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Dans un « quartier sensible » de Valence, le jardin partagé cultive bien plus que la terre

2 décembre 2015 / Emmanuel Daniel et Matthieu Clavel (Reporterre)



Dans le quartier « sensible » de Fontbarlettes, à Valence, quatre jardins partagés servent de potager et d’espaces de liberté. Entre les barres d’immeubles et les façades tristes, entraide et convivialité font pousser l’espoir.

- Valence (Drôme), reportage

« Fontbarlettes ! C’est un quartier où il ne fait bon ne pas vivre. » « Le fils d’une amie est mort à cause d’une balle perdue. » « Ils auraient besoin de plus de police. » Ce samedi, sur le marché de Valence, les badauds sont peu nombreux à me parler de manière positive du quartier de Fontbarlettes, une ZUS (Zone urbaine sensible), dans l’est de la ville. Mes premières impressions confirment les leurs. Certains immeubles ont été rénovés ces dernières années mais d’autres affichent des façades tristes et fatiguées. Les parkings et certains murs gardent les stigmates des voitures brûlées pendant les nuits de colère ou d’ennui. Des jeunes sillonnent les rues en roue arrière, sans casque, sur leurs scooters, tandis que d’autres me proposent des drogues diverses.

Un peu plus loin, entre des barres d’immeubles, la maison de retraite et l’école, on voit se dessiner un village de cabanes, protégé par des haies et des portails. À l’intérieur, une quinzaine de personnes s’activent. Taille de haie, désherbage, paillage, broyage, réparations diverses... Ils participent à un des deux chantiers collectifs obligatoires de l’Oasis de Rigaud, le plus grand des quatre jardins partagés du quartier. Thomas et Maxime, deux salariés de l’association Le Mat Drôme coordonnent, mais chaque participant sait à peu près ce qu’il a à faire. En un peu plus de deux heures, les parties communes du jardin sont nettoyées et les arbres taillés.

« Un moment de convivialité »

Dans l’Oasis, 47 parcelles de 50 à 100 mètres carrés, occupent l’espace. Sur chacune d’elle ou presque, les jardiniers ont construit une tonnelle, une terrasse, et bien sûr organisé un potager. Un peu plus loin, l’association dispose également d’une trentaine d’autres parcelles, réparties en trois jardins. En tout, 1,5 hectare divisé en soixante-dix parcelles cultivées par autant de familles, a gagné du terrain sur le béton.

Les parcelles servent de potagers mais aussi d’espaces de liberté en bas des tours. « Ça permet de retrouver le lien à la terre, avoir ses propres légumes, son coin de verdure et, le plus important, le barbecue ! L’Oasis porte vraiment bien son nom, estime Kamel, qui se repose sur le manche de sa fourche. Si on ne regarde pas en hauteur, on a l’impression qu’on n’est plus dans le quartier », poursuit-il.

En cette matinée de chantier participatif, l’Oasis s’emplit de vie et de sons. Celui des binettes qui grattent les allées, des sécateurs qui courent le long des feuilles, des conversations en arabe, de la tronçonneuse de Thomas, des éclats de rires de Kamel et de Denise. « C’est un moment de convivialité, s’enthousiasme cette retraitée, qui prend une pause au soleil. Ça me permet de voir des gens et de sortir de mon appartement. »

Ces activités communes tissent des relations entre les jardiniers et les poussent à s’entraider. Aziz, la trentaine, me montre les quelques pieds de tomates qui subsistent en ce début novembre. Il me parle en déracinant les « mauvaises herbes » devant sa parcelle. Entre deux coups de binette, il explique que dès qu’il aura fini, il passera à celle d’à côté. Quand je lui demande si ça le dérange de nettoyer devant chez son voisin, il me regarde d’un air surpris : « Ben non, il ferait pareil pour moi. Bosser en équipe, c’est mieux que tout seul. »

« Le cœur de la vie des gens »

Chacun a ses raisons pour venir au jardin. Deux motivations reviennent néanmoins régulièrement dans la bouche des habitants. La qualité des produits et le gain économique. « Quand on est une famille de six personnes, économiquement, ça fait la différence. En plus, on sait ce qu’on a dans nos assiettes. Ça vient pas du supermarché », lance Sophie, au jardin depuis quelques mois, alors qu’elle ramasse un tas de feuille avec ses deux enfants enthousiastes. Kamel met lui aussi en avant l’aspect économique. « J’achète environ 60 % en moins de légumes », explique ce nouveau passionné de jardin. Il a même été salarié de l’association trois heures par semaine pendant une période de chômage.

