Covid : nous devenons une société d’androïdes masqués

Durée de lecture : 10 minutes

26 septembre 2020 / Corinne Morel Darleux (Reporterre)



Notre chroniqueuse est, pour la première fois depuis des mois, revenue à Paris. Elle s’y retrouve plongée dans un inhabituel devenu norme, hostile et anxiogène, où l’état d’urgence sanitaire abolit notre autonomie dans un océan d’absurdité.

Corinne Morel Darleux est conseillère régionale en Auvergne — Rhône-Alpes et a publié Plutôt couler en beauté plutôt que flotter sans grâce.

Corinne Morel Darleux.

C’est une rentrée étrange que ce mois de septembre qui n’en finit pas de s’étaler. Un été indien qui semble ne pas vouloir tourner la page. Alors que l’automne a officiellement commencé, rien n’est encore vraiment calé, c’est comme si on n’arrivait pas à reprendre, comme si on était encore en train d’essayer de retrouver un rythme. Est-ce d’avoir davantage coupé cet été, soulagés de pouvoir enfin sortir et en profiter après avoir été privés de printemps ? Est-ce une manière de courir après le temps perdu pendant le confinement, ces deux mois qui ne seront jamais récupérés ? Ou est-ce de devoir faire face à tous les dossiers qui se sont accumulés pendant la crise, reportés pour l’« après » ? Y aura-t-il seulement un après ?

Je suis retournée à Paris récemment, pour la première fois depuis des mois. Dans le petit TER qui me menait de Die à Valence (Drôme), un siège sur deux était condamné. Une fois installée, je me suis trouvée comme une idiote, masquée, à ne pas savoir quoi faire de mon sandwich. Quand on n’habite pas en ville, quand on n’est pas salarié, le port du masque n’est pas encore un réflexe. Je n’avais pas encore vu les foules urbaines par temps de Covid ni expérimenté ce que ça supposait. Mais, tant qu’on longeait la vallée de la Drôme, la beauté du paysage offert aux yeux compensait l’étrangeté du trajet.

Visages masqués, patrouilles de policiers armés

Au changement de train à Valence, l’ambiance a commencé à changer elle aussi. Dans la gare, des visages masqués par dizaines, des patrouilles de policiers armés et le petit café, seul lieu un peu convivial de la gare, était fermé. Il pleuvait dehors, je suis allée me cacher sous un abribus pour griller une cigarette, masque baissé, avec la sensation franchement agaçante de commettre un péché. Puis, les trois heures de TGV, les masques plus ou moins bien positionnés et la climatisation glacée, les passagers se répartissant dans le wagon au jugé (plus de places condamnées cette fois) : plus on se rapprochait de la capitale, plus l’ambiance se refroidissait.

Dans les rues de Paris, j’ai été frappée par le contraste entre les files de piétons privés d’expression, uniformisés par le masque, et les terrasses joyeuses et bruyantes des cafés. Une fois de plus saisie par l’absurdité de voir se côtoyer dans le même espace deux règles différentes (le virus est-il plus actif quand on marche dans la rue qu’assis à la terrasse d’un café ?). Heureuse de voir des personnes revivre normalement le temps d’un verre et toujours surprise de les voir se masquer avant de se lever. La terrasse de café est probablement ce qui me manque le plus de la vie parisienne. Ce jour-là, elle m’a semblé symptomatique, un îlot animé au milieu d’individus désincarnés.

Une amie parisienne, urbaine jusqu’au bout des ongles, m’a confirmé récemment ce sentiment d’une ambiance délétère et pénible. Elle m’a dit son impression d’évoluer dans un mauvais film d’anticipation à croiser ces visages masqués, suivant des règles absurdes, comme ayant abdiqué tout esprit critique et toute volonté. Énervée et humiliée d’être obligée de porter un masque dans un parc où il n’y a que des arbres autour d’elle. Triste de ressentir toute la différence entre le Paris de nos jeunes années et ce que nos enfants voient désormais au quotidien, qu’elle a qualifié de « monde de zombis ». Elle m’a encore raconté son trajet quotidien, qui la fait passer devant un laboratoire avec « une queue de 12 kilomètres », puis devant un camp de migrants installé en bord de périphérique. Avant de soupirer en concluant qu’il va nous falloir être « agiles ».

C’est un luxe aujourd’hui d’habiter loin de cette ambiance anxiogène. De vivre dans un lieu préservé, encore baigné d’oiseaux et d’insectes, où l’inhabituel n’est pas devenu la norme, où tout le village sort sur le pas de sa porte quand un hélicoptère vient nous frôler et où porter le masque semble encore lunaire. Où on a encore le loisir de se poser des questions. Dans quel état sommes-nous ? À quoi cherche-t-on à nous préparer ? Depuis quand ne nous sommes-nous pas enlacés ? Comment combattre l’anxiété poreuse des chaînes d’information ? Va-t-il falloir cultiver l’expressivité de ses sourcils ? Ou choisir les cinq personnes avec lesquelles nous voulons continuer à vivre ? Que sommes-nous en train de nous laisser imposer ?

