Conquête de Mars, ville intelligente : « L’imaginaire a été récupéré par les dominants »
- © Matthieu Ossona de Mendez / Reporterre
- © Matthieu Ossona de Mendez / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Face aux désastres du capitalisme et au fantasmes technophiles des dominants, la spécialiste de la science-fiction Alice Carabédian, autrice d’« Utopie radicale », nous enjoint à « chercher l’excentricité dans nos imaginaires ».
Alice Carabédian est chercheuse, diplômée de lettres modernes et docteure en philosophie politique. Elle est l’autrice de l’essai Utopie radicale (Seuil, 2023).
Reporterre — « L’urgence est à l’action concrète mais aussi à l’échappée radicale des frontières », écrivez-vous dans votre livre. Pourquoi le travail sur les imaginaires est-il aujourd’hui indispensable pour faire face à la crise écologique ?
Alice Carabédian — J’ai l’impression qu’on a été happé par le réalisme. On vit dans une époque étouffante où le rêve et l’utopie semblent désuets. La dystopie, au contraire, est devenue familière. Elle est venue se fondre dans la réalité comme un horrible blob gluant et visqueux. De nombreux événements nous auraient parus impossibles il y a quelque temps : que la mer brûle au large du golfe du Mexique, que les cendres des mégafeux canadiens retombent dans notre jardin à 7 000 kilomètres de là, qu’un ex-président de la première puissance mondiale twitte que son « bouton nucléaire est le plus gros et le plus puissant ». Autant de choses insensées et aberrantes… Les gouvernants nous ont enfermés dans leur monde terrible, leur rêve de conquête spatiale, leur fantasme technophile et leur écocide.
« Les gouvernants nous ont enfermés dans leur fantasme technophile »
En face, notre imaginaire, lui, est en berne. Le « there is no alternative » de Margaret Thatcher nous a contaminés et colonisés. L’utopie est rejetée du côté de l’illusion ou du danger. Je pense au contraire qu’il est urgent de la réhabiliter, de lui redonner sa force subversive pour ouvrir les possibles et dessiner d’autres chemins. L’utopie est une arme révolutionnaire. C’est un moyen d’imaginer de nouvelles sociétés, des espaces temps qui sont des refuges — non pas des refuges clos sur eux-mêmes mais des refuges appelés à devenir monde. Pour que les choses impossibles, improbables, surtout les meilleures, adviennent, il faut se risquer à les imaginer.
Comment les milieux à gauche, notamment les écologistes, se saisissent-ils de cette question ?
De manière, peut-être, un peu trop timide. Dans notre imaginaire politique, on parle beaucoup d’« utopie réelle », d’« utopie concrète », d’« utopie réaliste ». Comme si on essayait toujours de la ramener au réel, comme si on voulait prouver qu’elle était viable. Alors, on fait des programmes et des plans où on invite à créer de nouveaux récits et des futurs désirables, mais ce sont des invocations assez consensuelles et assez pauvres. C’est comme si à l’heure de la « start-up nation », on voulait faire de l’utopie une innovation ou un truc d’ingénieur. On ne s’autorise plus à penser grand, à penser loin, de manière excentrique et excessive. On se coupe d’une liberté et notre imaginaire s’appauvrit. L’utopie ne doit pas être considérée comme quelque chose à fabriquer.
Vous montrez aussi dans votre livre comment l’imaginaire des alternatives a supplanté celui de l’utopie.
Tout à fait. Les imaginaires que l’on convoque pour faire face à la crise écologique sont des imaginaires durables et écoresponsables. On parle de résilience, de recyclage, de toilettes sèches, etc. Bref, au fond, on rêve de la petite communauté dans la prairie. C’est très bien mais je crois que c’est insuffisant. Ce n’est d’ailleurs pas vraiment de l’imaginaire, c’est du concret, du réel. Ce sont des pratiques qui existent déjà bel et bien.
« Devant la taille de ces ennemis qui avancent en rangs serrés, on ne construit pas de machines de guerre de la même envergure. Non, on pense local » , écrivez-vous dans votre livre.
