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ReportageLuttes

Dégâts « irréversibles » : une usine de ballons dirigeables s’apprête à détruire des zones humides

Pour produire ces zeppelins nouvelle génération, l'entreprise prévoit d'implanter son usine sur 75 hectares de zones boisées et humides, à Laruscade (Gironde).

En Gironde, sous prétexte d’une innovation écologique qui révolutionnerait le fret aérien, une entreprise s’apprête à détruire des dizaines d’hectares de forêt et de zones humides pour y installer son usine de ballons dirigeables.

Bordeaux (Gironde), reportage

La salle d’audience du tribunal administratif de Bordeaux est pleine à craquer. Ce 27 février marque le tout début de la saga judiciaire des « baleines volantes » : ces ballons dirigeables géants que veut construire la startup Flying Whales, dans le but de décarboner le secteur du fret aérien. L’hélium contenu dans les dirigeables « permet de s’affranchir de la gravité sans avoir recours à une consommation d’énergie intense », indique le site internet de la startup.

Problème : pour produire ces zeppelins nouvelle génération, l’entreprise prévoit d’implanter son usine sur 75 hectares de zones boisées et humides, à Laruscade (Gironde). Les premières opérations de débroussaillage ont débuté en février.

Lors d’une manifestation organisée en février 2026 pour protester contre ce projet qui doit voir le jour sur une emprise de 75 hectares de zones boisées et humides. © Nicolas Beublet / Reporterre

Une situation qui inquiète la Sepanso Gironde [1]. Cette association environnementale a déposé deux recours devant le tribunal administratif contre le projet des « baleines volantes ». L’objectif : faire annuler l’autorisation environnementale délivrée en 2025, ainsi que la dérogation à la protection des espèces protégées.

Pour éviter des dégâts « irréversibles », la Sepanso Gironde aimerait aussi que les travaux soient suspendus le temps du jugement de ses deux recours — plusieurs années en tenant compte d’éventuels appels. Las, le juge a finalement acté, le 2 mars, le maintien des travaux.

Un foncier à haute valeur écologique

« On nous parle d’un projet innovant, mais est-ce que ça vaut le coup de détruire des zones humides quand on connaît l’urgence de les préserver ? » s’interroge Patrick Maupin, vice-président de l’association. Les promesses écologiques de Flying Whales se heurtent effectivement à la dégradation et la destruction de 39 hectares de zones humides.

La valeur écologique du foncier retenu a été reconnue deux fois, par l’Autorité environnementale ainsi que par le Conseil national de protection de la nature. Les deux instances ont demandé aux porteurs de projet de chercher un autre site comportant moins d’enjeux écologiques. 252 espèces végétales et 206 espèces animales ont été recensées, dont 77 espèces protégées. Parmi elles, le vison d’Europe, classé en danger critique d’extinction à l’échelle mondiale.

« La charge de l’innovation portée par la sphère publique »

À la barre, Maître Pierre Pelissier, avocat de la Sepanso Gironde, s’est engouffré dans la faille de la compensation écologique : « Si l’on prend le site de compensation retenu à Baurech [Gironde], il se situe à des dizaines de kilomètres du projet [43 km à vol d’oiseau]. Or, 100 % des sites de compensation devaient être situés à moins de 15 km du projet. Comment vont faire monsieur Vison et madame Visonne (sic) ? »

Pêle-mêle, les avocats de l’association ont également pointé du doigt la propulsion des dirigeables au kérosène prévue jusqu’en 2030, avant de passer à l’hydrogène… Un mirage régulièrement brandi par les lobbies de l’aéronautique. Puis critiqué la « charge de l’innovation portée par la sphère publique », alors que la maturité technologique du projet interroge. La startup est effectivement soutenue par la région Nouvelle-Aquitaine à hauteur de 100 millions d’euros en comptant les subventions, prêts ou participations au capital. L’État français et le Québec ont aussi mis la main au pot.

Premiers essais en 2028

« N’oublions pas que ce projet a aussi un intérêt écologique », a plaidé en réponse Maître Corinne Lepage, pour la société Flying Whales. Cette dernière, ancienne ministre de l’Environnement entre 1995 et 1997, a vanté une innovation permettant notamment de « débarder du bois dans des zones difficiles d’accès sans creuser des tranchées pour les camions ».

Maître Gutierrez, pour la Communauté de communes Latitude Nord Gironde — porteuse du projet d’aménagement —, s’est appliqué de son côté à relativiser l’urgence de stopper les travaux en cours, qu’il juge « réversibles » : « On a seulement des opérations permettant des sondages géotechniques. Donc de l’aplatissement de végétation et du débroussaillage sur une emprise de 7 000 m2. »

D’après les porteurs du projet, les travaux de réalisation de l’usine ne devraient démarrer qu’en septembre 2026. À la sortie de l’audience, Clément Barthe, directeur industriel de Flying Whales, a concédé un décalage des premiers essais des prototypes, prévus initialement en 2027 : « Ils auront lieu en 2028. »

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