L’absence de vécu commun dû aux conditions matérielles du confinement avait déjà marqué un pli. L’impact économique sur les jeunes et les précaires l’a creusé. Je crains que la restriction des libertés sous couvert de règles sanitaires ne soit en train de l’amplifier, entre celles et ceux qui peuvent se permettre de négliger les gestes barrière, de fustiger le port généralisé du masque, de continuer à vivre comme ils l’entendent et les autres, contraints de passer le test pour être embauchés, obligés sous peine d’amende à se masquer pour se déplacer, inquiets de se savoir dans la catégorie des personnes à risque ou empêchés de se rassembler au nom de règles que personne ne comprend plus et d’une deuxième vague qui n’en finit plus d’être annoncée.

Dans ce chaos, chacun compose comme il peut. Certains ont juste envie que tout redevienne comme avant, ne veulent plus entendre parler du virus, saturés de la longue litanie des cas qui nous sont rappelés sur toutes les ondes quotidiennement. Eux estiment qu’ils en ont suffisamment soupé. Matraqués à longueur de temps de messages sur les gestes barrière et la distanciation, ils coupent la radio et évitent le sujet. D’autres s’inquiètent qu’on finisse masqués jusqu’à la fin de nos jours et que les mesures sécuritaires soient là pour durer. Certains plaident pour la responsabilité et la liberté : que les personnes fragiles se masquent, que celles qui toussent aillent se faire tester et qu’on laisse les autres vivre en paix. Certains s’embrassent fougueusement, quand d’autres redoutent même d’être frôlés. Chacun cherche une logique, sa logique dans tout ce merdier. Et tout le monde peine à la trouver. Un jour, les enfants sont contaminateurs, le lendemain, ils ne le sont plus. On ne risque rien en plein air, puis il faut porter le masque dans la rue. La priorité est de tester mais les délais n’ont jamais été aussi longs — et pour cause, il n’y a plus aucun sens des priorités. On réclame des tests avant embauche qui ne servent à rien, chacun pouvant être contaminé le lendemain. Et personne ne sait plus à quoi ressemblera ce lendemain.

Quel futur au temps disparu ?

Ce n’est pas la conséquence la moins curieuse du Covid que de nous avoir volé la notion du temps. Le confinement a mis le printemps entre parenthèses. La permanence du virus ampute le futur. L’incertitude quant aux mesures sanitaires et économiques rend très difficile de planifier des événements, de se projeter dans les semaines et mois qui viennent, de savoir comment nous vivrons à Noël. C’est vrai pour les jeunes, qui sortent de leurs études en plein ralentissement économique. Des restaurants, des librairies ou des festivals qui ignorent quel sera leur sort. C’est le cas de tous les commerces et des salariés des secteurs touchés de plein fouet, des chercheurs d’emploi à qui on impose le test… Tous suspendus à un coton-tige. Tous coincés dans le présent.

Et pendant ce temps, entre deux bulletins nous annonçant le nombre de cas quotidiens, on débat de la longueur des jupes des collégiennes et l’ombre de la présidentielle plane déjà sur l’ensemble des sujets… Il est toujours interdit d’interdire la publicité pour les produits toxiques ou de toucher à la voiture, les emplois supprimés de Bridgestone sont mis sur le compte des voies cyclables qui pullulent (salauds de cyclistes) et on se passionne pour les amishs pendant que des incendies ravagent la Californie et que l’Arctique se réduit comme peau de chagrin. Pendant ce temps, la 5G se déploie, votre téléphone vous sonne quand il est l’heure de faire vos mille pas et les géants du numérique lancent tous leur « défi détox » sous forme d’applications qui vous envoient un petit coup de dopamine quand vous avez réussi à vous retenir de regarder votre téléphone pendant un temps déterminé, en usant des mêmes mécanismes d’addiction… Et des avions volent vers nulle part, sans destination, pour le plaisir de survoler la grande barrière de Corail ou l’île de Jeju. Sans même parler de l’insanité des conséquences environnementales, ce que tout ça dit de notre société est de plus en plus atterrant. Sommes-nous vraiment en train de devenir cette société d’androïdes masqués suivant des règles absurdes, rivés à leur téléphone, à qui on impose des heures de sortie, à qui il faut une machine connectée pour se souvenir de marcher, qui volent en rond et qui n’osent plus s’embrasser ? Quel après ?

Porter un masque, c’est peu de chose. Se retenir de s’embrasser pour protéger les autres, on le fait. Même se faire glisser une mèche dans le nez, ça peut passer. Mais y être obligés quand cela va à l’encontre de toute logique, quand rien n’est fait pour changer le système qui provoque catastrophe sur catastrophe et sans savoir combien de temps cela va durer, cela doit, au minimum, nous interroger.


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Source : Corinne Morel Darleux pour Reporterre

Photos :
. chapô : DR
. la linea © Osvaldo Cavandoli
. montre : à Tchernobyl (Henry Nicholson)

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