Des lycéens opposent leur optimisme à la crise écologique

24 avril 2017 / Émilie Massemin (Reporterre)



Le lycée Sophie-Germain a amorcé sa transition écolo. Lors d’ateliers sur les alternatives organisés par leurs camarades, les lycéens ont découvert qu’il était possible d’agir contre la crise écologique. Reporterre a assisté à cet après-midi pleine d’optimisme.

  • Paris, reportage

Un petit air de vacances flotte sur la cour du lycée Sophie-Germain, sans doute l’effet du soleil radieux. Mais dans le gymnase de cet établissement cossu du IVe arrondissement de Paris, un silence concentré accueille l’exposé sur l’anthropocène de l’historien des sciences Christophe Bonneuil. « Pour les scientifiques, ce terme désigne un nouvel âge de la Terre, explique-t-il devant un parterre d’élèves assis en tailleur. L’idée est que les activités humaines sont devenues une force géologique : les humains charrient plus de terre, de pétrole et de charbon que toutes les forces naturelles réunies — vent, érosion, etc. Elles entraînent aussi le changement climatique. Et créent même de nouvelles roches, comme ce plastiglomérat découvert en 2013 à Hawaï ! » poursuit-il, en désignant l’image d’un drôle de caillou projeté sur écran géant.

Christophe Bonneuil : « La France devrait être exemplaire sur les plans social et environnemental ».

Après la conférence, Ève, 17 ans, en terminale littéraire (L), et Franck, 18 ans, en terminale économique et sociale (ES), prennent l’air dans la cour d’honneur. « C’était horrible, mais il n’y avait rien qu’on ne savait pas déjà », commente Franck. Les jeunes gens ont même déjà commencé à retrousser leurs manches. « Avec ma mère, nous privilégions les produis issus de l’agriculture biologique et je suis devenue quasiment végétarienne, confie Ève. Pour les fringues, je récupère beaucoup. » Mais le changement doit aussi être collectif, estime Frank : « Christophe Bonneuil a très bien dit que la France, plutôt que de chercher à être une grande puissance, devrait s’attacher à être exemplaire sur les plans social et environnemental. » « À ce titre, le film Demain est très motivant, poursuit Ève. Il montre comment les gens peuvent agir. »

Franck : « C’était horrible, mais il n’y avait rien que nous ne sachions déjà ».

Informer, inspirer et créer, tel est justement l’objectif de cet après-midi « Sophie-Germain en transition » organisé par une petite dizaine d’élèves de l’établissement. À l’origine de l’initiative, Romain Sayd, 18 ans, en terminale L. « Au début de l’année, mon frère a rendu un mémoire de philosophie intitulé “Quelles politiques face au changement climatique ?”. Je l’ai lu et cela m’a bouleversé : je ne pensais pas que la situation était si grave. De là a germé l’idée d’organiser une conférence sur l’environnement et d’aller plus loin, pour réfléchir à ce que nous pouvons faire au niveau du lycée. » Dans cet objectif, après la conférence, le lycéen et ses camarades ont imaginé dix-huit ateliers thématiques : alternatives et non-violence avec Alternatiba, déchets avec l’association Zéro Waste France, monnaies locales avec la Pêche… « L’idée est de montrer qu’il faut se bouger parce qu’on peut faire de belles choses », insiste Romain.

Agriculture urbaine et écopsychologie

Plusieurs dizaines de lycéens se sont inscrits aux ateliers.

Julien et Cyril, tous deux âgés de 16 ans et en 1re scientifique (S), ont opté pour l’agriculture urbaine avec les Vergers urbains. Après les avoir aidés à planter deux arbrisseaux, Thomas Trame, l’animateur, leur dévoile quelques subtilités de la recherche génétique. « Les pommiers sont très sensibles aux ravageurs. C’est pourquoi l’Inra a créé une nouvelle variété, Ariane, résistante à la tavelure. Ce travail a duré vingt ans ! Malheureusement, en quelques années, huit types de tavelure se sont adaptés et sont devenus résistants. Si l’on veut aller vers une agriculture ultra-technologique, ce n’est pas forcément l’idéal, car cela représente beaucoup d’argent et les résultats ne sont pas garantis. » Julien est déjà sensibilisé à la question : « J’ai fait des expériences chez moi en plantant des petits pois et une pastèque. C’est amusant de produire sa nourriture et surtout, on est sûr qu’elle est 100 % bio. Ma mère m’a sensibilisé au fait que les pesticides sont mauvais pour la santé. »

