettes locales avaient beau leur répéter qu’un nouveau château n’apporterait que félicité à leur contrée brumeuse, ils n’en démordaient pas : leurs champs et leurs arbres leur convenaient fort, et ils aimaient les grenouilles.

Dans Le Parchemin mauve travaillait un petit scribe, parmi beaucoup d’autres scribes. Le petit scribe s’occupait à raconter des histoires de grenouilles. Cela ne dérangeait pas le marchand de pierres qui possédait l’almanach ; il pensait que ces histoires sans importance pouvaient divertir le peuple. Mais voici qu’au cours de ses pérégrinations le petit scribe découvrit les grenouilles de Zadacipa. Il n’entendait pas le langage des grenouilles, mais il comprenait fort bien ce que lui disaient les Jacques. D’ailleurs, il aimait beaucoup ces derniers : il pensait que si les Jacques continuaient à s’occuper des champs en prenant soin des grenouilles, ce serait bien pour les Jacques et pour les grenouilles.

Il commença à raconter l’histoire de Zadacipa dans Le Parchemin mauve. Au début, personne n’y prit garde. C’était bien loin de la capitale, et tout le monde était si habitué à ce que l’on construise partout d’inutiles châteaux de pierres qu’on n’y prêtait guère attention. Mais la résistance des Jacques était si tenace que cette affaire secondaire prit peu à peu de l’importance. Même la maréchaussée, envoyée en force par un petit matin froid, ne put faire renoncer les Jacques à leurs champs et à leurs arbres. Alors…

• Texte de : Hervé Kempf, Notre-Dame-des-Landes (Seuil, p. 7).


  • Audrey Vernon :

La construction effrénée de nouveaux aéroports se poursuit dans le monde : 423 sont prévus ou en cours de réalisation. L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes détruirait l’habitat de 97 espèces… J’aimerai donc remercier de tout cœur les zadistes qui mènent ce combat depuis de longue années…


Contre les bûcherons de la forêt de Gastines

Yves-Noël Genod lit Pierre de Ronsard.

Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d’une dure congnée,
Qu’il puisse s’enferrer de son propre baston,
Et sente en l’estomac la faim d’Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu’il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d’impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du Soleil d’Esté ne rompra la lumiere.

Plus l’amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d’effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,
Où premier j’accorday les langues de ma lyre,
Où premier j’entendi les fleches resonner
D’Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m’allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui bruslez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n’ont sceu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu’en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d’Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matiere demeure, et la forme se perd.

• Texte de : Pierre de Ronsard, Contre les bûcherons de la forest de Gastine.


Les choses peuvent aussi aller très vite, et au moment où l’on s’y attend le moins

Comment faire comprendre une science aussi complexe que l’écologie, c’est-à-dire les liens de tout avec tout, l’importance du réchauffement climatique, de la « perte de biodiversité », à une population privée de ce savoir, étrangère à cette culture, obsédée par la précarité de sa condition plus que par la dégradation des sols ? Il est difficile d’admettre que sans prédateurs sauvages, les milieux déséquilibrés deviennent hostiles, contribuent à l’artificialisation du monde, à la confiscation des sites et à la sujétion des citoyens, et qu’il est donc plus important, pour simplifier, de sauver les loups que de gagner 5 % de « pouvoir d’achat », ce que personne n’est prêt à entendre sans rire ou sans s’indigner. Lorsqu’on n’aura plus accès à l’eau potable ou à l’air libre, l’âge de la retraite paraîtra pourtant bien secondaire.

(…)
La liberté d’expression ne suffit pas, et dénoncer n’est pas vaincre. Les ennemis de la Terre, eux, agissent. Les partisans de la nature ont le droit naturel d’agir en sens contraire, par la violence ou par la non-violence. En ce qui me concerne, et pour parler franchement, je crois que non seulement le combat écologiste n’est pas près d’être gagné mais qu’il est même déjà perdu. La fascination de l’argent, la soif de pouvoir semblent irrépressibles. La destruction, depuis quarante ans qu’on la dénonce, non seulement ne s’est ni arrêtée ni ralentie mais elle s’aggrave et s’accélère. Y-a-t-il une seule raison sérieuse d’espérer quoi que ce soit ?
(…)
Faut il alors se soumettre ? Non. Le pessimisme n’est pas une invitation à baisser les bras. L’essentiel n’est pas toujours de gagner un combat mais de le mener, et quand ce sont les scélérats qui triomphent, il y a de l’honneur à perdre.

