Des EPR en bord de mer : la mauvaise idée du gouvernement
La centrale de Gravelines, dans le Nord, est confrontée à l'inexorable montée des eaux. - © Philippe Turpin / Photononstop via AFP
La centrale de Gravelines, dans le Nord, est confrontée à l'inexorable montée des eaux. - © Philippe Turpin / Photononstop via AFP
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Dans le Nord, la centrale nucléaire de Gravelines est « un château de sable en bord de mer », selon un rapport de Greenpeace. Situés à proximité, deux futurs EPR pourraient ainsi être mis à rude épreuve par la montée des eaux.
Gravelines (Nord), envoyée spéciale
Le point de vue a tout d’une dystopie industrielle. Sur la gauche, six réacteurs nucléaires de 900 mégawatts ronronnent dans la brume automnale, sans aucun panache de fumée pour les signaler — ils se refroidissent via les eaux fraîches de la mer du Nord. En face, sur l’étendue couleur opale, une tripotée de tankers venus du bout du monde glisse sur l’horizon. À droite, un vaste terrain sablonneux où des pelleteuses démantèlent le cadavre métallique d’une gigantesque cuve. Nous sommes sur le site de la centrale nucléaire de Gravelines, dans le Nord, qui se fait littéralement lécher les réacteurs par la mer. À la voir ainsi campée face à l’eau, elle illustre à merveille les défis de l’industrie de l’atome face aux risques de submersion et d’élévation du niveau des océans.
Selon un rapport de Greenpeace, publié jeudi 3 octobre, cette centrale s’apparente à « un château de sable en bord de mer ». Avec la montée inexorable des eaux, d’environ 1 mètre d’ici à la fin du siècle, elle pourrait bien être régulièrement encerclée par l’eau lors des plus hautes marées. De quoi faire s’arracher les cheveux des garants de la sûreté nucléaire. Mis en service entre 1980 et 1985, les six réacteurs du plus grand site nucléaire d’Europe de l’Ouest ont déjà passé quatre visites décennales et poursuivent leur rénovation.
Sylvain Vité, responsable de l’ancrage territorial de la centrale, précise que « près de 4 milliards d’euros ont été consacrés à des améliorations décidées dans le cadre du Grand carénage » — un programme démarré en 2014 par EDF pour moderniser les centrales existantes et pousser leur exploitation jusqu’à 60 ans. « Au total, plus de 200 modifications majeures ont été apportées pour chaque réacteur depuis 2021. »
Une digue en cas de submersion
À la suite du retour d’expérience de Fukushima, le site s’est également doté de diesels de secours (des groupes électrogènes) flambant neufs, installés en hauteur dans des forteresses de béton surmontées de grilles orangées. Leur bon fonctionnement est vital en cas de rupture d’approvisionnement électrique sur place. Enfin, la centrale a été ceinturée pour devenir « une île » en cas de submersion marine. La digue en remblai et/ou béton armé a été renforcée, une clôture d’acier a été surélevée côté canal d’amenée — le canal qui amène l’eau de mer qui va refroidir les réacteurs jusqu’au site.
Le site a même été récemment encerclé par un mur de 35 millions d’euros, doté de portes éclusières peintes en bleu Klein. Cette « protection périphérique anti-inondation » semble être la réponse cardinale à l’élévation du niveau des eaux. Elle place le parking des travailleurs en sécurité. « EDF fait ce qu’elle peut avec les réacteurs existants, c’est de l’amélioration continue, convient Pauline Boyer, auteure du rapport et chargée de campagne nucléaire chez Greenpeace. Elle doit protéger le site des aléas jusqu’à son démantèlement. » Cependant, l’autrice du rapport se place dans le temps long.
Car le site de Gravelines est pressenti pour accueillir deux EPR2 d’une puissance de 1650 MW chacun, ce qui fait l’objet d’un débat public. Ils doivent être érigés sur l’ancien site de réserves stratégiques de TotalEnergies, lequel est actuellement en fin de démantèlement. Dans le dossier des maîtres d’ouvrage, les plans proposent de surélever la construction sur une plateforme en béton, à plus de 11 mètres au-dessus du niveau de la mer et d’opérer deux ans de travaux publics pour terrasser et renforcer le banc de sable censé les accueillir. « Cela constituerait la principale mesure de protection des nouveaux réacteurs contre les inondations », dit Pauline Boyer.
