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ReportageAgriculture

Dermatose bovine : trois mois plus tard, « on ne digère pas, on n’oublie pas »

Céline Lhomme avec les génisses de 12 à 24 mois arrivées le 18 mars 2026.

Vingt nouvelles génisses sont arrivées dans la ferme des Lhomme, plus de trois mois après l’abattage des 83 vaches en raison de la dermatose bovine. Un traumatisme encore présent : « On ne digère pas, et on n’oublie pas », disent les éleveurs.

Pouilley-Français (Doubs), reportage

Depuis plus de trois mois, le silence régnait dans les bâtiments vides de la ferme des Lhomme, à Pouilley-Français. Les meuglements des vaches qui s’échappent du camion venu repeupler la ferme, le 18 mars, sonnent comme une renaissance. « C’est la vie qui reprend », dit en souriant Céline Lhomme, épouse du chef d’exploitation.

Cet élevage du Doubs compte parmi les 117 foyers de dermatose nodulaire contagieuse (DNC) détectés en France entre juin 2025 et janvier 2026. Début décembre, l’intégralité du troupeau de Cédric Lhomme a été abattu, conformément au protocole sanitaire pour lutter contre cette maladie touchant les bovins. La vaccination des bêtes concernées depuis plus de vingt-huit jours n’a pas suffi à obtenir un statut dérogatoire.

Les quelque 200 personnes venues manifester devant la ferme le jour de l’abattage ont été accueillies par presque autant de membres des forces de l’État. La mobilisation — qui a été soutenue par la Confédération paysanne mais aussi la Coordination rurale, syndicat agricole dont des figures sont proches de l’extrême droite —, a connu un retentissement plutôt exceptionnel, alors que 3 518 bovins, de 82 élevages, ont subi le même sort sur le territoire national.

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« Une partie des éleveurs dans le pays était convaincue que c’était la bonne solution, même si c’était un arrache-cœur pour eux, constate Raphaël Baltassat, coporte-parole de la Confédération paysanne de Haute-Savoie, département le plus affecté par la dermatose bovine. Il y a eu aussi beaucoup de résignation. » Mais également des « pressions », assure-t-il, rejoint par Stéphane Galais, porte-parole national du syndicat : « De nombreux éleveurs auraient voulu s’opposer à l’abattage de leurs vaches, mais ont cédé face aux pressions, et aux menaces de suppression de leurs subventions de la part de l’administration, et même des syndicats majoritaires. » Ces derniers, la FNSEA et la FDSEA des Savoie, n’ont pas donné suite aux sollicitations de Reporterre.

Dans l’entrée de la maison des Lhomme, sur un panneau, les prénoms des 83 vaches abattues sont écrits en rouge. « Le mois de décembre a été très long, je n’avais pas envie de faire grand-chose », raconte l’éleveur. « On ne nous a pas laissé le temps d’encaisser, il a fallu programmer la désinfection, gérer les papiers… » poursuit Céline.

« On ne digère pas, et on n’oublie pas »

Après une première phase de nettoyage le jour de l’abattage, le protocole sanitaire les obligeait en effet à prévoir une désinfection profonde des bâtiments de la ferme, effectuée par une entreprise spécialisée. Au préalable, Cédric Lhomme a dû démonter ses abreuvoirs, vider les litières... Avant que tout soit aspergé par des produits désinfectants, dont les eaux ont atterri dans la fosse d’épandage. Coût de l’opération : près de 20 000 euros, que le couple a avancés à travers la contraction d’un prêt à taux zéro, et que l’État a remboursé il y a quelques jours. « Tous les éleveurs n’ont pas encore perçu le remboursement de ces frais », dit cependant Raphaël Baltassat, en Haute-Savoie.

Le casse-tête du repeuplement

Au total, ce sont environ 10 millions d’euros qui ont déjà été déboursés, sur les 15 millions estimés, dit le ministère de l’Agriculture. Une partie de ces aides correspond à l’indemnisation de la valeur des cheptels abattus, dont le solde devrait être versé au plus tard fin avril à tous les éleveurs touchés, s’est engagé le Premier ministre. « Le premier acompte est arrivé rapidement », reconnaît Cédric Lhomme, qui devrait recevoir environ 200 000 euros. Un total qui prend également en compte l’estimation de la perte de production, limitée à trois mois pour les éleveurs laitiers.

