Corruption, pollution, consommation : les ravages du lithium en Argentine

22 juillet 2014 / Alan Loquet (Reporterre)



Les entreprises en quête « d’or blanc » se lancent dans l’exploitation du lithium à l’échelle industrielle. Principal débouché : les voitures électriques. Cette intensification minière aura des conséquences environnementales et sociales, sur fond de corruption et de conflits d’intérêts.


- Buenos Aires, correspondance

Un océan blanc immaculé s’étend à perte de vue. Des bourrasques acérées balayent ce territoire inhospitalier. Situé à près de quatre mille mètres d’altitude, le désert de sel d’Olaroz voit depuis peu sa quiétude bouleversée. Au loin, le beuglement des poids lourds brise un silence absolu.

Prémices de l’ouverture, en août, d’un complexe dédié à l’exploitation du lithium dans le nord argentin. Une nouveauté pour le pays. Cinq ans après les premières explorations, la ruée vers « l’or blanc » passe aujourd’hui à l’étape supérieure.

Dans cette enceinte aux allures de camp retranché, une unité pilote avait été implantée en 2009. Le passage à une production à l’échelle industrielle ne sera pas sans conséquence sociale et environnementale dans la région.

Cela constitue pourtant le cadet des soucis de Marcos Calachi, président de Jemse, l’entreprise étatique. Elle s’avère présente à hauteur de 10 % dans Sales de Jujuy, le projet mené par la firme australienne Orocobre, majoritaire. Le constructeur automobile japonais Toyota complète la liste.

- Dans le nord de l’Argentine, Sales de Jujuy passera à l’exploitation industrielle en août -

« Olaroz, c’est la poule aux œufs d’or », explique-t-il sans détour. « La demande planétaire est insatisfaite. A nous d’y répondre dès que possible. » Les perspectives mondiales du lithium, monnayé aujourd’hui à 6 500 dollars la tonne, donnent le tournis. Une fois valorisé en carbonate de lithium, les usages sont multiples.

Ce métal mou sert à la bonne marche des batteries des véhicules électriques, des ordinateurs, téléphones portables, tablettes, sans oublier ses propriétés pharmaceutiques ou récemment dans l’aéronautique. Selon l’étude du cabinet américain McKinsey, la production de voitures électriques devrait dépasser celle des véhicules à moteur thermique dès 2030. De quoi attiser les convoitises.

La ruée des multinationales

Tous les regards sont tournés vers le triangle ABC, pour Argentine, Bolivie et Chili, où se trouvent près de 85 % des réserves mondiales du minéral. Et chaque multinationale entend bien avoir sa part du gâteau. A ce petit jeu, l’Argentine rattrape à la hâte son retard sur ses deux voisins.

Contrairement à la Bolivie, le pays a largement ouvert ses portes aux compagnies étrangères. Dotées de technologies de pointe, celles-ci délaissent progressivement le sous-sol chilien pour la pureté du lithium argentin. Japonais, Australiens, mais aussi Français (voir encadré en bas de l’article), Sud-coréens, Canadiens, Américains, Polonais, Allemands et bientôt Turcs ou Indiens… Cette arrivée massive modifie de façon profonde l’environnement local.

- Le projet s’étend sur 18 000 hectares. -

A Olaroz, l’exploitation titanesque occupera dix-huit mille hectares pendant quarante années. Le tout pour un investissement de plus de 230 millions de dollars. Objectif : produire 17 500 tonnes de lithium par an.

Pour y arriver, « vingt-trois puits de deux cents mètres de profondeur viennent d’être creusés à dix kilomètres du site, détaille Germán Maclis, ingénieur en chef du projet. « Une fois pompées, les saumures - riches en lithium - sont acheminées vers de grands bassins d’évaporation. » Ces immenses bacs, de la taille de 700 terrains de football, « permettront de révéler le lithium qui sera transporté vers l’usine pour le transformer en carbonate de lithium, afin d’être exporté. »

Un processus « écologique » utilisant « le vent et le soleil », selon l’intéressé. « Nous n’avons rien à voir avec l’activité minière traditionnelle, connue pour sa pollution. »

Utilisé par les professionnels du lithium, l’argument de vente est bien rôdé. De son côté, l’étude d’impact environnemental fait état « d’éventuelles conséquences très limitées » qui se « résorberont après la fin de l’exploitation ».

Une industrie pas si verte...