Les Communards n’espéraient pas vaincre l’armée lors de la Semaine sanglante. Che Guevara n’avait aucune chance de gagner quoi que ce soit en Bolivie. Les insurgés du ghetto de Varsovie n’avaient d’autre objectif que de mourir les armes à la main. Rien de plus humiliant qu’un combat perdu de n’avoir pas été mené. Peut-être faut-il plusieurs échecs avant un succès. Les choses, après tout, peuvent aussi aller très vite, et au moment où l’on s’y attend le moins.

• Armand Farrachi, in : Écologie en résistance (éd. Libres, vol 2, p 27).


Qu’est-ce qui est vital ? Sur ce qui l’est, on ne cède pas. Ne pas céder est déjà une victoire

La fête de la victoire à Notre-Dame-des-Landes, le 10 février 2018.

Il faut tirer la confiance des victoires. Car il y en a, et plus qu’on n’en a conscience. Les zapatistes, en 1994, ont imposé leur autonomie et leur discours. La contestation à Seattle a lancé le mouvement altermondialiste. En 2000, les habitants de Cochabamba, en Bolivie, ont fait reculer les multinationales de l’eau et lancé le mouvement qui a libéré leur pays de l’oligarchie.

Plus près de nous, les faucheurs d’OGM et des milliers de citoyens ont empêché que les cultures transgéniques ne s’imposent en Europe. La révolte populaire contre le gaz de schiste a stoppé son essor en France et ailleurs. Nombre de grands projets inutiles sont retardés ou arrêtés grâce à une résistance déterminée et populaire.

Il faut raconter l’épopée des victoires, rien ne donne autant d’énergie que le souvenir du combat partagé et remporté, rien n’entraîne autant.
Et puis choisir ses batailles. Qu’est-ce qui est vital ? Sur ce qui l’est, on ne cède pas. Ne pas céder est déjà une victoire.

• Texte de : Hervé Kempf, Tout est prêt pour que tout empire (Seuil, p. 91).


Il est temps de passer à une organisation plus sérieuse de la résistance

Ceux qui croient en l’invincibilité des agresseurs et de leurs systèmes se trompent. Les systèmes de pouvoir sont des créations humaines qui peuvent être détruites par des humains. Ceux au pouvoir n’ont rien de surnaturel ou d’immortel, et peuvent être destitués. Des gens qui disposent de ressources beaucoup moins importantes que les lecteurs de Reporterre ont combattu de tels systèmes de domination, et ont vaincu. Il n’existe aucune raison pour que nous ne puissions faire de même. Cependant, la résistance commence par le fait d’y croire, et non par croire qu’on en est incapable. Et certainement pas en essayant d’en dissuader les autres.

(…)
L’histoire fournit de nombreux exemples de résistances efficaces, tout comme l’actualité. Les nationalistes irlandais, les abolitionnistes, les suffragettes – je pourrais continuer ce texte en ne citant que des exemples. Récemment, le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger (MEND), en attaquant des pipelines pétroliers, a mis hors d’état plus de 40 % de l’industrie des combustibles fossiles du Nigeria, et certaines compagnies envisagent même de se retirer de la région. Si ceux d’entre nous qui sommes les premiers bénéficiaires de ce système d’exploitation mondialisé faisaient preuve ne serait-ce que de 1 % du courage et de l’engagement communautaire et territorial du MEND, nous pourrions être aussi efficaces, sinon plus. Avec toutes les ressources dont nous disposons, nous ne sommes pas capables de trouver mieux que le compostage ? On est en train d’anéantir le monde et de nombreux écologistes persistent à croire qu’il suffit de se déplacer à vélo pour résoudre les problèmes ?

Avant, les peuples indigènes connaissaient l’autosuffisance. Plus maintenant. Aujourd’hui, ils pataugent jusqu’aux genoux dans les déchets industriels. Les populations de poissons ont été dévastées, les gens sont malades et affamés.

