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Déchets et inégalités : des lycéens de Saint-Denis en débattent sans oeillères

7 septembre 2016 / Émilie Massemin (Reporterre)



Des terminales du lycée Suger, à Saint-Denis, ont cherché à comprendre pourquoi les quartiers populaires sont plus sales que les autres. La réponse combine urbanisme, sociologie et culture.

« Pourquoi voit-on plus de déchets dans les quartiers populaires ? » Dans leur article, réalisé dans le cadre d’un atelier Climat et quartiers populaires, les élèves d’une classe de terminale économique et sociale (ES) du lycée Suger, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), ont choisi de poser cette question délicate — et réussi à y apporter des pistes de réponse. Un travail de plusieurs mois, qu’ils ont présenté à une autre classe de terminale ES lors d’une rencontre organisée au CDI de l’établissement, lundi 23 mai.

Maria, très à l’aise dans son rôle d’animatrice, attend que le brouhaha et les raclements de chaises se calment un peu avant de lancer la discussion : « Si l’on vous a réunis, c’est pour vous parler d’un article qu’on a réalisé sur les déchets », explique la jeune fille. Sa camarade Kenza enchaîne : « On a organisé une sortie dans Saint-Denis pour comparer la saleté des différents quartiers. On est allés jusqu’au marché, au Franc-Moisin, et on a interviewé quatre, cinq personnes pour savoir ce qu’elles pensaient de la propreté des rues, si elles faisaient le tri... »

« Pour répondre à nos questions, la sociologue Maëlle Cappello, de Zero Waste France. On peut l’applaudir ! » encourage Maria. Mohamed et Fanida ont préparé quelques questions destinées à la chercheuse, dont l’association mène des campagnes de sensibilisation aux déchets et à la surconsommation. « Certains quartiers sont plus nettoyés que d’autres pour plusieurs raisons — si c’est un quartier touristique qui va servir de vitrine à la ville, par exemple », commence-t-elle.

« Le geste de jeter par terre a aussi une dimension contestataire »

Mais d’autres paramètres entrent en jeu, comme la politique appliquée au quartier, qui va déterminer si les gens s’y sentent bien : « On nettoie son espace, souligne la sociologue. C’est une question d’appropriation. Si l’on ne se sent pas chez soi dans son quartier, on aura moins de difficultés à laisser les déchets en dehors des poubelles. Ce geste de salir a aussi une dimension contestataire, en disant : “Vous ne faites rien pour nous, pourquoi ferions-nous des efforts ?” »

Des appartenances culturelles et de classe sociale jouent aussi, comme le montre « l’habitude du pain jeté par la fenêtre chez certains habitants, analyse Maëlle Cappello. De l’extérieur, ça peut sembler sale. Mais dans la culture arabe, où l’on ne jette pas le pain, c’est une manière de ne pas le gâcher, de nourrir les oiseaux. Les perceptions changent aussi en fonction des classes sociales, des revenus et de l’éducation : dans certaines familles, les restes d’un repas sont considérés comme des déchets et jetés, alors que dans d’autres, ils seront conservés et cuisinés au repas suivant. »

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Les élèves de terminale ES en reportage dans le centre-ville de Saint-Denis.

Après les explications de la sociologue, les élèves se répartissent en petits groupes pour répondre à deux questions : « Trouvez-vous que votre quartier est sale ? » et « Quelles solutions proposez-vous au problème des déchets dans votre quartier ? ». Dans le groupe de Graigy, Pravinth, Patrice, Boina, Abderrezak, Moussa et Ahmed, les observations sont contrastées. « Paris est plus propre que Saint-Denis. J’habite porte de Saint-Ouen, ça va », estime Graigy. Dans le quartier où réside Pravinth, en revanche, « c’est sale, il y a des rats qui se baladent ». Abderrezak, qui habite dans le quartier de La Plaine, apprécie « le tri, les poubelles sorties et les éboueurs qui passent quasiment tous les jours. Il n’y a pas de mégot et de feuille à chaque coin de rue ! » Pourtant, Ahmed, qui habite dans le même quartier, constate des inégalités en fonction des rues : « Du côté du stade et de la maison du maire, c’est très propre. Mais il reste certains bâtiments délabrés, où il n’y a pas de tri et où c’est très sale, c’est un vrai paradoxe. »

« Est-ce que c’est vraiment une question d’habitants ? »

« C’est lié à la population, suppose Graigy. Si les gens sont aisés, ils ont plus de connaissances et sont plus amenés à faire le tri que les gens plus pauvres, qui mettent tout dans la même poubelle. » Maëlle Capello, qui a rejoint le groupe, le reprend : « Est-ce que c’est vraiment une question d’habitants ? » « Cela dépend aussi de comment la ville est entretenue, complète le lycéen. Dans les endroits du quartier de La Plaine où de grosses entreprises comme Orange et SFR s’implantent, la ville ne peut pas se permettre que ce soit dégoûtant. »

Comment remédier à la situation ? Les élèves misent sur la sensibilisation « dès la maternelle », juge Ahmed qui ne fait pas le tri « alors [qu’il sait] que c’est important et que les darons le disent, que tout le monde le dit ». « Il faut faire des pubs, des trucs touchants, poursuit Abderrezak. Avec des projections et des débats dans le quartier ! »

« Et la surconsommation ? intervient Maëlle Cappello. 80 % des déchets qu’on produit ne sont pas visibles parce qu’ils ne traînent pas dans les rues... » Les garçons sont dubitatifs : « Les entreprises produisent trop, c’est vrai, mais si elles produisent moins l’économie tournera moins bien, redoute Graigy. En plus, à Saint-Denis, les gens consomment peu car ils n’ont pas les moyens. »

« Mettre des caméras contre les gens qui salissent »

Le temps est passé à toute vitesse, c’est déjà l’heure de la mise en commun. Le premier groupe a opté pour une répression sévère contre les déchets, avec « des caméras pour mettre des amendes à ceux qui salissent », mais aussi « plus de poubelles ». Gaïna, d’un autre groupe, relève un « phénomène de gentrification de La Plaine, avec plus d’agents pour ramasser les déchets. Au contraire, dans la cité du Franc-Moisin, c’est peu nettoyé parce que les bâtiments ont déjà l’air sales et moches. Il faudrait mettre plus de poubelles et un planning à respecter pour les agents ».

Sidji, lui, a remarqué « une ségrégation sociospatiale au Franc-Moisin : les secteurs habités par des gens d’origine portugaise sont plus propres que ceux occupés par des Noirs et des Arabes ». Un concert de protestations s’élève, apaisé par l’analyse de la sociologue, qui souligne que « les quartiers où habitent les Arabes et les Noirs ne sont pas sales parce que les habitants sont arabes ou noirs, mais parce que ce sont des quartiers plus populaires que les autres ».

Aux nombreuses interrogations sur le tri, Maëlle Cappello précise « qu’il est déjà obligatoire, même si dans les faits les sanctions ne sont pas appliquées ». « Est-ce que le fait de mettre plus de poubelles peut vraiment conduire les gens à jeter leurs déchets ? interroge-t-elle. Il faut accompagner les gens dans cette démarche. Et réfléchir sérieusement à la réduction de nos déchets et à une manière différente de consommer. »




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Lire aussi : Pourquoi certains quartiers sont plus propres que d’autres

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Kenza Trasfi
. chapô : dans le centre-ville de Saint-Denis.

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