Un peu plus loin, un groupe d’élève arpente une partie de la cour sous le regard attentif de Sarah Koller et Manuela Fernandez, enseignantes à l’Université de Lausanne (Suisse) et animatrices de l’atelier d’écopsychologie. « Arrêtez-vous face à quelqu’un et regardez-le dans les yeux, les invite Sarah Koller. Prenez conscience qu’il s’agit de quelqu’un qui vit sur la même planète que vous, inquiet face aux problèmes du changement climatique, de la disparition des espèces et du brevetage du vivant. Et que ce quelqu’un a choisi de ne pas détourner le regard, puisque qu’il a choisi de participer à cet après-midi sur la transition plutôt que de passer du temps au parc avec ses amis. Exprimez-lui votre gratitude pour ça ! » Un exercice dont Florence, 17 ans, Suzanne, 16 ans, et Tess, 16 ans, sont sorties changées. « On se sent toute petite et reliée à un tout », confie Suzanne. « C’est grâce à notre environnement qu’on est ce qu’on est », enchérit Tess. Manuela Fernandez, elle, est agréablement surprise : « Ils ont tout de suite joué le jeu. Quand on leur a dit que la perte du lien avec la nature pouvait entraîner des troubles psychiques, ils ont tout de suite acquiescé ! »

Olivier Berland, animateur pour l’Île-de-France de l’association Énergie partagée et animateur de l’atelier consacrée aux énergies citoyennes, est convaincu de la nécessité de sensibiliser les jeunes. « La question de l’énergie n’est pas abordée en profondeur dans l’enseignement secondaire. Résultat, les élèves ne savent même pas forcément comment fonctionne un réseau électrique, déplore-t-il. Pourtant, il est important d’évoquer ces questions dès le lycée car la production et la consommation électriques ont de multiples impacts géopolitiques, sociaux et en termes de pollution. Que les lycéens soient éclairés permettrait de produire moins d’erreurs collectives quand ils seront électeurs et géreront leurs budgets. »

« J’ai la conviction que tout peut se régler avec de l’optimisme »

Après les ateliers, un buffet composé de jus de fruit bio et de viennoiseries glanées dans les boulangeries alentour attend les participants. L’occasion pour Oona, Ella, Stella, Lucie et Camille de débriefer. « La plantation du pommier m’a beaucoup plu, c’était une super idée de laisser une trace de cet après-midi, apprécie Oona. Je suis profondément inquiète à cause de la crise écologique, car les faits scientifiques sont très inquiétants. Mais j’ai la conviction que tout peut se régler avec de l’optimisme. C’est parce que la situation est grave qu’il ne faut pas s’affoler et agir avec ce genre d’après-midi convivial, où on goûte et on rigole en réfléchissant à des solutions. » Ella et Lucie, elles, ont beaucoup aimé l’atelier consacré aux éco-lieux animé par les Colibris. « Ces projets me semblaient utopiques, j’avais l’impression qu’ils ne pourraient jamais marcher. Mais là, on voit que ça existe ! », se réjouit Lucie. « Ça m’a donné envie de participer à la prochaine rencontre qu’ils organisent dans dix jours à la Villette », enchérit Ella. Un retour encourageant pour Romain Sayd, qui espérait par ces ateliers faire découvrir les associations à ses camarades et leur donner envie de s’y engager.

Romain : « Il faut se bouger parce qu’on peut faire de belles choses ».

Camille, elle, est un peu moins optimiste. « On est dans un milieu très favorisé, on est éduqué à se préoccuper de ces questions. C’est triste de savoir qu’ailleurs la prise de conscience n’a pas encore eu lieu, s’inquiète-t-elle. Par ailleurs, il faut mixer les choses à petite mais aussi à grande échelle. J’entends parfois dire que la politique ne sert à rien. Mais les centrales nucléaires ne vont pas se fermer toutes seules, sans décision politique ! Idem, quand on voit la politique de Donald Trump en faveur du charbon... Tout ça est compliqué. Et nous, on doit à la fois gérer notre adolescence, le fait qu’il y ait des guerres, un changement climatique, des réfugiés, tout ça fait beaucoup ! »

Une fois la cour désertée, Zoubeïda Bradel-Joinet, qui a coorganisé l’événement, aide ses camarades à ranger les tables. « Si l’on a parlé de risque d’effondrement de la société dans notre brochure de présentation, c’était aussi une manière de regrouper les gens et de les motiver à venir. Si l’on commence à se dire qu’on a le temps de changer, c’est fichu », estime-t-elle. Prochaine étape, réunir les lycéens intéressés pour porter des projets au niveau du lycée. « Ce forum ouvert va permettre de trouver des idées. Par exemple, créer un compost et installer des bacs de plantations à l’aide des Incroyables comestibles. » Mais, déjà, cet après-midi lui a permis de prendre conscience de sa puissance d’action. « Je lis beaucoup mais j’agissais très peu, reconnaît-elle. Or, avec des amis motivés, nous avons pu organiser tout cet après-midi tous seuls. Il s’agissait aussi de donner les clés aux gens qui ne savaient pas comment s’y prendre. Notre idée était aussi de transmettre quelque chose aux plus jeunes, qu’ils feront perdurer après le départ des terminales à la fin de l’année. »




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Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Émilie Massemin/Reporterre

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