Dans le Finistère, une « école alternative » pour les migrants

Durée de lecture : 8 minutes

19 juin 2020 / Manon Deniau (Silence)



Au printemps 2018, dans un village de 600 habitants, une association bretonne a ouvert l’école alternative des Monts d’Arrée. Gérée par des bénévoles, elle a accueilli sa deuxième promotion de quinze personnes migrantes en septembre 2019. Elles y apprennent le français, le breton, les sciences... et en profitent pour se reconstruire.

  • Cloître-Saint-Thégonnec (Finistère), reportage

La bâtisse aux murs crème ressemble à n’importe quelle autre dans cette rue principale du Cloître-Saint-Thégonnec, commune finistérienne de 600 habitants perchée dans les Monts d’Arrée. À gauche de l’entrée, un banc construit en palettes a été installé. Des broderies bretonnes font office de rideaux et des affiches pour des cours de couture et des fest-noz ont été placardées par les organisations locales sur la porte blanche à la vitre opaque. Contrairement aux apparences, cette maison des associations ne sert pas uniquement aux collectifs du coin. Elle est devenue en mai 2018 l’école alternative des Monts d’Arrée, un lieu d’enseignement pour les personnes réfugiées, trois jours et demi par semaine.

En ce milieu de matinée du mercredi 11 décembre 2019, l’ambiance est studieuse dans la plus petite salle du rez-de-chaussée. Brigitte Maltet, l’une des trente professeurs bénévoles, fait noter une dictée à Ahnaf et Mehmet [1]. Les deux hommes froncent les sourcils et écrivent les sons qu’ils reconnaissent. « Le chat et le chien ? », interroge Ahnaf qui souffle ensuite dans la langue de Shakespeare : « L’anglais, ça va, mais le français, c’est plus dur… » Ce Bangladais de 16 ans comprend pourtant les questions qui lui sont posées, mais le traducteur automatique demeure nécessaire pour communiquer avec l’enseignante et son camarade de classe turc qui, lui, a plus de mal. Ahnaf est le petit dernier arrivé en novembre 2019 dans cet endroit pas comme les autres. 33 adultes et 24 mineurs exilés, dont 67 % originaires de l’Afrique de l’Ouest, en ont franchi les portes depuis ses débuts.

Le lieu est géré par l’association cloîtrienne Les Utopistes en action. « Leur apprendre le français pour les scolariser si cela est possible est notre principal objectif », résume Sandrine Corre, la coordinatrice. L’initiation à la langue permet d’anticiper le test de français demandé par l’État pour l’obtention d’une carte de résident. Surtout, ce lieu permet d’offrir gratuitement un accompagnement complet à ces personnes exilées, qui va des cours en petit groupe à l’aide individualisée en passant par le logement.

Le mercredi après-midi, lors des cours de breton, réfugiés et habitants se retrouvent comme Jean-Jacques, retraité de 65 ans.

L’idée a émergé à l’hiver 2017. En novembre de cette année-là, une quinzaine d’habitants, dont Sandrine Corre, se sont rendus au Centre d’accueil et d’orientation de Lampaul-Guimiliau, situé à une trentaine de kilomètres. À l’époque, 63 adultes y étaient logés depuis deux mois. Ce groupe aidait déjà les personnes migrantes depuis deux ans en mettant en place des collectes de vêtements mais il a pris tout à coup conscience « de l’accueil déplorable, [ils étaient] empaquetés dans des hôtels Formule 1 ».

« Certains mettent trois semaines ou un mois à pouvoir s’endormir tellement ils sont dans un état de stress épouvantable »

Des liens se sont tissés entre une quinzaine d’hommes d’origine guinéenne et ivoirienne et les locaux, des amitiés sont nées et le projet a germé. Ces migrants deviennent la première promotion de l’école en septembre 2018. En plus du français, ils y ont suivi des cours de sciences de la vie et de la terre, de mathématiques ainsi que de langue bretonne : « C’était une volonté de leur part. Dans leurs pays, ils parlent tous plusieurs langues. C’est une marque de respect envers les habitants qui les accueillent de savoir dire "Demat" ou "Mont a ra ?" ["Bonjour" ou "Comment ça va ?"] car ici, dans les Monts d’Arrée, on parle encore la langue au quotidien. » En outre, le collectif réalise le jeudi après-midi et le vendredi des activités manuelles : arts plastiques, menuiserie, chant, atelier d’écriture, musique…

Ben, grand sourire et dreadlocks relevées en queue de cheval, a fait partie de la première promotion. Aujourd’hui, cet Ivoirien de 23 ans a trouvé un travail qui lui plaît dans le « montage de chaudières ». « C’est un peu rigolo », lance-t-il, assis à l’avant de la voiture de Sandrine puisqu’il se fait conduire ce matin-là chez le dentiste. Son séjour à l’école alternative lui a permis de « comprendre plein de choses, même si je n’arrive pas encore à tout saisir de l’administration française ». Il lui reste encore des problèmes à régler concernant Pôle Emploi, la Sécurité sociale et la Caisse d’allocations familiales… Mais Ben a enfin réussi à obtenir le précieux sésame : un titre de séjour de dix ans ! Ce qui est loin d’être le cas pour tout le monde. « Il faut comprendre que certains, arrivés en octobre 2017, ne savent toujours pas où leur dossier en est », tonne Sandrine Corre, 46 ans, qui s’est toujours dévouée aux autres.

En plus des cours, les réfugiés pratiquent des activités manuelles telles que la menuiserie.