Le MEND attaquent directement des infrastructures : ponts, immeubles, entrepôts, plates-formes, pipelines et navires de support. Ils ont réduit les exportations de pétrole du Nigeria d’un tiers. Ces gens ne plaisantent pas. Ils sont très élaborés, ils ont fait des études universitaires, ils ont étudié d’autres mouvements militants. Leur entraînement au combat est si bon qu’ils ont remporté des affrontements contre les forces d’élite du Nigeria et les milices privées de la Shell.
(…)

Saviez-vous que les compagnies pétrolières ont leurs propres armées privées ? Je ne sais pas si les gens savent d’où vient le pétrole. On ne peut pas le faire pousser dans son jardin. Il ne tombe pas du ciel comme la pluie. Il doit être arraché au sol. Ce qui veut dire que des gens doivent être arrachés à leurs terres. Ce qui veut dire que ces gens doivent être écartelés. Ce qui est fait par des armées privées.
(…)
Comprenez bien ceci : quelques centaines de gens, bien entraînés et organisés, ont réduit les exportations de pétrole du Nigeria d’un tiers. Le MEND a dit à l’industrie du pétrole : « Il est évident que le gouvernement nigérian ne peut pas protéger vos travailleurs et vos investissements. Quittez notre terre tant que vous le pouvez ou vous y mourrez. » Je vous garantis que chaque personne ici présente a plus de moyens à sa disposition que tous les membres du MEND réunis lorsqu’ils ont commencé.

La résistance n’est pas qu’une possibilité théorique. Elle a lieu en ce moment même. La question est : allons-nous la rejoindre ? Et si nous disions : « Quittez notre terre ou vous y mourrez » ? Et si nous le disions sans plaisanter ? Actuellement, un petit groupe de Nigérians pauvres et peu nourris met à genoux l’industrie pétrolière. Ils se souviennent de ce que signifie aimer sa terre et ses communautés – peut-être parce qu’ils ne nagent pas dans les privilèges, mais dans la boue toxique des extractions pétrolières.
(…)

Le capitalisme industriel n’est pas invincible. Il ne durera pas éternellement. il est temps de changer pour passer à une organisation plus sérieuse de la résistance. Et je crois que nous pouvons vaincre.

• Texte de : Lierre Keith, In : Écologie en résistance, (éditions Libres, vol 1 et vol 2).


Ne soyez pas intimidé par la force écrasante de l’opposition

« Ne soyez pas intimidé par la force écrasante de l’opposition », Paul Watson.

N’oubliez pas qu’il est dans la nature d’un guerrier d’agir. Ne soyez pas intimidé par la force écrasante de l’opposition. Ne soyez pas accablé par les prédictions pessimistes. Un vrai guerrier doit accepter les défis et transformer l’impossible en possible.

Dans la mesure où vous vivez dans cette époque pénible, c’est votre rôle d’affronter les situations créées par l’ignorance et la faiblesse de l’homme. Vous devez mener vos actions par amour du futur et de tous les enfants à venir de toutes les espèces.

Les militants écologistes sont peut-être pénibles et chiants pour les autorités en place aujourd’hui mais, pour les peuples à venir, nous serons des ancêtres respectés.

En adoptant la voie d’un guerrier et en consacrant ma vie à protéger et servir ma planète, j’ai été considérablement récompensé. À présent, à soixante-quatre ans, je peux dire en toute honnêteté que je suis très satisfait de ma vie et de ce que j’ai accompli. J’ai sauvé des vies. Parce que j’ai agi, des milliers de loups, de bisons, de baleines et de séquoias, des dizaines de milliers de dauphins, des centaines de milliers de phoques et des millions de poissons ont survécu et ont eu la possibilité de perpétuer leur espèce.

Si les loups, les baleines, les dauphins et les séquoias survivent à l’holocauste organisé par l’homme, ce sera en partie parce que mon équipage et moi-même avons eu l’audace d’intervenir dans les affaires anthropocentriques des hommes égoïstes.

• Texte de : Paul Watson, Earth Force (Actes Sud, p. 183).