Un délai relativement court pour se retourner, estime l’éleveur. Car reconstituer un troupeau n’est pas si simple : « Quand une usine flambe, on change les machines et c’est reparti ; remplacer des vaches, ce n’est pas pareil », dit l’éleveur. Une vision que partage Stéphane Galais : « C’est peut-être plus facile en agriculture intensive, où une vache, c’est une vache, que quand on a construit un troupeau sur la docilité, la génétique… »

Céline et Cédric Lhomme avec les génisses de 12 à 24 mois nouvellement arrivées. © Œil de Lynx Photography

Laurence Lyonnais, coporte-parole de la Confédération paysanne du Doubs, regrette l’absence « d’accompagnement zootechnique de la part de l’administration » : « Recevoir une somme, c’est une chose, trouver des animaux, c’en est une autre. Tous ne sont pas adaptables à n’importe quel système. Il faut prendre en compte leur race, leur caractère, le type de nourriture, etc. »

Pour cette première phase de retour au travail, Cédric Lhomme a choisi des génisses de 12 à 24 mois, trouvées par son marchand à bestiaux dans le Haut-Doubs voisin et qui « avaient l’air de bien s’entendre », remarque Cédric Lhomme. Il complètera le troupeau en avril, « avec une trentaine de vaches », détaille-t-il. Un cheptel réduit, et qui ne sera pas opérationnel immédiatement. « La sélection génétique et les modalités de travail mises en place par l’éleveur ont pu prendre des décennies, et ça, c’est irremplaçable », estime Laurence Lyonnais. Tout comme la « dimension morale du préjudice », ajoute-t-elle.

La peur du retour de la maladie

Le retour de nouvelles bêtes sur les fermes ne signe donc pas un retour à la normale pour les éleveurs touchés. La plupart ont a priori pu procéder à un repeuplement, mais aucun chiffre précis n’a pu nous être communiqué. De plus, des restrictions restent en vigueur — notamment des autorisations et examens vétérinaires —, bien qu’aucun nouveau cas n’ait été décelé en France depuis le 2 janvier. Mais la détection d’un foyer de dermatose bovine en Espagne en février, plaçant une partie des Hautes-Pyrénées en vigilance accrue, inquiète les éleveurs.

« On aimerait passer à autre chose, mais on a peur que ça revienne », confie Raphaël Baltassat. Cette crainte s’accompagne d’une « menace permanente de l’abattage total des troupeaux, même pour les animaux vaccinés depuis le délai requis », dit Laurence Lyonnais, alors que la Confédération paysanne, tout comme la Coordination rurale, plaident pour une autre stratégie sanitaire, tel que l’abattage partiel, ou encore l’isolement et l’observation des bovins touchés bien que vaccinés.

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Rémi Bastille, le préfet du Doubs, rappelle cependant que le protocole sanitaire a été établi sur des bases scientifiques, et que « le dépeuplement est une pratique habituelle et ancienne ». Pour Stéphane Galais, les mesures mises en place relèvent de « choix politiques et sanitaires » : « Ce n’est pas aller contre la science que de dire qu’il serait possible d’étudier des alternatives à l’abattage total, ce qui a été fait dans d’autres pays. » Le Japon a par exemple opté pour un abattage partiel, mais les effets sur le long terme n’ont pas encore été confirmés.

« C’est comme un deuil, ce que nous avons vécu »

Dans ce contexte, les deux syndicats agricoles minoritaires réclament une généralisation de la vaccination, aujourd’hui limitée à des zones circonscrites autour des foyers détectés. Laurence Lyonnais évoque aussi à quel point les paysans ont été « dépossédés » de leur choix durant cette crise. « On a l’impression que tout cela concourt à mettre fin à une agriculture de plein air et à un libre exercice de notre métier. »

« On ne digère pas, et on n’oublie pas », répètent Cédric et Céline Lhomme, malgré leur joie de voir de nouvelles bêtes commencer à paître dans les bâtiments, qui restent encore à moitié vides. « Cette crise va laisser des traces, dit Raphaël Baltassat, même pour les éleveurs qui n’ont pas été touchés directement. » « Tous les ans, début décembre, je repenserai à ce qu’il s’est passé, dit Cédric Lhomme. C’est comme un deuil, ce que nous avons vécu. »

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