Coupe du monde : des « pauses fraîcheur » qui réchauffent le climat
Maximiliano Araujo, milieu de terrain uruguayen, lors du match opposant l'Arabie saoudite à l'Uruguay, au Miami Stadium (États-Unis), le 15 juin 2026. - © Patricia de Melo Moreira / AFP
Maximiliano Araujo, milieu de terrain uruguayen, lors du match opposant l'Arabie saoudite à l'Uruguay, au Miami Stadium (États-Unis), le 15 juin 2026. - © Patricia de Melo Moreira / AFP
Les « pauses fraîcheurs », instaurées pour les footballeurs, sont autant d’occasion pour les diffuseurs de multiplier les publicités pour des produits ou des secteurs polluants. De quoi alourdir encore le bilan carbone de la compétition, écrit l’essayiste Laurent Castaignède dans cette tribune.
Laurent Castaignède est ingénieur, fondateur du bureau d’études BCO2 ingénierie et essayiste, auteur de plusieurs ouvrages sur les transports et d’un essai sur l’empreinte environnementale du sport, Le revers de la médaille (Écosociété, mai 2026).
La Coupe du monde de football 2026 organisée cet été en Amérique du Nord (aux États-Unis, au Mexique et au Canada) fait l’objet d’une mesure aussi innovante qu’intrigante appliquée lors de toutes les rencontres : une « pause fraîcheur » qui divise chaque mi-temps de quarante-cinq minutes en deux quart-temps espacés de trois minutes, permettant aux joueurs de se désaltérer et de se reposer un peu.
Décidée fin 2025 par crainte de faire évoluer les joueurs (et d’accueillir les spectateurs) dans une atmosphère suffocante, qui pourrait conduire à de réelles défaillances physiques dangereuses pour leur santé [1], cette mesure n’en demeure pas moins préoccupante et paradoxale sur plusieurs points.
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Il faut reconnaître d’un côté qu’organiser des dizaines de matchs en début d’été dans des régions (mexicaines et étasuniennes) où les canicules sont coutumières, d’autant plus le midi ou l’après-midi, pourrait relever d’un certain masochisme. Ce d’autant plus dans un contexte de réchauffement climatique qui accentue le phénomène des vagues de chaleur partout sur la planète.
Mais d’un autre côté, organiser un tel événement l’hiver (comme ce fut exceptionnellement le cas pour l’édition 2022 au Qatar) bouscule lourdement le calendrier des championnats nationaux des pays pourvoyant l’essentiel des effectifs. En effet, face à la convocation pour plusieurs semaines des meilleurs joueurs, les fédérations nationales sont alors obligées de suspendre leurs compétitions pour les étaler à des moments suscitant moins l’engouement du public, situation préjudiciable à leurs recettes.
À cela s’ajoute la perturbation des championnats des pays d’accueil en mobilisant des stades, en l’occurrence ceux de football étasunien. Dans la même veine mercantile, programmer les matchs le matin ou le soir en Amérique du Nord réduit la capacité des retransmissions à attirer un nombre maximum de téléspectateurs européens, les privant ainsi d’établir de nouveaux records en matière de montants des droits de retransmission.
Folle spirale mercantile
Ces principes sont consubstantiels de la folle spirale mercantile dans laquelle le sport-business s’est installé depuis plusieurs décennies et que cette Coupe du monde illustre : proposer n’importe où des événements mondialisés toujours plus gros, supports de mécanismes publicitaires toujours plus intrusifs dans les cerveaux des (télé)spectateurs.
La multiplication ces dernières années d’écrans lumineux le long des terrains à la place de vulgaires panneaux en bois, les diverses incrustations à l’écran, les annonces en ligne, etc., alimentent ainsi la propension de marques à influencer et convaincre le (télé)spectateur-consommateur d’acheter des biens et des services dont il n’aurait pas eu besoin sans elle.
Parmi ces marques qui gravitent autour des retransmissions, on notera aussi l’omniprésence de multinationales de la malbouffe et des boissons qui l’accompagnent, de fabricants de SUV, de compagnies aériennes, du luxe ostentatoire, de sociétés de paris en ligne, etc.
Parmi elles, on notera aussi l’omniprésence de multinationales de la malbouffe et des boissons qui l’accompagnent, de fabricants de SUV, de compagnies aériennes, du luxe ostentatoire, de sociétés de paris en ligne, etc.
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Et au-delà d’être devenus la première source de financement de ces grands événements — loin devant la billetterie — le sponsoring et les droits de retransmission sont aussi devenus le premier poste de leur empreinte carbone. Cela alors même que les organisateurs multiplient les annonces dithyrambiques de baisse des émissions des dits événements vers la neutralité, d’ici quelques éditions, promettent-ils.
Mais à de rares exceptions près, leur empreinte totale a, au contraire, une fâcheuse tendance à inexorablement augmenter, portant désormais l’addition à plus de 10 millions de tCO2e2 pour les Coupes et les championnats les plus importants (et non à quelques centaines de milliers ou quelques millions de tCO2e dans les estimations officielles qui omettent le poste marketing).
Mais quand on aime, on ne compte pas ! Les dites « pauses fraîcheurs », étonnamment généralisées à tous les matchs de la compétition, y compris ceux organisés au Canada lors desquels une température excessive est improbable, sont aussi l’occasion pour les diffuseurs… de passer de nouveaux spots publicitaires des plus rémunérateurs, alourdissant d’autant l’empreinte de l’événement en fonction des montants alloués et des secteurs d’activité des annonceurs. La boucle est bouclée !
À quand un nécessaire retournement de tendance ?
Selon le point de vue, ces opportunes pauses sont donc un nouveau reflet du consumérisme du spectacle sportif, tout à la fois victime et contributeur du changement climatique. À quand un nécessaire retournement de tendance ? On imagine mal qu’une véritable inflexion de l’empreinte des grands événements sportifs internationaux arrive de l’intérieur, tant la pollution publicitaire, dont les supporters sont les véritables victimes, est devenue une manne dont la croissance paraît incontournable.
Et ce n’est pas fini, l’intelligence artificielle et la Big Data promettent aux organisateurs et aux diffuseurs férus de nouvelles technologies « d’augmenter l’expérience émotionnelle et l’activation des fans », autrement dit, de davantage impliquer les supporters en ciblant encore plus finement leur porte-monnaie pour des extras dispendieux.
« Espérons que la foule des véritables amoureux du sport reprenne la main sur la dérive ultraconsumériste des grands spectacles sportifs »
Gardons espoir tout de même. Souvenons-nous de la loi Évin qui a banni dans les années 1990 toute publicité sportive sur l’alcool et le tabac au niveau mondial, à l’encontre de nombreuses instances, tout particulièrement celle de la Formule 1. Rien n’empêche d’imaginer que cette sévère disposition puisse un jour s’étendre aux secteurs et aux produits délétères pour le climat, tels ceux des groupes pétroliers, des compagnies aériennes, des fabricants de SUV, et ceux de la malbouffe concernant la santé.
Les défenseurs du système opposeront immédiatement l’impossible chute des budgets d’organisation. Souvenons-nous aussi que les grands événements sportifs des années 1990, organisés avec plusieurs fois moins de recettes provenant du sponsoring et des droits de retransmission, étaient d’indéniables succès planétaires.
Espérons donc que la foule des véritables amoureux du sport n’oublie pas son histoire et reprenne la main sur la dérive ultraconsumériste des grands spectacles sportifs.