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ReportageMontagne

Dans les Pyrénées, le ski s’accroche aux derniers flocons de neige

Sans les canons à neige, il y aurait très peu de neige dans la station de Grandvalira (Andorre). Ici, le 2 février 2024.

La neige fait défaut dans les stations des Pyrénées. Lourds investissements, canons à neige… Les stations tentent le tout pour le tout, parfois avec déni.

Pas-de-la-Case (Andorre), reportage

Il fait beaucoup trop chaud pour un mois de février. Le thermomètre extérieur, accroché à la façade d’un bâtiment, affiche 6 °C. Une température inhabituelle pour une ville perchée à plus de 2 000 mètres d’altitude. Au Pas-de-la-Case, en Andorre, dans les Pyrénées, les pentes, habituellement recouvertes d’un épais manteau blanc, sont à peine saupoudrées, laissant apercevoir de l’herbe qui commence même à verdir. Le pic de Font Negra, qui culmine à 2 830 mètres, est parsemé de grandes taches brunâtres. Il fait si chaud qu’au guichet de vente des forfaits de ski de la station de Grandvalira, un homme circule en t-shirt.

Cela fait trois semaines que les Andorrans n’ont pas vu le moindre flocon. Au mois de janvier, il est tombé seulement 17 mm de pluie contre 78 mm en janvier 2022. « Il est tombé seulement 10 à 20 % des précipitations qui auraient dû tomber par rapport à la moyenne », explique Christophe Dedieu, président pour l’association Météo Pyrénées.

« Depuis vingt ans que je vis ici, cela n’est jamais arrivé. Il fait trop chaud », soupire Magi Maestre, gérant du magasin Ski Republic, situé au pied des pistes, qui fait travailler six personnes. Une situation qu’il ne relie pas forcément au réchauffement climatique. « C’est un cycle qui va passer », espère-t-il. Il préfère faire confiance à la station de Grandvalira, dont la concession vient d’être renouvelée pour les cinquante prochaines années. « De gros investissements sont faits, tout ne peut pas s’arrêter du jour au lendemain. Même si la saison se réduit un peu, on continuera de travailler. Je veux croire que ce n’est pas fini », assure le gérant.

Enneigement des Pyrénées de 2017 à 2024. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

De coûteux investissements dans l’or blanc

Le domaine skiable, qui s’étend sur les villes du Pas-de-la-Case, Grau Roig, Encamp, Soldeu, El Tarter et Canillo, semble en effet très confiant en l’avenir. Il a dévoilé un plan d’investissement de 140 millions d’euros sur cinq ans. « Nous modernisons certains équipements, nous agrandissons les domaines skiables progressivement et nous connectons certains de nos domaines skiables avec l’installation de remontées mécaniques », explique Josep Marticella, l’un des responsables de la station, dans un entretien à La Tribune.

Le 2 février 2024, mis à part les pistes enneigées par les canons à neige, les montagnes alentour sont bien trop brunes. © Laury-Anne Cholez / Reporterre

La station s’est même agrandie avec de nouvelles pistes et 110 nouveaux canons à neige. « Il s’agit d’un investissement historique, le plus important de ces dernières années, ce qui renforce les efforts et l’intérêt porté aux stations, dans le but d’optimiser les ressources et de conserver notre place de référence au sein des Pyrénées et dans le sud de l’Europe », peut-on lire dans un communiqué de presse.

Mais ces nouveaux canons à neige n’ont pas beaucoup tourné ces dernières semaines. « Il fait trop chaud pour faire de la neige de culture », explique Louis Rocafort, responsable des pistes qui travaille à la station depuis trente ans. Les deux retenues collinaires dans lesquelles il faudra pomper pour fabriquer des flocons sont donc encore pleines à ras bord. « Mais s’il fait froid et qu’on les utilise pendant quinze jours, elles vont bien se vider », poursuit-il.

