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Comment scientifiques et écologistes peuvent travailler ensemble. L’exemple de la surpêche

Durée de lecture : 10 minutes

14 septembre 2015 / Entretien avec Daniel Pauly

Daniel Pauly, biologiste marin français reconnu internationalement, est le premier à avoir cartographié et évalué les conséquences écologique, économique et sociale de la surpêche. Son engagement prouve qu’il est possible de concilier un travail scientifique de très haut niveau et des convictions environnementales. Il s’en explique à Reporterre.

Le problème de la surpêche a touché Daniel Pauly dès le début de sa vie professionnelle. Il s’y est confronté d’abord en Indonésie, où il a participé en 1975-1976 à l’introduction du chalutage en menant des campagnes d’évaluation des stocks de poissons. Il l’a rencontré à nouveau aux Philippines, à partir de 1978. Cette année-là, jeune consultant pour l’Iclarm, un centre de recherche sur les pêcheries qui venait d’être créé dans l’archipel, Daniel Pauly publie « Theory of management of tropical fisheries ». Cet article est alors l’un des premiers au monde à traiter le sujet de la surpêche dans les pays tropicaux.

« Il a été très bien accepté, bien cité et il l’est encore. C’est lui qui m’a lancé en quelque sorte et il m’a aussi créé un emploi parce que c’est sur la base de ce papier que le directeur de l’Iclarm m’a engagé, à la fin de ma thèse, en 1979 », se souvient le scientifique. Daniel Pauly a travaillé vingt ans aux Philippines avant d’enseigner, à partir de 1994, au Fisheries Center de l’université de la Colombie-Britannique, à Vancouver, au Canada, centre dont il a pris la direction en 2003.


Reporterre - Vous qui avez une connaissance précise de la dégradation des océans, n’êtes-vous pas déprimé en constatant que la situation empire ?

Daniel Pauly - Les scientifiques le vivent grâce à la compartimentation. Il y a un côté tout à fait décourageant, celui de savoir qu’on détruit des ressources qui pourraient très bien subvenir à nos besoins, mais, de l’autre côté, c’est un défi scientifique : comment démontrer la réalité d’une surpêche ? Si demain on annonçait la fin du monde due au volcanisme, ça intéresserait les volcanologues…

N’est-ce pas aussi un défi politique ?

Si. Mais pour les scientifiques, c’est toujours une danse, une chorégraphie. Il faut à la fois rester dans la science et se pencher vers les politiques pour leur expliquer ce qui se passe.

Avez-vous été approché par l’Union européenne comme expert sur les questions de la pêche ?

Oui, l’Union européenne m’a demandé de faire une étude sur les pêcheries de la Chine dans le monde.

Et sur sa propre politique de la pêche ?

Non. Mon expertise concerne surtout les zones tropicales, on m’a donc consulté surtout autour des problèmes de surpêche dans ces régions.

Pourtant dans vos articles, vous écrivez que les bateaux européens vont pêcher au large de l’Afrique...

Ah oui, ça c’est vrai ! D’ailleurs, on remarque bien leurs bateaux ! Mais ça ce n’est pas la politique européenne, c’est la politique « extérieure » européenne. J’ai travaillé sur cette dernière superficiellement, parce que je m’intéresse à toutes les pêcheries du monde, mais je connais surtout les pêcheries tropicales.

Pourquoi l’Union européenne persiste-t-elle à pêcher au large de l’Afrique ?

Parce que dans notre système économique, ceux qui nous gouvernent donnent une énorme autonomie aux entrepreneurs. Les entrepreneurs font ce qu’ils veulent et n’ont pas beaucoup de freins à leurs activités. L’économie, bien souvent, pousse la politique plutôt que le contraire. Comme il y a de l’argent à gagner en Afrique, on surexploite ses ressources et on envoie des bateaux. C’est même subventionné. Il existe toute une activité européenne en Afrique au désavantage de ce continent mais qui profite aux armateurs européens. J’ai dénoncé cette situation dans mes articles scientifiques, dans des campagnes d’informations et des conférences, à Dakar par exemple.

Cela a-t-il amélioré la situation au Sénégal ?

Oui, parce que les accords de pêche qui permettent aux Européens de pêcher en Afrique sont devenus plus transparents et leurs termes sont moins défavorables qu’auparavant. Les choses vont mieux politiquement. Par contre, les Européens sont remplacés graduellement par les Chinois, ce qui n’est pas sans problèmes, parce que tout reste à faire en matière de transparence et de respect dans les pratiques.

Mais il est important de savoir que la durabilité des stocks de poissons est mise en cause autant par les Européens que par les Chinois, sans grande différence. D’ailleurs les gens du Parlement européen se sont vexés quand j’ai présenté mon étude en leur disant que la Chine n’agissait pas vraiment autrement que l’Europe.

Vous faites souvent référence au travail des associations non-gouvernementales. Peuvent-elles faire changer les politiques environnementales ?

Oui. Quand on étudie la pêche, on remarque que les scientifiques, même ceux qui travaillent pour un gouvernement, ne sont pas souvent écoutés. Il n’y a que les associations écologiques qui soient capables de reprendre le discours des scientifiques, de l’expliquer et de forcer les politiques à en tenir compte. Les dirigeants prennent des décisions raisonnables quand ils sont forcés de le faire.

Vous devez souvent être sollicité par des associations de protection des océans.

Au début, c’est moi qui les ai sollicitées. Quand je suis arrivé au Canada, il y a vingt ans, je voulais faire passer l’idée de la nécessité absolue d’une gestion durable des stocks de poissons. Le Canada, malgré toute la science qu’il a accumulée, a ruiné son stock de morues parce que la pêche à outrance était entérinée par les politiques, l’industrie et les armateurs. Et les scientifiques qui disaient : « Ce n’est pas ça qu’il faut faire », n’étaient pas écoutés, comme dans un pays du tiers-monde.

