Dans un pays climatosceptique et autoritaire, des jeunes Russes se mobilisent pour le climat

Durée de lecture : 6 minutes

11 octobre 2019 / Estelle Levresse (Reporterre)

Malgré les conditions difficiles pour manifester dans leur pays, les Russes, notamment les jeunes, ne veulent plus rester à l’écart des actions contre le changement climatique menées dans le monde entier.

  • Moscou (Russie), correspondance

Une pancarte en carton entre les mains et un sac sur le dos pour alerter ses concitoyens sur la crise climatique. Chaque vendredi depuis plusieurs mois, quelle que soit la météo, il se tient debout, seul, devant la statue de la place Pouchkine ou devant le bâtiment de l’administration présidentielle, dans le centre de Moscou.

Arshak Makichyan, 25 ans, cheveux courts et noirs, air grave et regard déterminé, a rejoint le mouvement mondial Fridays for Future en mars 2019. « Il y a encore un an, je ne savais pas à quel point la situation climatique était critique. J’ai découvert les vidéos de Greta Thunberg sur Twitter l’automne dernier et j’ai compris que nous allions vers une catastrophe environnementale. »

C’est une marche organisée en février en mémoire de l’opposant Boris Nemtsov, assassiné en 2015, qui lui a donné le déclic pour agir. « Avant, j’avais peur d’aller à des rassemblements. Pour la première fois, je participais à une marche et à ce moment-là, j’ai réalisé que je devais faire quelque chose. »

« J’ai décidé d’abandonner mon projet de carrière. Je dois agir en Russie maintenant » 

Il a alors utilisé la seule forme de mobilisation permise en Russie sans avoir à demander l’aval des autorités, à savoir le « piquet de grève solitaire ». Les six premières semaines furent vraiment difficiles, le jeune moscovite d’origine arménienne se sentit très seul. Un article du Moscow Times — publication locale en anglais — l’a sorti de l’anonymat. « Les policiers sont venus me voir. Ils avaient dû lire l’interview. Ils m’ont demandé combien j’étais payé pour être là et ont vérifié mes papiers. »

Arshak Makichyan.

Bien qu’Arshak Makichyan s’intéresse à l’écologie depuis longtemps, rien ne le destinait à devenir activiste pour le climat. Étudiant au conservatoire de musique de Moscou, il pensait poursuivre des études à Berlin pour devenir violoniste professionnel. « Ma vie a beaucoup changé dernièrement, dit-il à Reporterre. J’ai décidé d’abandonner mon projet de carrière. Je dois agir en Russie maintenant, je ne peux pas rester à l’écart alors qu’en ce moment même la planète meurt. »

Au départ, ses parents étaient très inquiets et ont essayé de le dissuader de continuer. « Ma mère avait peur. J’ai eu une conversation très désagréable avec mon père. Avec le temps, ils ont fini par accepter même s’ils ne comprennent pas forcément mon action », dit le jeune homme.

Malgré les pressions, les difficultés et des moments de désespoir parfois, sa détermination n’a pas faibli. Au mois d’août, jour de remise des diplômes au Conservatoire de musique après des années de travail acharné, il n’assista pas à la fête organisée pour l’évènement car c’était un vendredi. « Tout le monde jouait de la musique, se félicitait, lisait des poèmes, mais, pour moi, c’était une sorte d’hypocrisie. Comment faire la fête et ne pas agir pour sauver la planète ? »

Des « piquets solitaires à plusieurs » 

À force de persévérance, de messages, de pétitions, de photos et vidéos publiés sur les réseaux sociaux et relayés par quelques associations actives en Russie comme Greenpeace, Climate Action Network ou 350.org, son combat s’est fait peu à peu entendre. Arshak Makichyan reçoit depuis de nombreux messages de jeunes souhaitant rejoindre le mouvement ou lui demandant conseil pour agir.

Rassemblement à Kaliningrad.

« C’est génial, un peu partout en Russie, des jeunes commencent à se mobiliser. À Kaliningrad, ils coordonnent des actions de masse autorisées une fois par semaine. Ils sont parfois 50 ou 60. À Saint-Pétersbourg, deux fois de suite, ils ont rassemblé une centaine de personnes. À Tomsk, une jeune fille milite tous les vendredis… »

À Iekaterinbourg.

À l’occasion de la semaine internationale pour le climat, le vendredi 27 septembre a été marqué par des actions variées sur tout le territoire russe. Le message d’une jeune fille de Novossibrisk — Sasha Shugai – a été diffusé en russe et en anglais sur le bâtiment des Nations unies, à New York, pendant le sommet sur le climat de l’ONU.

