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ReportageÉcologies populaires

Ces militantes écologistes se rendent à la COP30 en voilier : « Nous voulons remettre les pendules à l’heure »

Les activistes qui vont participer à ce voyage, avec, de gauche à droite, Adelaïde Charlier, Maïté Meeûs, Mariam Touré, Camille Étienne, Lucie Morauw et Coline Balfroid.

Un équipage composé de militantes s’apprête à traverser l’Atlantique en voilier, pour rejoindre la COP30. Parmi elles, Maïté Meeûs et Mariam Touré, dont les combats féministes et antiracistes viennent élargir le récit écologique.

Bruxelles (Belgique), reportage

Sous les gaines argentées qui serpentent au plafond, les gradins encerclent la pièce comme la coque d’un navire. La moquette, striée de motifs mouvants, donne l’impression de marcher sur une mer en perpétuel roulis. Dans l’amphithéâtre Atlantis de Silversquare Bailli, à Bruxelles, tout évoque l’océan. Les embruns en moins.

C’est dans ce décor de traversée que les initiatrices du Women Wave Project ont déplié leur projet : quitter Saint-Nazaire mercredi 8 octobre, traverser l’Atlantique en voilier et rallier Belém, en Amazonie, pour la COP30. Trois semaines de navigation, une escale au Cap-Vert, et une ambition qui dépasse la performance maritime : transformer ce voyage en action politique et en récit collectif, tissé de sororité. Au-delà des revendications — sortie des énergies fossiles, respect des engagements climatiques — il s’agit de rappeler que le climat n’est pas seulement affaire de chiffres et de négociations, mais aussi de dignité et de justice.

À bord, des skippeuses aguerries et six militantes issues de combats différents. Parmi elles, Adélaïde Charlier et Camille Étienne, figures reconnues de la jeunesse engagée pour le climat. À leurs côtés, deux femmes qui portaient, à l’origine, d’autres batailles : la Belge Maïté Meeûs, connue pour son engagement féministe, et la Française Mariam Touré, militante des droits humains. Leur présence incarne un entrelacement des luttes qui s’affirme : écologie, féminisme, antiracisme, justice sociale.

Les participantes au Women Wave Project ont présenté leur voyage à Bruxelles. © Stéphane Dubromel / Reporterre

En Belgique, le nom de Maïté Meeûs a surgi en 2021 avec Balance ton bar. Partie d’une page Instagram recueillant des témoignages de violences et d’agressions sexuelles dans les bars et boîtes de Bruxelles, l’initiative s’est répandue dans plus de 60 villes, jusqu’en Espagne, en Tunisie et en France. De là est née l’association Artémise, qui accompagne aujourd’hui les survivantes de violences sexuelles les plus précarisées.

À 27 ans, la Belgo-indienne voit dans Women Wave une continuité : « Les femmes sont souvent en première ligne face aux crises écologiques et sociales, mais leurs voix sont invisibilisées dans les grands sommets internationaux. Il est temps de les mettre au centre. »

«  [Le patriarcat et l’extractivisme] obéissent à la même logique : considérer les corps des femmes et la terre comme des ressources exploitables, disponibles, infinies  », dit Maïté Meeûs. © Stéphane Dubromel / Reporterre

La crise, dit-elle, s’inscrit dans les corps. Dans les violences qu’ils subissent et que les catastrophes aggravent : « Les violences domestiques se multiplient, la prostitution de survie s’impose, les agressions sexuelles se répandent dans les camps de déplacés, parfois utilisées comme arme pour terroriser des populations entières, notamment dans les zones d’extraction minière comme en République démocratique du Congo. »

Le patriarcat et l’extractivisme, poursuit-elle, sont « les deux faces d’une même pièce » : « Ils obéissent à la même logique : considérer les corps des femmes et la terre comme des ressources exploitables, disponibles, infinies. »

Les activistes se préparent à une traversée maritime de trois semaines pour rallier le continent américain. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Les chiffres confirment ces constats. Selon l’ONU, 80 % des personnes déplacées par le dérèglement climatique sont des femmes. Pourtant, à la COP29, elles ne représentaient que 39,6 % des personnes accréditées.

« Comment espérer des politiques justes si la moitié de l’humanité n’est pas représentée à la table des négociations ? »

« Comment espérer des politiques justes si la moitié de l’humanité n’est pas représentée à la table des négociations ? » s’insurge Mariam Touré, 23 ans. Née en 2002 en Côte d’Ivoire, en pleine guerre civile, elle a grandi en France dans des quartiers populaires de la région parisienne, avant de s’installer à Bruxelles pour des études de droit international. Elle s’est spécialisée dans la défense des minorités racisées.

