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ReportageLuttes

L’alliance improbable de la FNSEA et des écologistes contre une ligne très haute tension

De gauche à droite, Sébastien Mabile, avocat spécialiste de l’environnement, Jean-Paul Juglaret, éleveur, Bruno Emeric, de la FDSEA13, Jean-Laurent Lucchessi, biologiste et Antoine Juglaret, éleveur, ont mis leurs différends de côté pour lutter ensemble contre la ligne aérienne à très haute tension qui prévoit de traverser la Camargue.

Agriculteurs et écologistes ont mis leurs différends de côté en Camargue pour lutter contre un projet de ligne électrique aérienne à très haute tension. Une construction qui menacerait les exploitants et les oiseaux protégés.

Arles (Bouches-du-Rhône), reportage

Des prairies verdoyantes s’étalent à perte de vue. Seules quelques haies entament l’horizon. Les ombres fumantes des bâtiments industriels de Fos-sur-Mer, situé à une vingtaine de kilomètres plus au sud, sont visibles depuis la ferme de la Cabane Neuve, à Arles.

Dans ce paysage plat où l’élevage plein air sur de très grandes surfaces et la culture du foin sont légion, les brebis mérinos de la famille Juglaret paissent paisiblement. L’exploitation familiale de 120 hectares longe la N568 qui traverse les réserves naturelles des Coussouls de Crau et des marais du Vigueirat.

C’est sur le terreplein de cette 2x2 voies que RTE, gestionnaire public du transport de l’électricité, compte installer des pylônes de 60 mètres de haut pour la construction d’une ligne électrique aérienne à très haute tension (THT). Longue de 65 km, elle doit relier le site industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer à Jonquières-Saint-Vincent, dans le Gard. Le tracé validé par l’État aurait des conséquences sur le parc naturel régional de Camargue, sur deux zones Natura 2000 et sur la réserve de biosphère de Camargue, reconnue par l’Unesco.

© Louise Allain / Reporterre

« Ce projet est une catastrophe pour le territoire qui vit essentiellement de l’agriculture et du tourisme », dit Jean-Paul Juglaret, éleveur, qui craint particulièrement les effets du champ électromagnétique de la ligne sur la santé de ses animaux. « RTE a d’ailleurs été condamné à indemniser un éleveur pour cela dans le Calvados », appuie son fils, Antoine Juglaret, en référence à une décision récente de la cour d’appel de Caen.

« Nous avons mis nos différends de côté »

Autour d’eux ce jour-là, étaient attablés plusieurs membres du collectif Stop THT 13/30, regroupant trente-et-une associations du territoire qui, avant le projet de RTE, ne se parlaient pas, voire étaient en conflit.

« Nous avons mis nos différends de côté », raconte Jean-Laurence Lucchesi, biologiste, ancien directeur de la zone protégée des marais du Vigueirat, surnommé « l’écolo » du groupe. « Nous sommes tous d’accord pour dire que cette ligne aérienne viendrait détruire le résultat d’un équilibre entre agriculture et protection de l’environnement construit depuis 70 ans sur le territoire », ajoute Bruno Emeric, maraîcher et administrateur du syndicat agricole FDSEA13.

Cette ferme qui produit foin et laine, dont Léa (sur la photo) est salariée, a investi des millions d’euros pour rénover l’exploitation, située en bordure du tracé de la ligne THT. © Estelle Pereira / Reporterre

« Au départ, certains syndicats agricoles étaient défavorables à nous suivre dans ce collectif parce qu’il y avait des écolos à nos côtés », raconte Isabelle Gex, membre active du Collectif riverains Arles plaine de Crau (CRAPLC13) qui s’est démenée pour mettre tout le monde autour de la table.

Un « front commun » de la LPO à la FNSEA

« Nous avons défendu auprès d’eux l’intérêt d’une coalition globale pour lutter contre ce projet », explique-t-elle. Les contentieux autour de l’avanza, un pesticide controversé utilisé dans les rizières de Camargue, ou encore autour de l’utilisation du glyphosate, n’ont pas empêché la constitution de ce « front commun », allant de la LPO à la FNSEA.

Ainsi, le collectif Stop THT 13/30 qui compte également des ingénieurs, dont l’ancien directeur des projets industriels et énergies à Fos-sur-Mer de 1999 à 2009, Michel Peronnet, planche depuis des mois sur un projet alternatif de ligne enterrée qui sera présenté lors d’une réunion publique, le 9 décembre, à Arles.

La ligne THT viendrait traverser une partie de la plaine de la Crau constituée de prairies dont certaines ont plus de cent ans et servent à la production de foin. © Estelle Pereira / Reporterre

Du côté du Gard, sur les bordures du Rhône, l’alliance entre agriculteurs et associations environnementales s’est matérialisée par des comptages d’oiseaux, le 24 novembre dernier, au domaine du Mougres du Grès, à Beaucaire. Résultat : en trois heures d’observation, le centre ornithologique du Gard a répertorié 27 espèces différentes, dont 4 815 grues cendrées, 341 cigognes blanches, 182 outardes canepetières, protégées au niveau européen.

« Nous sommes sur un couloir de migration », explique Anne Collard, vigneronne, dont la parcelle surplombe la vallée du Rhône. « Cette balafre sur notre territoire viendrait détruire la biodiversité et dévaloriser notre économie basée sur l’agritourisme et la préservation du paysage, dénonce son mari, François Collard, vigneron et membre de l’AOP Costières de Nîmes. Quand on vend notre vin, nous, on vend un paysage. On oppose une économie à une autre, sans vision d’ensemble de l’aménagement du territoire. »

Anne et François Collard, vignerons dans le Gard, à Beaucaire, luttent contre la ligne aérienne THT. Des comptages d’oiseaux ont lieu depuis leur parcelle avec vue sur la vallée du Rhône. © Estelle Pereira / Reporterre

Plus globalement, ce projet de ligne aérienne vient remettre en cause « un compromis historique » issu de la mission Racine, estime Sébastien Mabile, avocat spécialiste du droit de l’environnement et membre du collectif. Dans les années 60, ce vaste programme d’aménagement du littoral du Languedoc-Roussillon a sectorisé le golfe du Lion : à l’ouest, les aménagements touristiques avec la Grande-Motte et Port Camargue, à l’est, l’industrie autour de l’étang de Berre, et au milieu, la Camargue, une zone naturelle à préserver.

« L’économie locale de la Camargue, de la Crau et de la Terre d’Argence s’est adaptée. Nous avons évalué à 40 000 le nombre d’emplois que représentent l’agriculture et le tourisme, dit-il. C’est quatre fois plus que les emplois directs et indirects promis par l’État à Fos-sur-Mer. »



La Commission européenne alertée

Face à la multiplication des projets d’infrastructures en Camargue, l’Alliance méditerranéenne pour les zones humides a saisi le 2 décembre la Commission européenne et le ministère de la Transition écologique sur les risques environnementaux et socio-économiques qui pèsent sur la plus étendue des zones humides d’Europe de l’Ouest.

C’est la première fois que cet organisme, réunissant 74 organisations internationales, dont WWF et Birdlife, lance une telle alerte concernant un pays fondateur de l’Union européenne. Les signataires soulignent que « ce projet de ligne THT irait à la fois à l’encontre de la législation environnementale de l’UE — notamment les lois relatives à la restauration de la nature — et des obligations de la France au titre de la Convention de Berne, particulièrement l’article 4.2 qui impose aux Parties de “tenir compte des exigences de conservation des zones protégées dans la planification et le développement des projets” ».




Notre reportage en images :


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