Mylène, la paysanne qui lance la culture du thé au Pays basque
Mylène Dupuy-Althabegoity a entamé son installation en théiculture au Pays basque il y a trois ans. - © Isabelle Miquelestorena / Reporterre
Mylène Dupuy-Althabegoity a entamé son installation en théiculture au Pays basque il y a trois ans. - © Isabelle Miquelestorena / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Mylène Dupuy-Althabegoity est une pionnière de la culture du thé au Pays basque. Installée depuis 2020, elle souhaite que d’autres femmes s’implantent pour, enfin, atteindre la parité.
Sainte-Engrâce (Pyrénées-Atlantiques), reportage
Sur les pentes arrondies de la Haute-Soule, dans les premiers contreforts des Pyrénées, les couleurs automnales étalent tout juste leur palette de jaunes et d’orangés, avec un peu de retard cette année, constate Mylène Dupuy-Althabegoity. Elle affiche un doux sourire.
Derrière la quiétude de son attitude se cache une force tranquille. À l’automne 2020, elle a commencé à planter des théiers sur l’hectare de terre devant la maison qu’elle a acquise avec son mari en Haute-Soule, sur les hauteurs du village de Sainte-Engrâce.
D’abord, 500 plants, pour tester et voir si les plantes s’acclimataient au climat basque, comme elle le présumait. Seul un cultivar a dépéri, tous les autres ont repris au printemps. Son premier pari réussi, Mylène en a planté 2 000 de plus l’année suivante, en 2021, puis 2 000 encore en 2022.
Entre 20 et 30 grammes par théier
Aujourd’hui, la plantation compte plus de 4 000 théiers. « C’est une petite plantation, chaque théier produit entre 20 et 30 grammes de thé sec », explique-t-elle.
Devenir planteuse de thé n’avait rien d’évident pour Mylène Dupuy-Althabegoity. Ancienne professeure de physique, titulaire d’un CAP d’électricienne, elle s’est reconverti dans l’agriculture au gré de sa vie personnelle.
« J’étais prof de physique à Toulouse. Mon mari — un Basque et plus encore un Souletin —, plaisante-elle, m’a petit à petit ramenée au Pays basque sans que je m’en rende vraiment compte. On a eu l’occasion de s’installer à Saint-Jean-de-Luz. J’ai passé un CAP d’électricienne pour en faire mon métier. Il voulait aussi habiter en Soule. On est tombé amoureux de cette maison, qui allait avec des terres. Je me suis alors demandé comment les valoriser. »
Elle exerce toujours comme électricienne à mi-temps et constate : « Il m’est souvent arrivé qu’on me demande à parler à l’électricien. Tu sens bien que tu n’es pas légitime : tu es une femme, tu ne peux pas être électricienne ! »
Si l’électricienne a connu les stéréotypes sexistes, la théicultrice, elle, n’a pas eu à en souffrir. Elle a reçu un bon accueil dans cette vallée enclavée, très rurale, spécialisée dans l’élevage et où la population vieillissante voit se multiplier les départs à la retraite d’agriculteurs, bien souvent sans relève.
Ici, une nouvelle installation, aussi singulière soit-elle pour les habitants de la vallée, comme celle de Mylène Dupuy-Althabegoity, est toujours une étincelle de vie bienvenue.
« Il y a beaucoup de femmes conjointes qui étaient agricultrices mais non déclarées »
Elle constate autour d’elle : « En zone de montagne, il y a beaucoup de femmes conjointes qui étaient agricultrices mais non déclarées et qui s’occupaient de la maison, des enfants sans être reconnues. Elles n’ont pas de retraite. Maintenant, les choses évoluent, mais lentement car de moins de moins de jeunes s’installent. »
Alors que Mylène réfléchissait à ce qu’elle pouvait faire avec les terres associées à sa maison, un voyage au Japon lui a ouvert la voie vers le thé : « J’ai vu les théiers sous la neige avec un paysage qui ressemblait à ici et le même climat. J’avais une image de théiers au Sri Lanka ou en Inde sous un climat tropical, je ne pensais pas qu’ils pouvaient s’adapter sous nos latitudes. »
Mylène a approfondi ses recherches et s’est rendu compte que les théiers poussent dans les terres acides — comme celles du Pays basque — ; qu’il leur faut beaucoup d’eau — le climat arrosé de l’ouest des Pyrénées correspond bien — ; et des terrains en pente pour ne pas garder les racines dans l’eau.