  • Audrey Vernon :

Voilà, on arrive à la fin de cette lecture. Il reste un dernier texte mais avant… Je voudrais remercier du fond du cœur… Marianne Denicourt, Yves-Noël Genod, David Azencot, Yacine Belhousse, Geoffroy Rondeau — qui a lu les textes de Paul Watson —, et Thomas Vandenberghe. Merci à l’entreprise Girard Sudron, qui nous a offert nos ampoules à LED, merci à mon ami Eddy, qui a fabriqué ces luminaires, merci à la Maison des métallos pour nous avoir offert cette magnifique salle et Étienne à la régie… Merci aux éditeurs de nous avoir offert ces textes… Vous pouvez retrouver ces textes dans les livres d’Hervé Kempf, Paul Watson, les autres viennent en grande partie d’Écologie en résistance, tomes 1 et 2, publiés aux Éditions Libre, ils ont un site internet qui s’appelle Le Partage… avec des textes de ces auteurs. Merci infiniment aux équipes de Reporterre pour leurs chiffres, leur travail, merci à Hervé Kempf.

(…)
Voici maintenant le dernier texte, en conclusion, je ne savais pas comment terminer, j’ai téléphoné à Fabrice Nicolino, je lui ai dit que je ne savais pas comment finir, que je ne savais plus que craindre, ou qu’espérer… Voici le texte que Fabrice Nicolino nous a écrit :

On ne peut plus reculer, on ne peut plus que se battre

Audrey Vernon lit Fabrice Nicolino.

C’est l’heure, et il n’y en aura pas d’autre. Je veux dire : c’est l’heure, et quand elle sera passée, elle ne reviendra pas. On aime bien comparer l’époque aux plus sombres du temps humain. Et quoi de plus insupportable que la Seconde Guerre mondiale ? Un empire totalitaire, tueur de tant de juifs et de tant d’autres hommes, y fut vaincu grâce à l’abomination stalinienne. Le rapprochement se comprend, mais il est absurde.

Nous vivons bel et bien un moment unique, unique depuis qu’Homo habilis, il y a près de deux millions d’années, a ouvert notre chemin. Tout au long de cette aventure inouïe, l’espèce aura constamment avancé. Découvert puis conquis des déserts chauds, des déserts froids, des îles lointaines, des forêts profondes, des marais, des montagnes puissantes comme des plaines immenses, chevauché la mer, chevauché les airs et la terre, chevauché cette vie qu’elle comprenait si mal.

Dumas, notre génial Dumas lui-même, écrivait dans son Grand Dictionnaire de cuisine, à la fin du XIXe siècle, ces mots saisissants : « Dans un cabillaud de la plus grosse taille (…), on a trouvé huit millions et demi et jusqu’à neuf millions d’œufs. On a calculé que si aucun n’arrêtait l’éclosion de ces œufs et si chaque cabillaud venait à sa grosseur, il ne faudrait que trois ans pour que la mer fût comblée et que l’on pût traverser à pied sec l’Atlantique sur le dos des cabillauds. »

Le cabillaud, pour ceux qui l’ignorent, c’est la morue, poisson si abondant, si généreux, qu’il a fait d’innombrables fortunes du haut de la Norvège jusqu’au pays des Basques. Et nourri son monde pendant des siècles. Dumas, mon si cher Dumas du Comte de Monte Cristo, retrouvait, avec la confondante naïveté de son siècle, l’image de cette corne d’abondance nourrissant si bien Zeus lui-même. La mer ainsi que ses poissons n’avaient ni début ni fin.

En 1993 pourtant, le Canada fut contraint d’adopter un moratoire sur la pêche à la morue, jetant des dizaines de milliers de personnes au chômage. Les si fabuleuses réserves du Labrador et de Terre-Neuve étaient bel et bien épuisées. Un quart de siècle plus tard, malgré plusieurs annonces précipitées, la morue n’est pas revenue. Les hommes, comme Dumas en son temps, sont des adeptes de la pensée magique, et mécanique. Beaucoup croient, quand ils y pensent quelquefois, qu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour ramener la lumière. Mais un écosystème qui s’effondre meurt, et il se moque de nos si petits désirs et volontés.