Oui, c’est étonnant de constater que la cabane soit devenue le seul horizon de l’alternative, avec son jardin collectif et permaculturé. Ou qu’apprendre à vivre dans les ruines du désastre et du capitalisme soit notre ultime projection. C’est comme si on se satisfaisait de miettes concédées. Qu’on nous disait : « Allez donc vivoter dans nos ruines contaminées. Et pendant que vous mettrez trois ans à reconstruire une charpente et à apprendre à potabiliser votre urine, nous, nous irons sur Mars ! » Il y a un décalage énorme. Survivre dans les ruines ne suffit pas quand, en face, on se prépare à aller planter des colonies dans la galaxie en toute liberté et avec l’enthousiasme des conquistadors, à la manière d’un Elon Musk.
Aujourd’hui, les puissants se sont réappropriés le terme d’utopie. Ils nous vendent leur société future progressiste, ultratechnologisée et aseptisée, leurs villes intelligentes. Nous, en opposition, notre imaginaire est fragile et pas toujours désirable. Le champ des possibles a été pollué et récupéré par les dominants.
L’imaginaire de la fin du monde s’épanouit lui aussi…
Oui, mais il n’a rien d’émancipateur ! On baigne dans un imaginaire clos qui nous tétanise. La dystopie est devenue trop proche du réel pour nous pousser à l’action, elle a perdu son rôle d’alerte. Les images qu’elle renvoie ne semblent plus d’une étrangeté complète. Le survivalisme a envahi la science-fiction et l’imaginaire mainstream. Dans les grandes séries et les blockbusters, les héros vont tenter de survivre seuls en se battant contre les morts-vivants et contre les autres. Ça créé des mécanismes de défense et de renfermement, ça annihile toute portée politique. L’organisation collective et la conflictualité avec l’ordre dominant disparaissent au profit de la seule survie.
Que faudrait-il faire alors ? Que devrions-nous inventer ?
(Rires). Je n’ai pas de réponse franche face à l’ampleur de la tâche ! Mais je crois qu’aujourd’hui, il faudrait s’autoriser à être plus audacieux, être moins sérieux, chercher l’excentricité et l’exubérance dans nos imaginaires. Si on est d’accord que pour penser la transformation de ce monde, il faut bien projeter des images, alors il faut faire un effort : sortir de nos pantoufles et de nos gonds, des conformismes et des images prémâchées. Penser l’utopie sous une forme d’altérité radicale. Il faut édifier des mondes et non plus seulement espérer réparer les débris qu’ils nous laissent. Il nous faut un imaginaire d’ampleur galactique, d’ampleur cosmique. Il faut oser !
Vous parlez dans votre livre de « cabane fusée », qu’est-ce que c’est ?
C’est une métaphore, une manière de combler justement ce manque d’horizon et de dire qu’il faut puiser dans le fioul de la science-fiction pour trouver des ressources et décloisonner nos imaginaires.
Rêver de « rencontres intergalactiques émancipatrices »
Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Les Dépossédés d’Ursula Le Guin est l’une de mes références. Dans ce roman, elle parle d’« utopie ambiguë », c’est-à-dire d’une utopie imparfaite, qui comporte des problèmes, de l’altérité. C’est très intéressant même si l’imaginaire est un peu daté et issu des années 1970. Je pense aussi au Cycle de La Culture [une saga de plusieurs livres] de Iain M. Banks. Il raconte l’histoire d’une utopie anarchiste qui coche toutes les bonnes cases de l’émancipation mais ce qui est vraiment riche, c’est qu’il explore son impact dans les moindres détails du quotidien et aspects de la vie. Il est aussi très ironique et plein d’humour.
Ce recours à la science-fiction peut-il nous aider à changer le monde ?
Absolument. Nous devons déconstruire l’idée que ce qui n’est pas réaliste n’a pas d’intérêt politique. Ce qui peut être lointain, absurde et bizarre peut nous faire bouger, ouvrir une brèche, nous surprendre ou nous orienter dans ce monde actuel désastreux. La science-fiction nous fournit des armes là où on peut parfois se sentir impuissantes et impuissants et démunis. Il faut repenser la subversion du futur ! Ne pas se laisser enfermer dans l’ici et maintenant, mais viser l’ailleurs et autrement. C’est à ça que nous sert la fiction, déployer des mondes en excès, rêver de rencontres intergalactiques émancipatrices et ne pas laisser ce pouvoir aux seuls capitaines des vaisseaux capitalistes.
|
Utopie radicale — Par-delà l’imaginaire des cabanes et des ruines, d’Alice Carabédian, aux éditions Seuil, mars 2022, 160 p., 17 euros. |