Pour Thomas, ces petits changements alimentaires sont d’autant plus importants que les habitants du quartier sont plutôt habitués à « chercher le premier prix » quand ils font leurs courses. Pour lui, ces jardins participent à la souveraineté alimentaire du quartier. « Relocaliser la production est un enjeu plein de sens pour demain. En cas de choc, pétrolier par exemple, on devra peut-être produire nous même notre nourriture », prévient-il.

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Thomas, le maraîcher.

Mais dans un quartier de 8.000 habitants dont le revenu moyen par foyer est de 744 euros, le problème ne se pose pas en ces termes. On pense moins à préparer l’avenir qu’à faire face au présent. « Ils n’ont pas une approche idéologique mais pragmatique. Leur motivation de départ est d’avoir des légumes frais. Mais en jardinant, ils entrent dans un monde et une logique qu’ils n’avaient pas entrevus jusque-là : le respect de l’environnement », dit le maraîcher aux longs cheveux glissés dans son bonnet de rasta. « Le jardin est devenu le cœur du quartier, le cœur de la vie des gens », poursuit-il. Et pas seulement celle des jardiniers. « Avant l’extension de l’Oasis, on a fait le tour des immeubles. Il y a des personnes qui n’avaient pas envie de jardiner mais se réjouissaient de cette qualité de vie supplémentaire. »

Prendre aux jeunes pour donner aux vieux

Aziz, la trentaine, était adolescent au moment de la création du jardin. Il se rappelle qu’à l’époque, il n’avait pas vu d’un bon œil la transformation en potagers de la vaste esplanade, terrain de jeu idéal pour leurs déambulations en scooters. « On avait l’impression qu’il prenaient aux jeunes pour donner aux vieux. » Mais aujourd’hui, les jeunes du quartier semblent l’avoir accepté. « Les gamins savent qu’ils vont bouffer les légumes qui sortent du jardin. Le jardin est respecté alors que le mobilier urbain ne tient pas deux mois », fait remarquer Thomas, en montrant un banc calciné le long des haies. Il anime des classes pédagogiques avec les élèves des écoles alentour et, depuis cinq ans, il travaille une parcelle chaque mercredi avec un groupe d’élèves qui se partagent la récolte en fin de journée. Après le jardin, ces jeunes de 6 à 12 ans se réunissent en assemblée pour régler les conflits de l’après-midi.

Celui qu’on surnomme Tonton Kader, généreux de son temps et de ses mains quand il s’agit d’aider l’association, se réjouit de les voir prendre goût au travail de la terre. « C’est important qu’ils soient ici plutôt que dans la rue. Car, quand on s’ennuie, on fait des bêtises. » Thomas liste les effets positifs de ces ateliers pédagogiques : « Les plus turbulents à l’école sont les meilleurs éléments au jardin. Les autres les regardent différemment et ça leur donne une image positive d’eux-mêmes. Venir jardiner pendant cinq ans tous les mercredis, ça les marquera à vie. »

L’association le Mat Drôme est implantée dans le quartier depuis 1988 quand quelques personnes issues de la coopérative Ardelaine ont décidé de s’installer à Fontbarlettes pour lancer une activité tricotage. Petit à petit, ils ont constitué un réseau et des relations de confiance. « On a commencé à intervenir avec les habitants sur les espaces de vie pour les rendre différents », raconte Meriem, présidente de l’association, en citant différents exemples de rénovation avec les habitants : l’aménagement de cours, d’aires de jeux, de cages d’escaliers et d’espaces en pied d’immeubles. « Une fois que l’habitat était plus serein, on a pensé jardinage. »

