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Tribune — Migrations

Des migrants crèvent de froid aux portes de Paris, et l’État ne fait rien

Le camp du Pré-Saint-Gervais, en Seine-Saint-Denis, a été évacué le vendredi 10 décembre.

Des centaines d’exilés s’entassent aux portes de la capitale. Hommes, femmes et enfants y sont dans « l’abandon le plus complet », regrettent les auteurs de cette tribune. Ils appellent les autorités à mettre à disposition les locaux vacants.

Le Pré solidaire et Pantin solidaire sont des collectifs d’habitants auto-organisés qui apportent leur soutien aux exilés du Pré-Saint-Gervais et de Pantin.



Actualisation — Le camp du Pré-Saint-Gervais, en Seine-Saint-Denis, a été expulsé le vendredi 10 décembre. Près de 300 exilés afghans sont toujours sans soutien à la porte de Pantin.


En ce début décembre, alors que les températures s’approchent de zéro, des centaines d’exilé·es s’entassent aux portes de Paris. À l’entrée de la Seine-Saint-Denis, du Pré-Saint-Gervais, de Pantin et de la Villette, ces femmes, enceintes parfois, ces hommes, ces enfants survivent sans eau potable, sans protection contre le froid, sans nourriture. Chaque jour, ils changent de place, effrayés par les patrouilles policières. Se cachent dans des buissons, dans des tunnels, sous les ponts, où ils peuvent. Impossible de s’aménager un endroit confortable, de protéger ses enfants.

Ils viennent d’Afghanistan, d’Irak, de Somalie, d’Érythrée, de Côte d’Ivoire, du Maroc, d’Algérie... Ils fuient les guerres, la misère, de plus en plus liées aux transformations écologiques et aux politiques extractivistes occidentales. M. Reza [*], par exemple, a fui l’Iran avec femme et enfants pour échapper à l’étau meurtrier d’un régime liberticide et d’un odieux embargo économique. Effrayés par la mort en mer de vingt-sept migrant·es le 24 novembre dernier, lui et sa famille ont renoncé à une traversée vers l’Angleterre, où ils ont de proches parents. Aujourd’hui, ils dorment dans le tunnel séparant la capitale du Pré-Saint-Gervais, en attendant de pouvoir financer tests PCR et billets de train pour rejoindre Stuttgart, où vivent d’autres de leurs proches.

Il y a aussi Drissa [*], un jeune Ivoirien, probablement encore mineur. Ruinés par la désertification, ses parents agriculteurs l’ont envoyé travailler à Abidjan, où il est devenu le serf d’une famille peu scrupuleuse. Il a alors décidé de fuir vers l’Europe. Un voyage de deux ans, au cours duquel il aura vécu les affres de l’esclavage en Libye et la très dangereuse traversée méditerranéenne.

« Nous avons honte, et c’est insupportable »

On pourrait continuer longtemps, raconter les destins dramatiques et les manquements aux droits fondamentaux dont la France se rend coupable. Car, depuis que ces exilés sont ici, aux portes de la capitale, ils sont dans l’abandon le plus complet. Ils ne reçoivent aucune aide sanitaire, alimentaire, administrative de l’État ou des mairies. Certains n’ont d’autre moyen pour s’exprimer que leur langue d’origine (l’arabe, le pachtoune, etc.), la plupart ne savent pas comment joindre les services administratifs pour demander un titre de séjour.

Leur seule relation avec la France, depuis des mois parfois, ce sont ces patrouilles policières qui viennent les compter au petit matin. Pourquoi ? Pas moyen d’obtenir une réponse. Mais un beau jour, ils ne sont plus là, chassés ou délogés en camionnettes pour des endroits plus discrets, quelque part entre la porte de Montreuil et la porte de La Chapelle, loin des yeux et des oreilles de la grande bourgeoisie ouest-parisienne.

Le tunnel de la porte du Pré-Saint-Gervais, devenu le symbole de l’abandon des exilés par les pouvoirs publics. © NnoMan

Heureusement, des associations et les citoyen·nes que nous sommes parviennent parfois à leur apporter le minimum : des vêtements, de la nourriture, des couvertures, des produits d’hygiène. Au nom de principes de solidarité humaine qui devraient aller de soi. Car nous, habitant·es du Pré-Saint-Gervais et de Pantin, nous avons honte. Nous avons honte quand nous voyons en bas de chez nous des gens dans le dénuement le plus complet, sans que rien ne se passe. Pas la moindre réaction des institutions, pas la moindre solution avancée. Nous avons honte, et c’est insupportable. On parle de « réfugiés », mais en quoi la France est-elle un refuge ? Où est la traduction des idéaux universalistes dont ses « élites » se gargarisent ? Où est l’écho de cette « Fraternité » républicaine ?

« Chacun finit par trouver normale l’indifférence qui tue »

Nous avons honte, et nous avons peur. Car nous savons que le climat d’extrême droitisation en France n’est pas étranger à la non-réaction de l’État face à ce désastre humanitaire. Que certains de nos concitoyens pensent qu’un gouvernement « de l’ordre », du « bon sens national », sera une réponse à la violence du monde. À force de la tolérer cette violence, on la laisse faire son nid dans l’imaginaire collectif, et chacun finit par trouver normales l’indifférence qui tue et cette aberration : la « gestion des exilé·es et de la question migratoire » est devenue une prérogative exclusive du ministère de l’Intérieur. Même en plein Covid, même en plein hiver...

« Sauvons-les ! »

Pourtant nous ne sommes pas si impuissants que nous le pensons, à partir du moment où nous nous organisons ensemble. C’est ce qui nous est arrivé entre voisins du Pré-Saint-Gervais et de Pantin, à la faveur de cette vague de froid survenue il y a trois semaines, qui nous a rendu la situation de ces exilés inacceptable. Alors, réveillons-nous. Refusons catégoriquement, et une bonne fois pour toutes que l’immigration soit envisagée comme un problème à régler à grands coups de matraques et d’obligations de quitter le territoire français (OQTF). Cette « question migratoire » est plus que jamais géopolitique – des ONG, des scientifiques avancent le chiffre, approximatif, de 200 millions de déplacés climatiques dans le monde d’ici à 2050. Nous devons y répondre par des moyens politiques respectueux de notre humanité.

Aussi nous appelons les mairies du Pré-Saint-Gervais, de Pantin, d’Aubervilliers et de Paris, ainsi que les autorités de l’État, à mettre à disposition les locaux vacants et les moyens logistiques, matériels et humains qui sont les leurs, pour répondre dignement à cette situation d’urgence. Dans le cinquième pays le plus riche au monde, nous le pouvons.

Aidez-nous, et sauvons-les ! Si vous souhaitez soutenir ces exilés avec des dons, cliquez ici.

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