« Je cochais beaucoup de cases », s’enthousiasme-t-elle. Sans qu’elle le sache, d’autres agriculteurs locaux ont fait le même constat au même moment. Ils sont dix à avoir lancé des plantations de thé au Pays basque et s’entraident pour échanger sur les bonnes pratiques.
Label paysan
Mylène a participé avec un autre théiculteur basque, Mikel Esclamadon, installé à Ustaritz, à l’élaboration d’un cahier des charges pour le label paysan Idoki.
« Quitte à être les premiers, autant poser un cadre pour faire une culture qui nous ressemble. Nous sommes tous en bio et la volonté qui nous a animés était de relocaliser notre alimentation. Pourquoi faire venir du thé de l’autre bout du monde alors qu’on peut en faire pousser ici ? » interroge cette agricultrice qui milite aux Écologistes (ex-EELV).
En France, la Bretagne, la Normandie et le Pays basque démarrent une filière thé et un programme de recherche a été lancé à l’échelle nationale.
Le frein à l’implication des femmes en agriculture qu’elle constate reste celui de l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Dans ce métier où le lieu d’habitation est souvent aussi le lieu de travail, les fils entre vie domestique et vie professionnelle peuvent s’emmêler au point de devenir inextricables.
Mère de famille de trois enfants, dont deux ont déjà quitté le foyer familial, Mylène se partage entre son domicile sur la côte, à Saint-Jean-de-Luz, et la maison souletine haut perchée. Son mari, lui, travaille dans la rénovation d’appartements.
Elle résume son rythme de vie : « Je laisse mon fils de 14 ans, je culpabilise de le laisser, je rentre et j’ai 10 fois plus de linge à faire… C’est là que l’égalité femme/homme est importante. »
« Je n’ai pas l’égalité à la maison et pourtant je bataille ! »
« Tant qu’on aura pas une égalité à la maison, c’est compliqué d’avoir une égalité dans les métiers, insiste-t-elle. Moi je n’ai pas l’égalité à la maison et pourtant je bataille ! Surtout que l’agriculture est un métier qui prend beaucoup de temps. »
Mylène espère commencer la commercialisation de ses thés d’ici l’année prochaine et voudrait dégager de plus en plus de temps pour son activité agricole. Face à la vallée, elle croit à son pari de vivre exclusivement de la plantation de thé d’ici quelques années.
Cet hiver, elle va transformer la grange attenante à sa maison en atelier de transformation. « Pour le thé vert, il faut empêcher les feuilles de s’oxyder, soit au wok — la méthode chinoise —, soit à la vapeur — la méthode japonaise —, celle que j’ai retenue. Je suis allée au Japon au printemps dernier pour me former et je dois y retourner. »
Elle souhaite que son expérience serve d’exemple pour que d’autres femmes empruntent le chemin vers l’agriculture. Optimiste, elle désigne une ferme sur l’autre versant de la vallée : « Là-bas, ce sont deux femmes qui reprennent l’exploitation. »
Les femmes dans l’agriculture
Les femmes représentent 1/4 des chefs d’exploitation en France et 30 % des actifs permanents agricoles. Elles gagnent peu à peu en visibilité, car elles ont toujours été présentes en agriculture mais invisibilisées derrière des hommes, qui seuls avaient le titre d’agriculteur aux yeux des administrations.
Aujourd’hui, elles sont de plus en plus nombreuses à se lancer en tant que cheffe d’exploitation — 62 % des femmes travaillant dans l’agriculture sont à la tête de leur ferme — mais restent victimes de stéréotypes de genre qui constituent autant de freins pour leur réussite dans le monde agricole.
La parité n’est pas encore au rendez-vous : au Pays basque, elles représentaient 25 % des nouvelles installations en 2010 contre 38 % à l’heure actuelle. Une nette amélioration qui demeure loin des 50 % nécessaires. Sur les dix théiculteurs qui se sont lancés au même moment au Pays basque, elles sont seulement deux femmes.