123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageLuttes

« Ville verte, c’est une blague » : au Sénégal, un projet immobilier menace le lac Rose

Le lac Rose (au 1er plan), la bande de terre avec les filaos et l’océan Atlantique, le 14 mars 2026. C’est dans cette bande de filaos notamment que Casa Orascom a choisi de réaliser le projet immobilier « Ville verte ».

Le lac Rose, l’un des paysages les plus emblématiques du Sénégal, est menacé par un projet immobilier d’envergure avec appartements et villas. « Ce sera une catastrophe », dénoncent les habitants qui dépendent du lac pour vivre.

Niaga, lac Rose (Sénégal), reportage

D’un côté, le rugissement sourd de l’Atlantique. De l’autre, le silence presque irréel d’une forêt de filaos, dont les aiguilles fines frémissent dans le vent salé. Et, derrière cette bande de quelque 90 hectares, l’un des sites les plus emblématiques du Sénégal : le lac Rose. Une étendue d’eau d’environ 3 km² aux reflets changeants, parfois pâles, parfois intensément rosés, selon la course du soleil. À quoi ressemblera ce paysage dans quelques années ? Difficile à dire. Mais depuis quelques mois, une inquiétude s’est emparée des habitants du paisible village de Niaga. Car un projet de construction de 10 000 logements sur 216 hectares, destiné à accueillir des dizaines de milliers d’habitants, a vu le jour.

Porté par la multinationale égyptienne Casa Orascom, le projet « Ville verte lac Rose » se présente comme « la première ville verte et intégrée d’Afrique de l’Ouest en harmonie avec le lac, l’océan et la forêt classée ». Pour ses opposants, il pourrait au contraire bouleverser l’écosystème du site et fragiliser toute l’économie locale.

Dans la commune de Tivaouane Peulh-Niague (ou Niagua), une partie de la population refuse de voir naître une ville de plusieurs dizaines de milliers d’habitants, menaçant un environnement et un écosystème déjà fragile. © Nicolas Réméné / Reporterre

Depuis mars, une nouvelle route a été inaugurée pour relier la zone à Dakar, ramenant le trajet à quarante-cinq minutes contre environ le double auparavant. Pour les autorités, le projet constitue un levier de développement. Au-delà des logements, il prévoit lieux de culte, écoles, hôpital, commerces et équipements sportifs.

Dans un éditorial du quotidien progouvernemental Le Soleil, le journaliste Maguette Ndong défend cette vision : dans un contexte économique tendu, refuser un tel projet reviendrait à décourager les investisseurs étrangers. Le président, Bassirou Diomaye Faye — qui avait pourtant été élu sur la promesse de restaurer la souveraineté —, a lui-même reçu le directeur général de la multinationale, signe d’un soutien au plus haut niveau. Malgré les critiques, les autorités invoquent la raison d’État, et les travaux devraient débuter prochainement.

« Ville verte, c’est une blague »

Sur le terrain, pourtant, le slogan passe mal. « Ville verte, c’est une blague, affirme Ibrahima Mbaye. Les filaos qu’on a déjà, c’est ça le vrai vert. » Président de l’association Aar Lac Rose (« Protéger le lac Rose », en wolof), ce natif de Niaga est vent debout contre ce projet. Selon lui, « on ne peut pas construire une ville de cette ampleur sans toucher à l’équilibre du lac ». Un lac dont dépendent, selon lui, plus de 3 000 personnes à travers l’extraction et la vente de sel, le tourisme, l’artisanat ou la restauration.

© Louise Allain / Reporterre

« Des maisons pour riches »

Face au projet, la mobilisation s’organise. Dans le village, les habitants rencontrés s’y opposent unanimement. Sur les murs, des graffitis « Casa Orascom, dégage » ou encore « Non au projet Ville verte ». Tous dénoncent un manque de concertation et des risques environnementaux. Les conséquences liées aux déchets, par exemple, sont évaluées « d’importance majeure » dans l’étude d’impact. « Sur l’environnement, ce sera une catastrophe, juge Ibrahima Mbaye. On ne peut pas faire un projet de cette ampleur sans couper des arbres, sans émettre des déchets. »

L’entreprise, elle, assure auprès de Reporterre que les discussions ont eu lieu conformément à la réglementation en vigueur, et promet des retombées économiques et des milliers d’emplois. Un discours auquel Omar Ka, chauffeur de poids lourd, ne croit pas. « Ce seront des maisons pour riches. C’est sûr qu’on ne va pas en bénéficier », dit-il.

Une affiche promotionnelle du projet «  Ville verte  », le futur «  joyau du Sénégal  », dans le quartier du Plateau à Dakar, centre historique de la capitale sénégalaise, le 13 mars 2026. © Nicolas Réméné / Reporterre

Sur le papier, le projet promet une certaine mixité sociale. Des appartements sont annoncés à partir d’environ 13 millions de francs CFA (20 000 euros), jusqu’à 162 millions de FCFA pour une villa mitoyenne (247 000 euros) et des prix encore plus hauts pour une villa personnalisée. « Un excellent rapport qualité-prix », selon les promoteurs, mais encore largement hors de portée de la plupart des habitants, qui vivent du sel, du tourisme ou du petit commerce. « Qui peut acheter ça ici ? » s’indigne Omar.

