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Reportage — La balade du naturaliste

Dans les Alpes, les lagopèdes reprennent l’espace laissé libre par les skieurs

Relique de l’ère glaciaire, le lagopède souffre du réchauffement climatique et de l’extension des domaines de ski alpin. Grâce à la fermeture des remontées mécaniques du fait du Covid-19, la « perdrix des neiges » bénéficie d’un sursis salutaire.

Ce reportage s’inscrit dans notre série La balade du naturaliste : une randonnée à la découverte d’une espèce ou d’un milieu exceptionnel, en compagnie d’un passionné, qui nous explique.


  • Flaine (Haute-Savoie), reportage

La neige crisse sous nos peaux de phoques et un silence inhabituel règne sur le domaine de ski alpin de Flaine, en Haute-Savoie. En cette mi-janvier, l’épidémie de Covid-19 a chassé les skieurs. Dans ce grand cirque naturel d’altitude où les pistes damées jouxtent la réserve naturelle nationale de Sixt-Passy, Bertrand Muffat-Joly, agent de l’Office français de la biodiversité (OFB), grimpe à la recherche des lagopèdes. Cet oiseau (Lagopus muta), membre de la famille des galliformes, comme le tétras-lyre, est souvent surnommé la « perdrix des neiges » pour son plumage blanc hivernal et son adaptation à la haute montagne, où il vit toute l’année entre 1.800 et 3.000 mètres d’altitude. L’un des plus gros noyaux de la population alpine de l’espèce peuple les environs de Flaine.

Bertrand Muffat-Joly, agent de l’Office français de la biodiversité.

Menacé par le réchauffement climatique et les activités humaines, le lagopède a vu son habitat nettement reculer depuis le début du XXe siècle. En France, il a disparu des Alpes du Sud. En Savoie, en Haute-Savoie et dans les Pyrénées, où il est encore présent, son habitat se fragmente. « En trente ans, la distribution géographique du lagopède a diminué d’un tiers, comme ses territoires », note le biologiste Daniel Cherix, professeur honoraire au département d’écologie et d’évolution de l’Université de Lausanne et spécialiste de la faune alpine, avec qui Reporterre s’est entretenu par visioconférence.

« C’est très intéressant de voir comment les lagopèdes investissent l’espace actuellement » 

Dans le cirque de Flaine, le thermomètre affiche - 6 °C. Un vrai temps de lagopède. Comme depuis vingt-cinq ans, Bertrand Muffat-Joly vient effectuer son observation hebdomadaire dans cette cuvette d’altitude. Avant de chausser les skis, ce spécialiste des galliformes de montagne qui a participé à la plupart les études de référence sur le lagopède dans les Alpes du Nord, a sorti son antenne télémétrique pour capter le signal de Chaudron, un lagopède équipé d’un GPS depuis trois ans. La puce sonne, le volatile est bien là. L’hiver, lorsque la neige recouvre la végétation, les lagopèdes parcourent les crêtes exposées, où le vent chasse la neige et laisse apparaître des feuilles de rhododendron. C’est là qu’il faut chercher Chaudron et ses congénères. Après deux heures d’ascension en zigzag entre les sapins et les pins cembro, Bertrand Muffat-Joly repère dans la neige une crotte du galliforme issu de l’ère glaciaire. Quelques mètres plus loin, des traces se détachent sur une petite élévation de terrain. L’oiseau est tout proche. « Il faut chercher une tache plus blanche que la neige », chuchote Bertrand Muffat-Joly. Soudain, une silhouette nonchalante apparaît sur une crête en surplomb d’une combe enneigée. Un lagopède picore tranquillement des pousses. Ce n’est pas Chaudron, mais un autre mâle.

La station de Flaine.

Depuis le début de l’hiver, Bertrand Muffat-Joly observe ici davantage de lagopèdes que ces quinze dernières années. « Il y a une érosion constante de la population de lagopèdes. Mais cela faisait plusieurs hivers que je n’avais pas vu neuf lagopèdes ensemble sur le domaine skiable. Depuis le début de l’hiver, l’oiseau qu’on suit par GPS a une activité totale, alors que l’hiver dernier, il avait été dérangé plusieurs fois par des skieurs et s’était moins déplacé. C’est très intéressant de voir comment les lagopèdes investissent actuellement l’espace. Ils peuvent reconquérir le terrain », explique Bertrand Muffat-Joly. Pendant le premier confinement, en mars, il avait installé des balises acoustiques au milieu des pistes, où d’habitude des milliers de skieurs glissent chaque jour entre décembre et avril. « Là, j’ai entendu chanter un tétras en pleine journée », se réjouit-il.