Lancer et entretenir une dynamique collective

En 1998, le « jardin des enfants qui rêvent », composé de quelques bacs de ciment squattés sur un parking, a vu le jour. Au gré des subventions (73 % du budget vient des institutions et 8 % des fondations comme AG2R ou Vinci) et des Plans de rénovation urbaine (PRU), de nouveaux jardins se sont créés, dont l’Oasis de Rigaud, qui comptait 20 parcelles à sa création en 2003 et en est à 47 depuis son agrandissement en 2011.

Les jardiniers les plus volontaires deviennent membres du comité de gestion et participent à ce titre à l’embauche des quatre salariés de l’association et à l’attribution de nouvelles parcelles. « Jusqu’à 10 parcelles par jardin, les gens se connaissent, s’échangent des outils, des légumes, des conseils, des graines, des coups de mains. » Mais, plus le nombre de parcelles augmente, plus la participation et le sens des responsabilités décroissent.

À l’Oasis de Rigaud, la présence d’animateurs et l’organisation de chantiers collectifs obligatoires paraissent nécessaire à Thomas, afin de lancer et d’entretenir une dynamique collective, ce qui ne l’empêche pas de vouloir insuffler une culture de l’autogestion. Les jardiniers ont coécrit à 47 le règlement du jardin. « Pour beaucoup, c’était la première fois qu’ils participaient à une réunion. » Il aimerait que plus d’habitants s’impliquent dans la vie de l’Oasis plutôt que de se reposer sur les animateurs. « Ce n’est pas une œuvre de charité, on ne veut pas faire à leur place. Je leur dis souvent qu’aujourd’hui, l’association existe, mais demain, on ne sait pas. »

Un projet de micropaysannerie urbaine

En attendant, l’association doit « gérer le manque », comme l’explique Meriem. Une cinquantaine de personnes patientent sur la liste d’attente alors qu’une à deux places seulement se libèrent chaque année. « Le fait qu’il y ait des gens qui s’impatientent est un bon signe, cela montre à la mairie qu’il y a un réel besoin, que ce n’est pas juste par idéologie qu’on veut plus de jardins », observe Xavier, vice-président de l’association.

Pour stabiliser le salaire de Thomas et redorer l’image du quartier, deux parcelles sont réservées au projet de micropaysannerie urbaine : la production et la vente de sirops, de conserves de légumes produits au quartier et transformés dans un atelier associatif de la région. Depuis trois ans, une fois par semaine, un membre de l’association se rend le samedi matin au marché du centre-ville pour vendre les productions Made in Fontbarlettes et montrer qu’il se passe des choses positives dans cette zone urbaine sensible.

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Le stand des produits Made in Fontbarlettes, au marché de Valence.

Quelques courges, des chantiers collectifs et un tas de compost ne suffiront pas à générer la « transformation profonde de la société » que Meriem espère. Mais cette habitude du faire-ensemble et de l’entraide qu’ils ont trouvée au jardin, « ce pouvoir citoyen qu’ils ont acquis, personne ne le leur enlèvera », assure-t-elle. À défaut d’avoir vraiment réussi à changer l’image du quartier, les jardins de Fontbarlettes ont au moins réussi à changer l’image que les jardiniers ont d’eux mêmes. Pour Thomas, « en participant au jardin, ils découvrent qu’ils peuvent être acteurs de ce qui se passe en bas de chez eux ».


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Lire aussi : Jardin partagé, ressourcerie et insertion : quand l’écologie aide aussi à mieux vivre

Source : Emmanuel Daniel pour Reporterre

Photos : ©Matthieu Clavel/Reporterre

Cet article est le sixième volet de notre série Alternatives citoyennes, qui est un projet soutenu par la Fondation de France. Le cinquième volet peut se lire ici : Dans les Vosges, l’économie circulaire fait revivre un village



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