Comme en Mai 68, tout est prêt pour un élan collectif, vital et nécessaire

Durée de lecture : 6 minutes

13 juillet 2020 / Jacques Brissaud, Frédéric Pagès et Olivier De la Soujeole



Mai 68, Gilets jaunes, coronavirus, mort de George Floyd… Autant de « convulsions » car la planète est aujourd’hui « au bord de la crise de nerfs », écrivent les auteurs de cette tribune. Qui ajoutent : « La dynamique qui s’est enclenchée en 68 doit, enfin, accoucher des ruptures effectives, entraperçues à l’époque, devenues vitales aujourd’hui ».

Jacques Brissaud, Frédéric Pagès, Olivier de La Soujeole, coauteurs de Mai 68 est devant nous (éd. Yves Michel, 2018).


« Je ne peux pas respirer… » Qui parle ? George Floyd ? [1] La planète ? Ces peuples pris dans l’étau et qui tournent dans « l’essoreuse à vies » ?... Nous-mêmes, menacés chaque jour par cette espèce de harcèlement existentiel qui nous incite à avancer en constant déséquilibre à la superficie des choses tandis que le discours dominant orchestre cette course ?

Aujourd’hui, qu’est-ce qui serait, qu’est-ce qui est révolutionnaire ? Ralentir… s’arrêter. Pour voir. Discerner. Écouter.

Ce qui relie, entre autres choses, Mai 68 et le moment singulier que nous venons de traverser, c’est, outre le caractère imprévisible de ces événements, cet arrêt ou ce quasi arrêt de l’agitation sociale et de l’affairement… et ce qui surgit, ce qui affleure à la faveur de cette pause.

Plus grave que la mort, la vie vaine, l’existence sans sens

Ce qui apparaît, une fois encore, c’est que l’humanité, le genre humain mondialisé est enrôlé, dans un état de semi-inconscience, dans une foire d’empoigne à l’appropriation et à l’accumulation, assortie d’une compétition toxique, qui mène à la mort. La mort au sens propre du terme, l’anéantissement physique par la maladie, l’empoisonnement, l’asphyxie ou la guerre, mais aussi la mort de l’instant goûté, de la vie savourée, de l’existence déployée. Car il y a plus grave que la mort, c’est la non-vie dans la laideur et la souffrance, dans le mensonge et l’aliénation, dans le somnambulisme et l’hallucination. La vie vaine, l’existence sans sens.

En 2018, pour baptiser notre livre des 50 ans, nous avons proposé ce titre qui peut sonner comme un mot d’ordre : Mai 68 est devant nous.

Sur le moment, les commémorations officielles ont empêché d’apercevoir ce que l’élan collectif et créatif, vital et nécessaire qui s’est manifesté il y a un demi-siècle pouvait avoir d’inspirant et d’opérant dans la période que nous traversons.

Mais, significativement, juste après cet « anniversaire » et puis maintenant, plusieurs épisodes intenses sont venus rappeler avec force ce que la transgression inspirée de 68 pouvait contenir de prophétique. En France, ce fut d’abord l’insurrection des Gilets jaunes, avec la mise en évidence de la précarisation perverse d’un nombre grandissant de travailleurs dans un monde riche. Aujourd’hui, mondialement, c’est la pandémie du coronavirus avec son post-scriptum : les émeutes et mouvements qui ont suivi le meurtre en direct de George Floyd par un policier à Minneapolis. En attendant d’autres convulsions car la planète est aujourd’hui « au bord de la crise de nerfs », et la moindre étincelle peut mettre le feu aux poudres. « Mai 68 est devant nous » : nous ne pensions pas que les événements allaient nous donner raison si vite.

Des Gilets jaunes à Autechaux (Doubs) en mars 2019.

Parvenir vite, et internationalement, à des prises de conscience

Outre ce moment de pause dû à la pandémie, quelle est la filiation de ces commotions avec ce qui s’est passé il y a cinquante ans, particulièrement en France, mais aussi dans d’autres pays ? Mai 68 a inauguré un nouveau cycle de révolutions dans l’histoire de l’humanité. Il ne s’agit plus tant, prioritairement, d’affrontements pour le contrôle militaire du pouvoir central, mais d’abord d’un réveil contagieux et d’une insurrection des consciences. En ce sens, par exemple, le genou à terre de certains policiers américains est un geste proprement révolutionnaire.