Le grignotement de la nature par les activités humaines dérange le lagopède

Le naturaliste n’est pas venu voir seulement le lagopède. Tout en pistant l’oiseau, il fait des détours pour repérer des vallons dans le voisinage immédiat du domaine skiable que l’OFB veut sanctuariser pour que les skieurs hors-piste ne dérangent pas les animaux y trouvant refuge. « Avant, les conséquences du domaine skiable se limitaient aux pistes et aux télésièges. Maintenant, elles sont partout où les skieurs peuvent descendre. J’ai des photos d’un dimanche après un coup de neige suivi d’un grand beau : toute la zone était sillonnée de traces de skieurs. Par rapport à il y a trente ans, le matériel et l’extension du domaine skiable permettent d’aller skier presque partout dans le cirque », explique Bertrand Muffat-Joly. Ce grignotement de la nature par les activités humaines dérange et stresse le lagopède, qui se reproduit moins.

Le lagopède (« Lagopus muta »), membre de la famille des galliformes, comme le tétras-lyre, est souvent surnommé la « perdrix des neiges ».

Pour le biologiste suisse Daniel Cherix, la multiplication des pratiques hors-piste pose un problème pour la protection des espèces sauvages. « La montagne est beaucoup plus fréquentée en hiver qu’auparavant. Il y a de plus en plus de gens en raquettes, à ski de randonnée… La pénétration dans le milieu naturel entraîne une perturbation de la faune et de la flore et va par exemple faire chuter le taux de fécondité de certains êtres vivants. Le plus important pour la survie d’une espèce, c’est sa reproduction. Si le taux de reproduction d’une espèce s’effondre, elle est condamnée. Le tourisme de montagne devra être repensé », dit le chercheur.

Sur les pentes enneigées de Flaine, les observations récentes de Bertand Muffat-Joly se confirment. Sur un replat parsemé de monticules rocheux, quatre autres lagopèdes apparaissent, dont Chaudron, qui s’envole juste devant nous en lâchant le cri guttural typique de cette espèce.

Dès que la « perdrix des neiges » se dresse sur le passage d’enjeux économiques, la bienveillance disparaît 

« Le lagopède chante au début et à la fin de son envol », décrit Frédéric Sebe. Quelques jours après cette randonnée, Reporterre a rencontré ce neuro-éthologue dans son laboratoire du campus de l’université de Saint-Étienne (Loire). Chaque début d’été, le chercheur accompagne Bertrand Muffat-Joly à Flaine pour le comptage des lagopèdes — la démographie de l’espèce est mal connue. À cette fin, Frédéric Sebe pose des boîtes acoustiques, plus fiables que l’oreille humaine. En étudiant ses données, il a fait une découverte assez sombre pour l’avenir du lagopède. « On s’est rendu compte que 40 % des mâles lagopèdes sont des mâles “satellites”, c’est-à-dire de passage, qui n’ont ni territoire ni femelle. C’est dramatique pour une espèce d’avoir une aussi forte proportion de mâles non reproducteurs », soupire Frédéric Sebe, assis dans son étroit bureau, où s’entassent une foule d’appareils électroniques et quelques bois de cerfs. La population réduite de lagopèdes pousse les individus à privilégier leur survie à la reproduction.

En lien étroit avec les responsables de la station de Flaine, Bertrand Muffat-Joly estime qu’il existe une bonne entente entre les scientifiques qui travaillent à la protection du lagopède et les employés du domaine skiable, notamment pour la délimitation de zones interdites aux skieurs pour laisser l’oiseau tranquille. Mais, dès que la « perdrix des neiges » se dresse sur le passage d’enjeux économiques, la bienveillance disparaît. « Une extension du domaine skiable est prévue en haut du domaine de Flaine. Ce sont les derniers sanctuaires de la faune sauvage dans le cirque. On ne peut pas les “compenser”. Ils veulent faire du lagopède leur mascotte pour la station. C’est de la communication », râle l’agent de l’OFB. Lui-même touche du doigt les limites de son travail d’observation de terrain. « Le lagopède est chez lui ici et il se maintient coûte que coûte, malgré la présence des humains. Il vit dans un milieu de “misère”, sous les télésièges. Ma grosse frustration : j’ai du mal à dire que j’ai apporté une pierre à l’édifice pour sauver cette espèce. On accumule beaucoup de connaissances, mais il faudrait passer au plan B pour les protéger. »

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