Pour beaucoup de riverains du lac, la « ville verte » vise avant tout une clientèle extérieure, plus aisée, venue de Dakar ou de l’étranger. « Non seulement cette ville ne sera plus la nôtre, mais, en plus, si les dunes disparaissent, les touristes ne viendront plus », s’inquiète Ousmane Ndiaye, installé au village artisanal. « Si le lac change, nous n’aurons plus de travail », ajoute Ndeye Sow, 45 ans, une ancienne déchargeuse de sel qui vend aujourd’hui des souvenirs.

Comme un grand nombre de personnes dont le travail est lié au secteur du sel ou du tourisme, Ndeye Sow redoute que les projets d’aménagement menacent à la fois les emplois locaux mais aussi l’équilibre fragile du lac, dont dépend toute l’activité touristique. © Nicolas Réméné / Reporterre

Amoureux du lac et de sa région, Ibrahima Mbaye, de l’association Aar Lac Rose, avait un autre objectif. « On voulait en faire une réserve naturelle, explique-t-il. On avait travaillé avec le ministère de l’Environnement, défini des zones à protéger, imaginé un tourisme durable. » Selon lui, tout s’est accéléré avec l’arrivée de la société égyptienne : « Ils sont venus avec un projet déjà ficelé. »

C’est ici, au milieu des dunes de sable et des bandes de filaos, que la société a prévu de construire son projet immobilier. © Nicolas Réméné / Reporterre

Depuis, il organise la résistance, dans un rapport de force déséquilibré. D’un côté, une multinationale, soutenue par l’État. De l’autre, une communauté locale qui organise des manifestations et ateliers de sensibilisation pour faire entendre sa voix. Fin novembre 2025, onze personnes ont été arrêtées. Parmi elles, M. Mbaye. Après quinze jours de détention et des accusations de « troubles à l’ordre public », les manifestants ont été relaxés et libérés. « C’était pour nous faire peur et nous faire taire, estime Ibrahima Mbaye. Mais ça nous a encore plus motivés. » 

L’opposant continue de dénoncer le projet. Sur la plage, à la lisière de la forêt de filaos, il saisit son téléphone portable et se filme pour expliquer l’importance de ces arbres pour la conservation du lac Rose. « Si on enlève les filaos, le sable avance. Si le sable avance, le lac n’existera plus », explique-t-il, dans une vidéo qu’il publiera sur TikTok.

Ibrahima Mbaye, dit Ibou, se filme dans la forêt de filaos située sur la zone affectée afin de dénoncer les risques pour l’environnement. © Nicolas Réméné / Reporterre

La couleur du lac, qui lui a donné sa renommée mondiale, est liée à la présence d’un microorganisme produisant un pigment rose en réponse à une salinité exceptionnelle. Or, cette salinité elle-même dépend d’un équilibre hydrologique très fragile. Le lac est alimenté à la fois par la nappe phréatique, les pluies, et surtout par des infiltrations d’eau de mer. Il se maintient principalement grâce aux dunes. Elles forment une barrière naturelle entre l’océan et le lac, régulant les échanges d’eau. Et ces dunes tiennent grâce aux filaos, ces arbres capables de fixer le sable, de limiter l’érosion et d’absorber le sel. Toucher à cet ensemble, c’est prendre le risque de dérégler toute la mécanique.

Amadou Tamboura, Malien de 28 ans, ramasseur de sel au lac Rose, dans la commune de Tivaouane Peulh-Niague, le 14 mars 2026. © Nicolas Réméné / Reporterre

« Comment construire une ville sans couper les filaos ? »

Dans un article publié en janvier 2024 dans The Conversation, El Hadji Sow, enseignant-chercheur à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, expliquait, avant même que le projet de Casa Orascom ne soit lancé, le danger qui pèse sur le lac, notamment sur sa rive nord, là où la « Ville verte » doit s’installer. Les filaos étant menacés, leur disparition « entraînera un envahissement de la dépression par le sable mouvant ».

L’autre menace étant, selon lui, l’urbanisation galopante, qui affecte la qualité et l’alimentation en eau du lac. Le chercheur préconisait alors « d’interdire totalement l’urbanisation et l’installation des réceptifs touristiques sur les dunes séparant le lac et la mer » ; l’inverse de ce qui se produit.

À l’aide d’une pelle, Amadou Tamboura casse la croûte de sel qui s’est formée au fond du lac pour ensuite en sortir l’or blanc du fond de l’eau dans des paniers en osier. Il le transvase ensuite dans une pirogue, un travail harassant dans des conditions extrêmement difficiles. © Nicolas Réméné / Reporterre

Du côté de Casa Orascom, le discours se veut pourtant rassurant. Anta Seck, responsable environnementale du projet, assure que la forêt de filaos sera préservée : « Il n’est prévu nulle part d’y toucher. Elle est indispensable », dit-elle. Elle évoque une construction « en hauteur », intégrée à l’environnement, et des systèmes de gestion des eaux usées garantissant qu’aucun rejet ne polluera ou ne viendra perturber le lac. Elle promet aussi que le littoral restera accessible au public.

Sur le terrain, la défiance domine. « Ils disent qu’ils ne toucheront pas aux filaos, mais comment construire une ville sans les couper ? » interroge Boubou Gaye, guide local. Pour lui, la préservation du lac est aussi une question d’identité et d’héritage. « C’est un patrimoine que nos arrière-grands-parents nous ont laissé, explique-t-il. Maintenant, c’est à nous de nous battre pour le transmettre. »


legende