De Schutter : « l’accaparement des mers » est aussi grave que l’accaparement des terres

Durée de lecture : 5 minutes

2 novembre 2012 / Nicholas Jacobs (Srfood)


Le Rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter, a mis en garde contre la menace que "l’accaparement des mers" fait planer sur la
sécurité alimentaire, et a vivement recommandé aux gouvernements du
monde entier et aux organes internationaux de mettre le holà à
l’épuisement des stocks halieutiques, et de prendre des mesures
urgentes
afin de protéger, de soutenir et de partager les bénéfices retirés
des
pêches et des environnements marins.

« "L’accaparement des mers" - sous la forme d’accords d’accès véreux
qui
nuisent aux pêcheurs artisanaux, de prises non signalées,
d’incursions
en eaux protégées et de détournement des ressources au détriment
des
populations locales - peut s’avérer une menace aussi sérieuse que
"l’accaparement des terres" »
a déclaré M. De Schutter le 31 octobre au moment de dévoiler un nouveau rapport sur les pêches et le droit à
l’alimentation
.

« Sans une action rapide pour sauver les eaux de pratiques intenables,
les pêches ne pourront plus jouer leur rôle capital dans la garantie
du droit à l’alimentation de millions de personnes »
a annoncé
l’expert, avant de remarquer que « les systèmes agricoles étant soumis à une
pression croissante, bon nombre de personnes se tournent aujourd’hui
vers les rivières, les lacs et les océans pour se procurer une part
grandissante de nos protéines alimentaires. »

Les estimations relatives aux prises illégales font état de 10 à 28
millions de tonnes (mt), tandis que quelque 7,3mt - 10 pour cent des
prises mondiales - sont rejetées chaque année.

« Il est évident qu’à
mesure que le poisson se fait plus rare, les navires de pêche sont
tentés de contourner les règles et les stratégies de conservation »
a
ajouté le Rapporteur spécial.

Bon nombre des eaux du monde sont pêchées par des flottes de pêche
lointaine, a fait remarquer M. De Schutter, appelant à une révision
urgente des Accords de Licence et d’Accès (ALA) qui régissent leurs
activités.

Il a appelé à ce que les ALA incluent des mécanismes de
contrôle plus stricts afin de parer aux prises illégales et non
signalées ; qu’ils tiennent pleinement compte du rôle des pêches et
des pêcheurs artisanaux dans la satisfaction des besoins alimentaires
locaux ; qu’ils renforcent les droits des travailleurs sur les navires
de pêche ; et qu’ils soient exclusivement conclus sur la base des
évaluations de l’impact sur les droits de l’homme, qui doivent être
préparées avec l’aide des États du pavillon.

L’expert de l’ONU a demandé aux gouvernements de repenser les modèles
de pêches qu’ils soutiennent, en soulignant que les pêcheurs artisanaux
pêchent en fait plus de poissons par gallon de carburant que les
flottes industrielles, et rejettent moins de poissons.

« La pêche
industrielle dans les eaux très étendues peut sembler la bonne option économique,
mais seulement parce que les flottes peuvent empocher d’importantes
subventions tout en en extériorisant les coûts de la surpêche et de
la dégradation des ressources. Ce sont les générations futures qui
paieront le prix quand les océans seront vides »
a-t-il déclaré.

Le principal défi, a indiqué M. De Schutter, est d’assurer la
coexistence entre la pêche industrielle et les droits des pêcheurs
artisanaux et des communautés côtières - pour qui même une pêche
occasionnelle peut s’avérer un filet de sécurité capital en temps de
crise. Il avance donc les cinq recommandations suivantes :

1. Créer des zones de pêche exclusivement artisanales pour les petits
pêcheurs et instaurer des mesures répressives contre les
incursions des flottes industrielles.

2. Soutenir les coopératives de pêcheurs artisanaux et les aider à
s’élever dans la chaîne de valeur.

3. Mettre en place des plans de cogestion afin de gérer localement
les ressources halieutiques.

4. S’abstenir d’entreprendre des projets de développement à grande
échelle, comme l’extraction de sable, qui ont un impact
défavorable sur les moyens de subsistance des pêcheurs
artisanaux.

5. Intégrer à part entière les pêches et les pêcheurs artisanaux
dans le droit national aux stratégies alimentaires.

L’expert indépendant a attiré l’attention sur des exemples positifs,
comme la décision d’accorder des droits d’usage communautaires aux
pêcheurs artisanaux sur le plus grand lac d’eau douce en Asie du
Sud-Est (Tonlé Sap, Cambodge), et la décision d’interdire la pêche thonière
industrielle en faveur des pêcheurs "à la canne" locaux dans les
Maldives.

« Il est possible et nécessaire de sauver ces ressources de la
surexploitation et d’en faire profiter les communautés locales »
a
souligné le Rapporteur spécial.

.....................................................................

Olivier De Schutter était censé présenter le rapport "Les Pêches
et le Droit à l’Alimentation"
à l’Assemblée Générale des Nations Unies
le 30 Octobre, mais son dialogue interactif a été reporté dû à l’ouragan
Sandy.

Olivier De Schutter a été nommé Rapporteur spécial sur le droit à
l’alimentation en mai 2008 par le Conseil des droits de l’Homme des
Nations Unies. Il est indépendant de tout gouvernement et de toute
organisation.

Pour plus d’informations sur le travail du Rapporteur
spécial, veuillez consulter : srfood.org



Puisque vous êtes ici…

… nous avons une petite faveur à vous demander. Dans une période où les questions environnementales sont sous-représentées dans les médias malgré leur importance, Reporterre contribue à faire émerger ces sujets auprès du grand public. Le journal, sans propriétaire ni actionnaire, est géré par une association à but non lucratif. Nous sommes ainsi totalement indépendants. Personne ne dicte notre opinion. Cela nous permet de couvrir des évènements et thèmes délaissés par les autres médias, de donner une voix à ceux qui ne sont pas audibles, et de questionner les puissants en les mettant face à leurs responsabilités.

Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés. Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et nous laissons tous nos articles en libre accès. Vous comprenez sans doute pourquoi nous avons besoin de demander votre aide. Reporterre emploie une équipe de journalistes professionnels, qui produit quotidiennement des informations, enquêtes et reportages. Nous le faisons car nous pensons que notre vision, celle de la préservation de l’environnement comme sujet majeur de société, compte — cette vision est peut-être aussi la vôtre.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Source : Courriel à Reporterre de Srfood

Lire aussi : De grands groupes français en première ligne de l’accaparement des terres

DOSSIER    Pêche

3 juillet 2019
Ceta, Mercosur : les accords de libre-échange donnent le pouvoir aux multinationales
Info
27 juillet 2019
Quand une coopérative ouvrière relance la culture locale du tilleul
Alternative
9 juillet 2019
À Marseille, les quartiers nord ont aussi droit aux légumes bios
Reportage


Dans les mêmes dossiers       Pêche