Au fond, malgré le déni qui frappe tant des nôtres, nous sommes de plus en plus nombreux à savoir l’essentiel. La route suivie depuis deux siècles et demi -– les grands débuts de la révolution industrielle — n’est qu’une terrible impasse. Il ne restera bientôt plus rien qui vaille d’être défendu. Les oiseaux, les primates nos frères, les papillons, les grenouilles, les abeilles nous quittent en masse, sans esprit de retour. La mer est devenue un taudis où l’on navigue au milieu de l’immondice et du plastique. Ses équilibres, vieux de millions d’années, ont été rompus en un siècle de pêche industrielle. La forêt brûle, partout. Le sol, ce badigeon fertile sur quoi tout repose, est attaqué par le sel et l’érosion — deux phénomènes désormais liés aux activités humaines —, empoisonné en profondeur par la déferlante mondiale de la chimie de synthèse. Nous ne serons plus épargnés. Le climat, dont la stabilité relative a permis l’émergence des civilisations historiques, menace de dislocation nos si fragiles édifices. Et la faim, cette horrible compagne, ne manquera pas d’être plus massive quand nous serons dix milliards, quand certains mangeront de la viande et des ortolans tandis que d’autres compteront leurs morts. C’est triste ? Oui, c’est triste. C’est tragique ? Oui, c’est tragique.

Mais moi qui vous ai mis en garde contre les comparaisons hasardeuses, je vous dois ma petite vérité personnelle. Je suis le fils d’un ouvrier communiste, et j’ai été élevé dans le culte de la résistance antifasciste. Celle des Manouchian, celles des maquis. À huit ans, je lisais et chantais à tue-tête — 3.000 fois, 25.000 fois ? — Le Chant des partisans, écrit sur un bout de carton qui a fini par se désagréger au bout des doigts.

Nous vivons tout autre chose, mais nous ne pourrons compter que sur la force morale prodigieuse des combattants de 1940, de 1941, de 1942, de 1944, de 1945. J’entends encore les mots d’un des couplets : « Montez de la mine, descendez des collines, camarades ! / Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades ». Il ne s’agit pas pour moi d’un chant de guerre, mais d’un appel à l’action immédiate. Et de tous, bien au-delà de nos divergences. J’ai lu ces dernières années Alias Caracalla, splendide livre de souvenirs de Daniel Cordier, qui aura bientôt 98 ans. En 1940, il n’est qu’un pauvre crétin royaliste, antisémite, nationaliste enragé. Il va devenir le secrétaire de Jean Moulin dans la clandestinité, bravant tous les risques, sortant des Enfers en sachant qu’il n’y a qu’une humanité, et une seule.

J’ajoute volontiers : et une seule Terre. Assurément, il faut sortir de la mine et descendre des collines, camarades humains. Et ne plus regarder en arrière, car derrière brûlent nos vaisseaux. On ne peut plus reculer, on ne peut plus que se battre. Pour un, pour tous, pour tout ce qui est vivant. Char : « Hâte-toi de transmettre/ ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance ». Et puis : « Tu as été créé pour des moments peu communs ». Et encore : « Si tu rencontres la mort durant ton labeur/ reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride ».

Qui aime la vie pour de vrai ne saurait redouter la mort.

• Texte de : Fabrice Nicolino, inédit.


De gauche à droite, Audrey Vernon, Thomas Vandenberghe, Yacine Belhousse, Yves-Noël Genod, David Azencot, Marianne Denicourt, et Giorgia Sinicorni.

• Si vous voulez reproduire cette soirée, nous pourrons vous fournir les textes et le déroulé. Envoyez-nous un courriel à planete@reporterre.net




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Photos :
. © Éric Coquelin/Reporterre
. Captures d’écran de la vidéo de © Thomas Baspeyras/Reporterre)
. Notre-Dame-des-Landes le 10 février 2018 (© Hervé Kempf/Reporterre).
. Manifestation Ende Gelande contre une mine de charbon (© Guillaume Kremp/Reporterre).
. « Le capitalisme ne se discute pas, il se détruit », à Notre-Dame-des-Landes en septembre 2016 (© Hervé Kempf/Reporterre).

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