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Des feux de forêt dantesques ravagent la capitale canadienne du pétrole

5 mai 2016 / Clara Baillot (Reporterre)



Depuis plusieurs jours, les flammes ravagent la ville de Fort McMurray dans la province de l’Alberta au Canada. Mercredi 4 mai, ses 88.000 habitants ont été évacués. Construite pour exploiter une des plus grandes réserves de sables bitumineux au monde, la ville pourrait bien être totalement réduite en cendres.

- Moncton, Canada, correspondance

Imaginez Poitiers ravagée par les flammes, entièrement évacuée et menacée de disparition. C’est la situation de Fort McMurray au Canada. Depuis dimanche, des feux de forêts, alimentés par un temps chaud, sec et venteux, engloutissent cette ville construite au beau milieu d’une forêt boréale et devenue le plus grand chantier d’extraction pétrolière de la planète.

Le feu s’étend désormais sur plus de 100 kilomètres carrés. Toute la population de Fort McMurray, 88.000 habitants, a été contrainte d’évacuer. Une demi-heure pour rassembler l’essentiel, et fuir un gigantesque brasier. Dans le quartier de Beacon Hill, 80 % des maisons sont parties en fumée. Pour s’en aller, un seul chemin, l’autoroute 63, et deux directions, nord ou sud.

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La fuite éperdue pour échapper aux flammes

Depuis leurs véhicules, les automobilistes filment des murs de flammes : une vision d’enfer selon les témoins. Faute de carburant disponible, certaines voitures restent immobilisées sur le bord de la route. Le tout dans une chaleur caniculaire, exceptionnelle pour un mois de mai : plus de 30 degrés enregistrés mercredi 4 mai, quinze degrés de plus que la normale saisonnière.

L’Alberta a déclaré l’état d’urgence et la Croix-Rouge a mis en place un fonds pour aider les évacués logés dans des camps d’accueil à manger et se vêtir car certains ont tout perdu. Le brasier destructeur pourrait être la catastrophe naturelle la plus coûteuse du Canada.

La fin d’un Eldorado hyper polluant ?

En un siècle, Fort McMurray, à 400 km au nord d’Edmonton, la capitale de la province, a vu sa population multipliée par cent du fait de l’arrivée des compagnies pétrolières. Pour répondre à cette explosion démographique, la ville s’est progressivement étendue au milieu de forêts d’arbres résineux.

L’or de la région : un mélange de bitume brut, de sable, d’argile minéral et d’eau qui donne un pétrole brut de synthèse, plus cher à produire qu’une extraction traditionnelle dans un puits pétrolier mais équivalent à un pétrole brut de très grande qualité. La ressource était connue des Autochtones avant l’arrivée des Européens, ils l’utilisaient pour imperméabiliser leurs embarcations.

Les gisements de l’Athabasca contiendraient environ 1.800 milliards de barils de bitume, soit l’équivalent de l’ensemble des réserves de pétrole conventionnel dans le monde. Aujourd’hui, des entreprises comme BP, Shell et Total ont pignon sur rue à Fort McMurray. Mais l’exploitation des sables bitumineux est terriblement polluante, et par ailleurs très émettrice de gaz carbonique quand on prend tous les maillons de la chaîne, de la production à la consommation. C’est pourquoi en 2011, le Canada s’est retiré du protocole de Kyoto pour pouvoir continuer à exploiter sans entraves cette ressource.

L’Alberta est devenue la région du pays connaissant la plus forte expansion en 15 ans, avec un revenu familial doublé par rapport aux autres provinces et un PIB en augmentation de 7 %. Mais fin 2014, la chute des prix du pétrole a stoppé cette envolée. Les compagnies pétrolières ont ralenti leur production et licencié.

Mais il est hors de question de laisser tomber l’industrie d’« une province clé pour l’économie », disait Justin Trudeau, le premier ministre du Canada, dans un entretien accordé à CBC en début d’année. L’espoir renaît, partout au pays des familles attendent le signal pour faire de nouveau leurs bagages en direction de la province. Aujourd’hui, l’incendie de Fort McMurray contrecarre ces ambitions : même si les structures des compagnies pétrolières n’ont pas été atteintes par le feu, il n’y a plus de main d’oeuvre sur place pour les faire fonctionner.

Des feux de forêt de plus en plus intenses avec le réchauffement du climat

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L’énorme incendie est visible depuis les avions dans la haute atmosphère

Les sables bitumineux n’ont jamais eu bonne réputation. Ce pétrole exploite un territoire sur une très grande superficie et emploie une machinerie lourde pour son extraction. Le comédien Robert Redford déclare même que ce pétrole est « le plus sale de la planète ». L’an dernier dans leur rapport, Environmental Defence et Greenpeace Canada, basées à Toronto, pointaient du doigt l’Alberta, avec ces projections à l’horizon 2020 : « Une province comptant 11 % de la population, (...), produirait 93 % des gaz à effet de serre du reste du pays ».

Pour l’instant, les chercheurs restent prudents sur les causes du gigantesque feu. Pour Sylvie Gauthier, scientifique à Ressources naturelles Canada interrogée par Radio-Canada, les incendies ne sont pas un phénomène nouveau mais ils n’ont jamais été aussi fréquents. « Depuis les années 1980, le climat est de plus en plus sec. Au Canada, le plan de prévention des incendies n’est plus adapté car il a été pensé lorsque que le climat était plus humide. Désormais, on prévoit que les incendies vont augmenter en superficie et la saison des feux va s’allonger, du début du printemps jusqu’à l’automne » prévient-elle. Au Canada, où les bourgeons commencent à peine à éclore, la saison des feux s’annonce longue et Fort McMurray pourrait ne pas en être la seule victime.




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Lire aussi : En Alberta, « l’avènement d’une humanité... inhumaine »

Source : Clara Baillot pour Reporterre

Photos :
. chapô : mur de flammes (Castanet News)
. voitures en fuite : mi24hind
. voiture calcinée : No guts no glory
. vu du ciel : Gravel Matin

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