Après avoir offert le gîte et le couvert à des femmes battues et à des jeunes toxicomanes, Sandrine héberge actuellement trois migrants, dont Ben qui fut le premier. Avec lui, elle a plongé dans le quotidien d’un demandeur d’asile en France. « C’est clair que quand tu ne vis pas avec eux, tu ne te rends pas compte de la violence que c’est d’être ici, raconte-t-elle autour d’un café. Ben est parti pour une raison X de son pays mais il n’a pas choisi d’être là. » Le jeune adulte a dû fuir son pays natal pour la Libye en marchant sans eau dans le désert. Ses compagnons sont morts de déshydratation. « On parle des morts dans la Méditerranée mais on en trouve également dans le sable », compare Sandrine.

Arrivé sur place, Ben a subi comme les autres le mauvais traitement des passeurs qui l’ont envoyé de force en Italie. « Là-bas, il a connu le racisme, des agressions sexuelles, des propositions de prostitution contre un logement », dit Sandrine. Ben est arrivé en France en septembre 2017 et tout cela, il a dû l’écrire dans un récit de vie, le répéter encore et encore pour demander l’asile auprès de l’Office français pour les réfugiés et les apatrides (Ofpra) à Paris. « Après l’entretien, on ne pouvait plus parler… », se souvient Sandrine.

L’objectif est aussi d’intégrer les personnes migrantes dans la vie du bourg

Beaucoup de migrants développent à leur arrivée, à cause de leur parcours de vie, un syndrome de stress post-traumatique qui se caractérise par des « hallucinations, des cauchemars ». « Certains mettent trois semaines ou un mois à pouvoir s’endormir tellement ils sont dans un état de stress épouvantable », témoigne Sandrine Corre. L’association qui gère l’école loue donc une maison, dans la campagne calme et vallonnée finistérienne, où entre six et huit personnes vivent en autonomie : « Mais il existe des règles et un contrat est signé entre eux et nous. » Souvent, c’est là-bas que la coprésidente passe ses soirées « devant la cheminée ou lors d’une partie de sport » à répondre à leurs questions. Dans ces moments de détente, les langues se délient. « J’essaie de mettre en place un état d’esprit familial, dit celle que tout le monde ici surnomme Tata. Je me faisais appeler ainsi bien avant, mais la tata africaine est celle qui est toujours là pour s’occuper d’eux. Pour eux, ça résonne tout de suite. »

Cette fresque a été réalisée en juin 2019 pour montrer le soutien de la population du Cloître-Saint-Thégonnec envers les réfugiés.

En une heure de discussion, elle aura décroché son téléphone trois fois, à chaque fois à propos de l’école alternative des Monts d’Arrée. « Ici, on se trouve tout le temps dans l’urgence », s’excuse-t-elle. Tout est fait avec des bouts de ficelle. Sandrine Corre estime à plus de 1.000 euros par mois les frais de fonctionnement : 800 de nourriture, 400 de logistique, 150 en fournitures en plus du loyer de la maison. La communauté de communes de Morlaix a apporté 8.500 euros pour une année. Le reste provient de dons et de la bonne volonté des habitants du territoire. Par exemple, Jean-Jacques, retraité de 65 ans nouvellement installé, vient apprendre ici le breton une heure le mercredi après-midi, en soutien, alors qu’il prend déjà des cours ailleurs : « Ma cotisation va à l’association. »

Cette démarche s’inscrit dans celle, plus générale, d’intégrer les personnes migrantes dans la vie du bourg. « Tous les matins, l’un d’entre eux va acheter des baguettes à l’épicerie, le seul commerce du Cloître-Saint-Thégonnec », ajoute Sandrine Corre. Les cours de football en salle sont ouverts à tout le monde le mercredi soir et le groupe a ses petites habitudes dans un café associatif du bourg à côté où ils se rendent le week-end à vélo.

La mairie n’a jamais été réticente au projet, et dès le départ, elle a même mis gratuitement à disposition la Maison des associations. Peint noir sur blanc dans le village depuis juin 2019, on lit : « En accord avec la mairie et Les Utopistes en action, Sébastien alias SKP, membre de Dispac’h [un collectif bretonnant anticapitaliste, féministe et écologiste] a réalisé une fresque à l’occasion d’un fest-noz en soutien à l’école alternative », dit Luz Chauveau, l’un des deux professeurs de breton qui vient deux fois par mois, lui-même membre. [2]

En face des rideaux brodés et du banc en bois, sur un pan de mur blanc est dessinée une main de couleur noire qui en serre une autre, blanche, dans un rond rouge. Au-dessus est suspendu un gwenn ha du breton, un drapeau du Trégor, le territoire des Monts d’Arrée, ainsi qu’un triskell, un symbole breton. En-dessous, on peut lire en breton, etre ar pobloù. Entre les peuples.





[1Les prénoms ont été modifiés.

[2Depuis ce reportage, il y a eu un changement à la mairie avec la réélection de l’ancien maire Jean-René Péron le 27 mai 2020. Il remplace Véronique Pereira qui avait effectué un mandat.


Lire aussi : À 1.200 mètres d’altitude, une ferme collective et équitable depuis vingt ans

Source : Article transmis amicalement à Reporterre par Silence.
Photos : © Manon Deniau sauf :
. chapô : © Géraldine Aresteanu
. Menuiserie. © Ecole alternative des monts d’Arrée

DOSSIER    Migrations

THEMATIQUE    Pédagogie Éducation
2 juillet 2020
Au Kosovo, Serbes et Albanais luttent ensemble pour protéger leurs rivières
Reportage
3 juillet 2020
Face à l’opposition, EDF déplace son projet de déchets nucléaires de Belleville-sur-Loire à La Hague
Info
2 juillet 2020
Railcoop, la coopérative qui fait renaître les lignes de train abandonnées
Alternatives


Dans les mêmes dossiers       Migrations



Sur les mêmes thèmes       Pédagogie Éducation





Du même auteur       Manon Deniau (Silence)