« Si l’année est mauvaise, on travaille quand même »

Des difficultés qui n’empêchent pas les skieurs d’être au rendez-vous. Chaque matin, ils font la queue devant les caisses pour acheter leur forfait — 64 euros la journée — avant d’emprunter les remontées mécaniques et de dévaler les pistes. Le 2 février, seulement 60 % du domaine était ouvert. « La neige n’est pas si mal, on est contents d’être ici », raconte un skieur.

Un peu plus loin, un professeur salue ses derniers clients. Il enseigne le ski depuis vingt-quatre ans. « Bien sûr que j’ai peur qu’il n’y ait plus de neige. Si c’est le cas, nous n’aurons plus de travail », explique-t-il. Il est parfaitement conscient que le réchauffement climatique est à l’origine de cette sécheresse. Mais à la fin de l’entretien, il refusera qu’on note son nom par peur de représailles. « Les chefs ne veulent pas qu’on dise qu’il y a moins de neige. J’ai peur de leur réaction. S’ils voient que j’ai témoigné, ils pourraient me licencier », dit-il avant de s’éloigner.

Le manque de neige reste un sujet très sensible parmi les salariés de la station. « Si on a un discours alarmiste, on n’aura pas le moral. Moi, le ski, j’y crois encore, je veux rester positif et optimiste », explique un autre salarié.

Dans la station, peu de salariés osent parler du manque de neige, par peur de représailles. © Laury-Anne Cholez / Reporterre

Dani Fané, lui, responsable de l’école de ski, n’hésite pas à témoigner. Il nous reçoit dans son petit algeco installé au pied de la piste, d’où il gère une équipe de 115 monitrices et moniteurs. Face au manque de neige, il tente lui aussi de se rassurer. « On peut produire de la neige artificielle, donc même si l’année est mauvaise, on travaille quand même. Les gens qui veulent skier viennent ici. On est les plus chanceux par rapport aux autres stations à plus basse altitude, je pense qu’on sera les derniers à perdre notre travail. »

Il est vrai que la situation est encore pire ailleurs : de nombreuses petites stations ont dû fermer leurs portes. Les plus gros domaines ne sont pas mieux lotis. Il suffit de jeter un œil aux webcams d’Ax-les-Thermes ou de Font-Romeu pour observer de fins rubans de neige blanche se détachant d’une montagne brune.

Le peu de neige capturé par les webcams d’Ax-les-Thermes, le 9 février 2024. © Ax-les-Thermes

« La vallée sans le ski, c’est la désertification »

L’enjeu est de taille, tant le ski est la locomotive des stations de sports d’hiver et pèse 30 à 40 % du PIB de l’Andorre, selon La Tribune. Près de 2,3 millions de tickets de ski à la journée ont été vendus l’année dernière par Grandvalira.

Sans neige, les touristes viendront-ils encore séjourner dans la principauté ? « C’est comme si vous alliez à la plage et qu’on vous interdisait de nager. Bien sûr qu’il y aura toujours des gens qui iront se promener sur le sable, mais ils seront moins nombreux. Ici, c’est pareil pour le ski. Les gens vont vivre de quoi ? La vallée sans le ski, c’est la désertification », poursuit l’un des salariés sous anonymat.

Combien de temps encore ces stations pourront-elles fonctionner ? L’Observatoire pyrénéen du changement climatique (OPCC) prévoit une réduction de 60 à 80 % de la neige d’ici 2050. Même la très sérieuse Cour des comptes s’inquiète de leur viabilité économique. Dans un rapport publié le 6 février, son constat est sans appel. Des élus y dénoncent entre autres les plans de développement de Font-Romeu qu’ils estiment « manquer de réalisme » en « maintenant jusqu’en 2047 un nombre de journées skieurs stable ».

Ax-les-Thermes ne s’en sort pas mieux, en envisageant de réaliser 45 millions d’euros d’investissement sur son domaine skiable. « [...] Des investissements significatifs sont projetés sans que la capacité à financer ces choix soit avérée », souligne la Cour des comptes.

« Les gens se mettent la tête dans le sable, ils ont une activité économique à préserver et ont du mal à se projeter sur l’après, explique Christophe Dedieu, de l’association Météo Pyrénées. Les hivers d’avant ne reviendront jamais. Il faut vivre avec son temps. »

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