À Irkoutsk.

Certaines villes autorisent les rassemblements collectifs, ce n’est pas le cas à Moscou. Dans la capitale, le contexte est particulièrement tendu depuis les lourdes condamnations prononcées après les manifestations de l’été réclamant des élections locales « libres ».

Qu’à cela ne tienne, certains jeunes Moscovites — Arshak Makichyan en tête — font la queue sur la place Pouchkine pour des « piquets solitaires à plusieurs ». Devant l’imposante statue du grand écrivain russe, ils défilent les uns après les autres, chacun déployant sa pancarte à tour de rôle.

« Ici, les autorités et les médias affiliés au pouvoir ignorent la crise du climat » 

Paulina, 23 ans, étudiante en école d’art, a surmonté sa peur pour participer. « C’est un peu effrayant de venir ici, surtout après les derniers événements mais c’est l’unique moyen que nous avons de protester en Russie. Les jeunes des autres pays ont beaucoup de chance de pouvoir manifester dans la rue. »

Paulina.
« Ne fermez pas les yeux sur la réalité. Sauvez ce monde. »

En participant à cette action, Margarita, jeune fille de 15 ans, sait qu’elle brave les autorités. Les mineurs n’ont pas le droit de réaliser des piquets de grève.

« Notre planète se noie dans le plastique », affiche la pancarte de Lilia, 20 ans. « Les gens doivent prendre conscience qu’on n’a qu’une seule planète. Surtout les générations les plus âgées, qui sont très sceptiques sur les questions d’environnement. »

Lilia.

Alexandre, 30 ans, est militant écologiste de longue date. « Pendant des années, le gouvernement a tout simplement nié l’existence du changement climatique mais nous constatons aujourd’hui les terribles incendies qui se produisent en Sibérie, les inondations, etc. On ne peut plus garder le silence, les gens doivent être sensibilisés à ces problèmes. Nous allons nous battre pour le climat. »

Alexandre.

Au total, la journée du 27 septembre aura rassemblé plus de 600 participants dans une trentaine de villes. « La plus grande mobilisation pour le climat en Russie jusqu’à présent », se réjouit Greenpeace. Bien sûr, comparé aux milliers de jeunes qui sortent dans la rue un peu partout dans le monde, cela paraît dérisoire. Pour Arshak Makichyan, c’est déjà une grande avancée pour la Russie. « On est vraiment partis de zéro. C’est compliqué de mobiliser pour une cause quand personne n’en parle et qu’il n’y a pas d’éducation à l’environnement. Nous avons beaucoup de travail à faire pour diffuser l’information. Ici, les autorités et les médias affiliés au pouvoir ignorent la crise du climat. Ils craignent que les gens découvrent la vérité : qu’il est urgent d’arrêter la production pétrolière dans l’Arctique et qu’il faut investir dans les énergies renouvelables. »

« Act Now ! » : « Agir maintenant » est le message que plusieurs associations — Greenpeace, Fridays for Future, Extinction Rebellion, 350.org, Climate Action Network, Russian Social-Ecological Union — ont souhaité faire passer le 27 septembre à travers l’évènement collectif qu’elles ont organisé devant la Maison Blanche, siège du gouvernement russe à Moscou. « L’écologie a été longtemps placée à l’arrière plan en Russie car nous avons divers problèmes sociaux aigus et les gens pensent toujours que ça peut attendre. Mais maintenant, nous devons agir », déclare Nicolas étudiant moscovite de 23 ans, venu participer à l’évènement.

Signe positif que les choses évoluent néanmoins, la Russie a ratifié l’accord de Paris le 23 septembre. Vassilli Yablokov, expert chez Greenpeace Russie, veut y voir « un pas dans la bonne direction ». « C’est une reconnaissance du problème et des objectifs de l’accord de Paris. Maintenant, la Russie doit adopter ses documents nationaux pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Nous espérons qu’elle le fera rapidement car il n’y a plus de temps à perdre. »


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Source : Estelle Levresse pour Reporterre

Photos : © Estelle Levresse/Reporterre
. chapô : un des « piquets de grève solitaire » à Moscou. Sur la pancarte : « Notre vie vaut plus que la croissance économique. »
. Arshak Makichyan : © Arshak Makichyan
. Iekaterinbourg, Kaliningrad, Irkoutsk, « Act Now » : © Greenpeace

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