Son récit est ancré dans la fierté des origines : un père mécanicien poids lourds, une mère femme de ménage. « Je suis très fière d’eux. Dans leur petitesse économique, ils ont su faire quelqu’un de privilégié, qui peut aujourd’hui avoir accès à ces espaces où la parole est entendue. »

«  Je ne connaissais pas de femmes noires qui étaient mises en avant pour parler de ça. Comme si l’écologie n’était pas faite pour nous  », raconte Mariam Touré. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Avec deux amies, Sarah Bennani et Rania Daki, elle a coorganisé en 2024 une riposte éclair à la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron : en quelques heures, elles ont réuni des centaines de jeunes dans les quartiers pour tracter contre l’extrême droite, puis ont publié une tribune dans Libération cosignée par 6 000 personnes.

Longtemps, elle ne s’est pas reconnue dans le mouvement climat : « Je ne connaissais pas de femmes noires qui étaient mises en avant pour parler de ça. Comme si l’écologie n’était pas faite pour nous. » Elle prend une inspiration, puis ajoute : « Mais en réalité, le paradoxe, c’est que je vois plein de femmes voilées qui subissent les conséquences des dérèglements climatiques. »

Lire aussi : L’Amazonie au point de bascule

Maïté et Mariam n’ont jamais pris la mer. « Perso, j’ai juste fait de la voile sur un lac », sourit Maïté. Mariam plaisante : « Moi je suis trop forte au kayak, donc ça va. » Derrière l’humour perce la conscience d’un défi : trois semaines de traversée, les quarts de nuit, le mal de mer, la promiscuité. Mariam confie aussi une inquiétude plus intime : « Un défi, en tout cas me concernant, c’est la pratique de l’islam à bord : prières, hygiène limitée… »

Les coulisses de ce long voyage seront filmées par une documentariste. © Stéphane Dubromel / Reporterre

La traversée sera donc une école collective : apprentissage de la navigation, cuisine partagée, discussions sur le pont, fatigue et éclats de rire. La documentariste Coline en filmera les coulisses. Dans leurs sacs, les voyageuses glissent aussi des livres, à échanger au fil de l’océan. Maïté a choisi le recueil de poèmes d’amour Le Lit de l’étrangère de l’écrivain palestinien Mahmoud Darwich. Mariam emporte Une si longue lettre de Mariama Bâ, « parce que c’est une œuvre qui raconte à merveille la condition féminine racisée ».

« Nous voulons remettre les pendules à l’heure »

À Belém, la COP30 marquera les dix ans de l’Accord de Paris. Pour la première fois, une conférence mondiale sur le climat se tiendra au cœur de l’Amazonie, dans un contexte d’événements extrêmes en cascade et alors que les États-Unis se sont retirés du processus. La présence massive des lobbies fossiles — plus de 1 770 représentants à la COP29 — nourrit chez elles le sentiment d’un espace confisqué.

« Les COP sont des lieux où il est très difficile de faire entendre des voix autres. Mais si on n’y va pas, on continue de laisser tout l’espace aux lobbies, à un moment où il y a un sursaut d’intérêt médiatique pour l’écologie », dit Camille Étienne. Pour Mariam, l’enjeu est de bousculer les décideurs : « Nous voulons remettre les pendules à l’heure, leur dire que leur inaction mène à notre destruction. »

Les militantes veulent aller dire aux décideurs que «  leur inaction mène à notre destruction  ». © Stéphane Dubromel / Reporterre

À Belém, l’équipage sera aussi présent au Sommet des peuples, organisé en parallèle par des communautés autochtones et des organisations du Sud. « C’est essentiel de s’organiser ensemble, dans une logique multilatéraliste et avec celles et ceux qui subissent le plus », insiste Mariam.

Le projet a pourtant failli chavirer. Cinq jours avant le départ, le Women Wave Project a perdu son navire, victime d’une avarie. Grâce à une campagne de financement participatif, et au soutien d’organisations comme Amnesty International Belgique francophone, Amnesty France, la Fondation P&V, Surfrider, Veja, le CNC Talent et la Vault Galerie, elles ont trouvé un autre bateau — plus cher, mais prêt.

Concernant le retour, il n’est pas exclu qu’il se fasse en avion. « Au niveau des conditions météorologiques, à cette période de l’année, ce serait beaucoup plus difficile et plus "sport" que l’aller, reconnaît Camille Étienne. On va tout faire pour trouver un moyen de rentrer sans avion, mais à ce jour rien n’est sécurisé. »

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