Devant ce constat, je me suis demandé quelle force sociale pourrait bloquer ce processus destructeur. C’est alors que je me suis allié à ces associations écologistes. Avec elles, c’est une autre danse, parce qu’elles s’attendent à ce qu’on devienne des avocats, ce que je ne peux pas faire puisque je suis scientifique. Donc je continue à publier, mais en essayant que les associations puissent utiliser mon travail. Je crois y être parvenu, parce qu’elles citent énormément mes travaux. C’est une « liaison dangereuse », mais qui fonctionne. Par contre, très peu de scientifiques agissent aussi explicitement. La plupart d’entre eux ont peur des associations. Moi, je n’ai pas peur ; je sais comment travailler avec elles.

Suivez-vous ce qui se passe en France au niveau de l’écologie ?

Oui, mais les mouvements écologistes en France sont très différents des mouvements écologistes en Amérique du Nord où ils ne s’occupent que de l’écologie. En France, c’est un mouvement politique de gauche, on les retrouve partout où il y a la gauche. Aux États-Unis, les écologistes et les associations écologistes ne s’intéressent qu’aux problèmes de l’écologie. C’est pour ça qu’ils peuvent s’allier aux partis de droite si c’est nécessaire, même si ça devient de plus en plus difficile parce que la droite étatsunienne est devenue complètement cinglée. Mais il a été possible jusqu’à présent de ne pas prendre parti, alors qu’en France c’est toujours un parti de gauche. C’est restrictif.

Je suis une personne de gauche et le problème ce n’est pas que les écologistes français soient à gauche, c’est qu’ils impliquent l’écologie dans un contexte uniquement politique alors qu’elle doit être vue dans un contexte scientifique. C’est pour ça que les Verts n’arrivent pas à percer et ne deviennent pas un groupe puissant comme en Allemagne ou aux États-Unis. Dans ces deux pays, les ONG écologistes participent à toutes les grandes décisions et ont beaucoup de pouvoir. Malheureusement, ce n’est pas le cas au Canada, où les associations écologistes n’ont aucune influence.

Pourquoi ?

Parce que le gouvernement fédéral, de droite, veut tout contrôler pour faire passer sa politique en faveur du pétrole extrait de schistes bitumeux. Les Canadiens, malgré l’impression qu’on a en Europe, ne s’intéressent pas à l’écologie. Ils sont perçus comme « verts » parce que leur pays n’est pas très peuplé et qu’il y a encore beaucoup de nature autour d’eux. Mais le Canada est un pays très pollueur.

Dans votre conférence TED Talk de 2012, vous expliquez le syndrome de la référence glissante, la « shifting baseline syndrome ». C’est une sorte de mémoire à court terme de la plupart des gens, dont les scientifiques, qui partent toujours de l’état le plus récent de la planète en oubliant ce qu’elle était dans le passé. Ceci expliquerait pourquoi les gens sont inactifs et semblent à avoir du mal à réaliser l’ampleur des dégâts dans la crise environnementale actuelle.

Oui, les gens ne comprennent pas la gravité de la situation, ils ne savent pas qu’ils ont déjà perdu une partie de ce qu’ils essaient de protéger

N’est-ce pas une sorte de « kit de survie » que les humains utilisent pour échapper à la dépression ?

Tout à fait. Au niveau de l’évolution, on n’a pas besoin de mémoire : à quoi servirait-il de se souvenir intensément de choses qui ont affecté nos grands-parents ?

Des personnalités comme Rachel Carson, ou Théodore Monod, qui ont défendu la nature toute leur vie, n’ont-elles justement pas regardé la terre telle qu’elle était dans le passé ?

On peut le faire maintenant parce que l’on vit dans une société où l’écrit est important. C’est lui qui nous permet de retourner en arrière, grâce à la documentation des situations antérieures. C’est un élément nouveau, qui existe depuis 6 000 ans. L’homme existe depuis 200 000 ans. Au début, l’être humain n’avait aucun avantage à faire passer des souvenirs d’une génération à une autre. Quelques expérience sont nécessaires, mais uniquement si elles sont renforcées.

Par exemple, si on trouve certains champignons vénéneux, c’est important de le mentionner à vos enfants parce que sinon ils vont les manger ; mais si vous changez de paysage et que vous allez dans un coin où ces champignons ne poussent pas, ce n’est plus nécessaire de conserver ce savoir. Alors, il disparaît. Il disparaît lorsqu’il n’est plus dans les têtes des gens. Aujourd’hui, c’est différent, parce que le savoir subsiste dans les musées, les bibliothèques.

- Propos recueillis par Bénédicte Martin


Pour en savoir plus

- Daniel Pauly a mis en place Fishbase, une base de données mondiale sur la biologie et l’écologie des poissons, aujourd’hui utilisée par de très nombreux chercheurs, gestionnaires de pêches et acteurs de la conservation.

- Son projet Sea Around Us, qui effectue la synthèse des prises de pêche sur tous les océans, permet de comprendre l’impact de la pêche sur les écosystèmes marins mondiaux.

- Dossier Greenpeace sur la suprêche en Afrique de l’Ouest


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Lire aussi : Les océans se vident de poissons, inexorablement

Source : Bénédicte Martin pour Reporterre

Photos :
. Daniel Pauly : © Bénédicte Martin/Reporterre (Daniel Pauly devant un squelette de baleine bleue au Beaty Museum à l’Université de Vancouver, 25 juin 2015)
. Bateaux banderoles : Flickr (Arturo de Albornoz WWF Francia/CC)
. Filet : Wikimedia (Jiri Rezac/CC)

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