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ReportageÉnergie

Des pylônes électriques en Camargue ? « RTE fait tout pour passer en force »

Le projet de ligne à très haute tension traverserait sur 65 kilomètres une zone Natura 2000 et le parc naturel régional de Camargue.

Le projet d’une ligne électrique très haute tension qui doit traverser le parc naturel de Camargue génère des crispations. Les défenseurs d’un projet alternatif dénoncent une concertation de façade.

Saint-Martin-de-Crau (Bouches-du-Rhône), reportage

Devant un parterre de cadres de l’énergie et de représentants de l’État, Séverine Dellanegra, maire sans étiquette de Saint-Martin-de-Crau, ne mâche pas ses mots d’introduction : « Depuis des mois, la manière d’agir des porteurs de projet de la ligne à très haute tension laisse un sentiment troublant, comme si tout était déjà dessiné, comme si ce débat n’était qu’une formalité. »

La salle municipale Mistral est comble, l’atmosphère tendue. « Décarboner, oui. Saccager, non », peut-on lire sur les banderoles accrochées aux murs. Environ 400 personnes, habitants, élus, industriels, agriculteurs, dockers et ingénieurs, ont assisté à la réunion publique sur les besoins en électricité de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, à Saint Martin-de-Crau, le 20 mai. Ce débat était organisé dans le cadre d’une large concertation publique sur l’avenir industriel de la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer qui se tient jusqu’au 12 juillet sous la houlette de la Commission nationale du débat public.

Menace pour l’économie, le paysage et la nature

Le débat concerne une trentaine de projets industriels, mais c’est celui de la ligne à très haute tension (THT), qui vise à relier le poste électrique de Jonquières-Saint-Vincent (Gard) à la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), qui cristallise toutes les tensions. Face aux besoins d’électrification de l’industrie sidérurgique et pétrolière, RTE prévoit une nouvelle ligne aérienne de 400 000 volts sur 65 kilomètres. Mais dans la Crau, en Camargue ou en Terre d’Argence, le projet est perçu comme une menace pour l’économie, le paysage et la nature.

Philippe Renaudi, président de la chambre de commerce et d’industrie de la région PACA a appelé à «  ne pas faire l’erreur de passer à côté de cette ligne  ». © Estelle Pereira / Reporterre

Le fuseau choisi, présenté comme « de moindre impact », traverse des terres agricoles, des zones Natura 2000, la réserve naturelle nationale des Coussouls de Crau et le parc naturel régional de Camargue, plus vaste zone humide de France et refuge pour des centaines d’espèces protégées. « Une autoroute électrique écocidaire », résume le collectif THT 13/30, qui milite pour une alternative enterrée le long des routes.

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Le préfet de Région a, certes, mandaté l’école d’ingénieurs Centrale Supélec pour étudier cette hypothèse enterrée, dont les conclusions sont attendues le 2 juin lors d’une nouvelle réunion publique, à Arles. Mais l’amorce des études de terrain par RTE alimente le doute sur la sincérité des débats.

« RTE fait tout pour passer en force »

Guillaume Meiffre, oléiculteur en agriculture biologique à Mas-Thibert, près d’Arles, raconte comment il s’est retrouvé, le 12 mai, face à un prestataire de RTE en train de sonder ses sols, sans en avoir été averti. « Il avait dans les mains une carte satellite avec les emplacements présumés des pylônes, alors qu’aucun tracé n’est censé être arrêté. Où est la démocratie dans tout ça ? » s’indigne-t-il. Quelques jours plus tard, il a croisé une biologiste chargée de répertorier les amphibiens... en une journée. « C’est ridicule. Pour étudier une zone aussi riche en biodiversité et avoir des données fiables, il faudrait y passer deux semaines par saison. RTE fait tout pour passer en force », juge l’agriculteur.

Une photo de la propriété de l’agriculteur Guillaume Meiffre, sur laquelle les emplacements d’éventuels pylônes sont déjà indiqués.

Du côté de RTE et de l’État, on invoque l’urgence. Selon une fiche publiée par l’État à l’occasion du débat, la région Paca a besoin de 7 000 mégawatts (MW) supplémentaires d’ici 2035, dont notamment 1 200 MW pour décarboner l’industrie existante, 2 000 MW pour de nouvelles installations, 1 900 MW pour la filière hydrogène, ou encore 1 200 MW pour les data centers. « Il faut aller vite », défend un cadre de RTE, « pour éviter un blackout ou une fuite des projets industriels vers d’autres territoires mieux préparés ».

« Comment des ingénieurs comme vous n’ont-ils pas pu envisager d’autres solutions acceptables ? »

Durant les presque quatre heures de débat, le contraste était frappant. D’un côté, des dockers et chefs d’entreprises industrielles appelaient à ne pas freiner la mutation industrielle de Fos-sur-Mer. Pour eux, la ligne THT est indispensable à la relocalisation des activités et à la pérennité de l’emploi. Mais, de l’autre, les agriculteurs et les défenseurs de l’environnement considèrent inacceptable que la transition écologique se fasse au prix de leur territoire.

La réunion s’est terminée dans la confusion. Une participante, rizicultrice et éleveuse de chevaux, a interpellé les représentants de RTE, EDF et Enedis venu présenter les demandes de raccordement reçues par les industriels : « Comment des ingénieurs comme vous n’ont-ils pas pu envisager d’autres solutions acceptables pour innover et ne pas nous proposer une solution archaïque comme une ligne aérienne ? Beaucoup de pays n’en construisent plus depuis des années. Trouvez-nous une solution qui puisse convenir à tous sans faire de victime ! » Les applaudissements reprennent, mêlés à des huées. La Camargue s’électrise.

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