« On ajoute une vulnérabilité supplémentaire aux populations »
Pourquoi 11 mètres et pas 14 comme la vague qui frappa la centrale de Fukushima sur la côte est du Japon ? « La sismicité de la zone est très faible, le risque de tsunami d’une telle importance est quasi-nul », rassure-t-on chez EDF. « Quoi qu’il en soit, la construction de deux réacteurs nucléaires “en altitude” au bord d’une mer montante et sur une zone exposée à la submersion augmente le risque de voir la centrale isolée régulièrement en une île, avec tous les risques que cette situation implique pour le fonctionnement de la centrale, la sûreté nucléaire, la population et l’environnement », détaille le rapport de Greenpeace.
« Évidemment, on ne déplace pas ce qui est déjà construit, mais on peut aussi ne pas construire sur des zones potentiellement sujettes à de grosses submersions, dit Pauline Boyer à Reporterre. On ajoute une vulnérabilité supplémentaire aux populations. »
Un polder de 100 000 hectares
Le site nucléaire de Gravelines est situé au cœur du delta de l’Aa, un territoire très plat de 100 000 hectares progressivement conquis sur la mer, entre Calais et Dunkerque. C’est un polder abondamment anthropisé avec sept sites Seveso répertoriés à proximité, dont le port méthanier de Dunkerque situé à 5 kilomètres à vol d’oiseau. Le site nucléaire se situe dans un des territoires dits « à risque important d’inondation » (TRI) identifiés dans la cadre de la directive européenne inondations (référence n° 2007/60/CE du 23 octobre 2007).
Sur le site web Delta de l’Aa 2050, le risque de submersion est abondamment documenté et concerne « toute la zone située entre la frontière belge, Saint-Omer, Calais et Dunkerque [qui] est située sous le niveau de la mer à marée haute, à l’exception des dunes et de quelques collines. » « La vulnérabilité n’est pas seulement liée à la faible altitude des terres, elle est également associée à la forte anthropisation de ces espaces où les zones tampons de régulation des inondations et de protection naturelle contre l’érosion (marais maritimes, prairies inondables, dunes, etc.) ont bien souvent été détruites », développe Pauline Boyer.
« Les zones tampons contre les inondations ont été détruites »
Dans ces conditions, est-il « judicieux » de construire en bord de mer, interroge Pauline Boyer ? Elle est ingénieure en génie des procédés estime qu’il reste « énormément d’incertitudes, notamment concernant le comportement des calottes glaciaires ». Les dernières hypothèses du Giec, quoique déjà inquiétantes, pourraient bien s’avérer obsolètes : en fouillant dans le rapport de l’Initiative climatique internationale sur la cryosphère — réseau d’experts et de chercheurs —, elle a découvert que le niveau de 3 mètres pourrait être atteint d’ici le début du siècle prochain. À cette époque, le démantèlement des deux EPR2 devrait s’amorcer.
Une vigilance accrue doit être de mise
L’inquiétude est donc légitime, voire partagée au plus haut niveau. Dans son rapport de 2022 sur les travaux relatifs au nouveau nucléaire, le gouvernement notait qu’une vigilance accrue doit être de mise : « Certains risques identifiables ne sont toutefois pas intégrés dans le chiffrage d’EDF, notamment les aléas suivants, et devront faire l’objet d’un suivi particulier : […] des évènements climatiques et météorologiques très perturbants (inondations, intempéries, canicules, vagues de froid) ainsi que le risque pandémique, ou plus généralement de situation de crise systémique, qui peuvent être particulièrement préjudiciables à un chantier nucléaire. »
Un autre rapport, de la Cour des comptes cette fois [1], indique que « les exploitants doivent encore intensifier leurs actions dʼadaptation ». Ce que note l’organisme, c’est que la conception des réacteurs EPR2 en bord de mer exclut le pire scénario du Giec (le SSP5-8.5) qui fait référence à l’instabilité potentielle des calottes glaciaires qui provoquerait une hausse bien plus élevée du niveau de la mer, de l’ordre de 12 à 15 mètres. Selon la Cour, la marge prévue par EDF de 1 mètre pour ses réacteurs en bord de mer n’inclut pas « une marge à la hauteur des effets » d’un tel scénario.
Dans son rapport, Greenpeace conclut en convoquant une citation pleine de bon sens de Valérie Masson-Delmotte, ex-coprésidente du groupe I du Giec : « La réponse à la montée du niveau de la mer demande une planification à très long terme. Les deux seules choses qui empêchent les risques, c’est de ne pas construire dans les zones qui seront soumises aux risques littoraux, et le repli planifié. Le reste ne fait que faire gagner un peu de temps. »