L’or blanc, une industrie verte ? Pas vraiment à entendre Nelly Vargas, biologiste à l’université de San Salvador de Jujuy et responsable de plusieurs études d’impact des mines dans le nord argentin, dont celle du projet d’Olaroz.

Selon l’experte, l’industrie du lithium se révèle « un peu moins destructrice que les autres activités minières comme le plomb, le zinc ou l’étain par exemple ». Principal problème : la faiblesse d’un code minier national favorable à une extraction à tous crins. « Les enquêtes sont bâclées et la norme environnementale se révèle très insuffisante. »

Vigognes, flamants roses, lamas, souris mais aussi bactéries extrêmophiles – capables de vivre dans des conditions extrêmes – sont directement menacés. « L’inquiétude centrale, c’est l’eau », s’alarme Nelly Vargas. La spécialiste s’attend à un désastre écologique.

Les principaux déserts de sel de la région sont situés en tête du bassin de Pozuelos. « L’usage industriel et le rejet des effluents me préoccupent. Il y a un risque pur et simple de sécheresse dans une région où la situation s’avère déjà tendue. » Selon l’enquête d’impact, l’usine aurait un besoin de dix litres d’eau par seconde pour tenir les cadences de production fixées par les investisseurs.

Pour ne rien arranger, Sales de Jujuy va avoir de la compagnie. Les Canadiens de Lithium Americas corp et les Sud-coréens de Posco (propriétaire de Daewoo), avec le soutien de Jemse, entendent débuter la construction de leur complexe d’exploitation à la fin de l’année. « Ces deux sites concurrents, distants de seulement quelques kilomètres, devront travailler ensemble pour ne pas épuiser les ressources en eau », lâche, déjà désabusée, la biologiste.

Corruption et conflits d’intérêts

Les communautés aborigènes de la région constituent déjà les premières victimes collatérales. « On a observé que l’eau se trouve partiellement salinisée », avance Silvana Morel, avocate écologiste et soutien juridique auprès des peuples indigènes. « C’est un drame pour eux, dépendants de l’agriculture et de la culture du sel. C’est tout un mode de vie qui est menacé. Les salares représentent également un lieu sacré, la Pachamama, qu’ils honorent chaque année au mois d’août. »

Plusieurs actions en justice ont été portées par la population locale afin de stopper ces projets. « Malgré une poignée de batailles gagnées, aucune jurisprudence n’existe à ce sujet. » Les mouvements contestataires se sont rapidement disloqués à l’annonce des promesses de créations d’emplois. « Le gouverneur a lancé le chiffre d’un millier d’embauches. Au final, seulement une centaine de personnes seront employées sur chaque site, une minorité provenant de la région. »

A cela s’ajoutent les conflits d’intérêts entre élus locaux et Jemse, la société étatique. Premier visé : Eduardo Fellner, gouverneur de la province. Ce dernier nomme le directoire de l’entreprise et y aurait, selon plusieurs sources, investi de l’argent à titre personnel. Contacté à plusieurs reprises, l’intéressé n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations.

- La siège du gouverneur de la province à San Salvador de Jujuy. -

La corruption orchestrée par les autorités locales achève de noircir le tableau. Une voiture, un réfrigérateur ou une simple caisse de bières offerte à la population suffit à convaincre les habitants du bien-fondé des projets…

Fataliste, Diego, un habitant de la ville voisine de Susques reprend à son compte la maxime de Confucius : « Tant que nous, Argentins, serons comme les trois petits singes : sourd, aveugle et muet. Alors rien ne changera. »


UN GROUPE FRANÇAIS IMPLIQUÉ

Le groupe français Eramet est présent en Argentine depuis 2009. Jusqu’en 2011, un contrat de coopération liait l’entreprise avec le groupe Bolloré, fabricant, notamment, de batteries électriques et concepteur du véhicule Blue car. L’exploration d’un salar dans la province de Salta en Argentine s’est avérée un échec.

Depuis Eramet se consacre, seul, à un nouveau salar, toujours à Salta. L’entreprise «  évalue le potentiel économique » du gisement et étudie « un procédé innovant pour l’extraction du lithium dont l’empreinte environnementale est sensiblement réduite en comparaison des procédés conventionnels, du fait de la diminution très significative des surfaces d’évaporation nécessaires. »




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Source et photos : Alan Loquet pour Reporterre

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