Et maintenant ? Après ces trois mois d’entracte et alors que la pandémie est loin d’être maîtrisée, nos sociétés vont-elles s’appauvrir de ce que cet épisode aura affaibli ou détruit et va détruire encore, notamment par le jeu des faillites en cascade, ou bien vont-elles s’enrichir de ce que ce moment va permettre d’impulser en matière de changements profonds, salutaires, inéluctables ? Tout l’enjeu aujourd’hui est de parvenir rapidement, et internationalement, à des traductions concrètes encore plus effectives des prises de conscience qui se sont fait jour, dans les domaines écologiques, sociaux, économiques, éducatifs… pour inaugurer des logiques différentes, de nouvelles convivialités, des synergies inédites.

Identifier ce qui empêche les mutations indispensables

Des tentatives existent, des réalisations sont en cours, mais ça n’est pas tant un programme prédéterminé qu’il faut essayer de faire passer à tout prix dans la réalité qu’une énergie créative qu’il faut libérer. La révolution dont il s’agit « n’est pas un projet. Elle est une dynamique propre qui s’impose d’elle-même, un mouvement créant sa propre idéologie et ses modes d’action » [2], fabricant ses outils et ses instruments à mesure des nécessités, comme en temps de crise aiguë. Et nous sommes en crise aiguë… Bien entendu, ce mode opératoire requiert compétence, honnêteté et lucidité, à commencer par la lucidité sur soi-même.

Paris 11e arrondissement.

Car il convient aussi d’identifier ce qui empêche les mutations indispensables. Pourquoi tardons-nous tant à prendre les mesures qui s’imposent en matière de menace climatique, par exemple ? Pourquoi acceptons-nous avec une telle passivité la domination d’entreprises devenues monstrueuses qui se conduisent en prédateurs de la planète et faussent complètement le processus économique ? Par quels mécanismes pervers devenons-nous complices des verrous qui interdisent tout changement réel ? Et enfin, bien entendu, que signifient ces discriminations d’un autre âge devenues insupportables, symboles d’un monde rance, étriqué, morbide ?

Nous voici au pied du mur. Et la « fenêtre de tir » n’a jamais été plus favorable qu’il y a un demi-siècle. La dynamique qui s’est enclenchée en 68 doit maintenant, enfin, accoucher des ruptures effectives, entraperçues à l’époque, devenues vitales aujourd’hui. Pas par une révolution autoritaire, mais par la lame de fond d’une mutation profonde et solidaire, l’invention d’une autre façon de faire société, délivrée de ce harcèlement d’un jeu économique devenu fou qui mène, précisément, à l’asphyxie.

À Paris, New-York, Rome, Londres, Sydney, São Paulo… jeunes et moins jeunes défilent en pleine pandémie en scandant un « I can’t breathe » qu’on peut entendre de diverses manières. Par une synchronicité très significative, le destin tragique d’un homme discriminé figure la problématique de notre planète oppressée. Aspirations et énergies doivent maintenant converger afin que le genre humain trouve un nouveau souffle.

  • Mai 68 est devant nous — L’actualité toujours brûlante des écrits de Mai, de Jacques Brissaud, Frédéric Pagès, Olivier De la Soujeole, éditions Yves Michel, Yves Michel, 224 p., 12 euros.




[1Mort le 25 mai lors d’un contrôle de police, George Floyd, un homme Noir américain, a répété plus d’une vingtaine de fois qu’il ne pouvait plus respirer avant de succomber. Sa mort a déclenché une vague de protestation mondiale contre les violences policières.

[2(Selon un texte de Mai 68 recueilli dans Mai 68 est devant nous.


Lire aussi : « Les luttes et mai 68 ont rebattu les cartes de l’amour »

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : Tag, mars 2018. doublichou14 / Flickr
. Paris 11. Jeanne Manjoulet / Flickr
. Gilets jaunes dans le Doubs, mars 2019. © Guillaume Clerc/Reporterre

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