Désinfecter les villes ? Destructeur pour les milieux aquatiques

Durée de lecture : 5 minutes

2 avril 2020 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Plusieurs villes françaises, imitant ce qu’il s’est fait en Chine ou en Corée du Sud, entreprennent la désinfection des rues à grandes doses de « virucides ». L’efficacité sanitaire reste à démontrer, mais la dangerosité de cette pratique sur l’environnement est certaine.

Nice, Cannes, Menton, Reims, Suresnes, Asnières-sur-Seine, Rosny-sous-Bois, Le Bourget, une partie de la métropole de Marseille… de plus en plus de villes ont décidé de désinfecter l’espace public à l’aide de liquides « virucides » (désinfectants, bactéricides et fongicides), le plus souvent à base d’eau de Javel diluée. Problème : si ce nettoyage à grande eau n’a pas démontré son efficacité sanitaire, sa nocivité environnementale est, elle, « certaine », selon Florence Denier Pasquier, de France Nature Environnement : « Pour les milieux aquatiques, c’est une très mauvaise idée », explique-t-elle à Reporterre.

Sur le plan sanitaire d’abord, aucune instance officielle n’a émis d’avis favorable à ces mesures. L’agence régionale de santé (ARS) de Nouvelle-Aquitaine a même pris position contre la désinfection, lors d’une conférence de presse lundi 30 mars : « La désinfection des rues n’est pas une nécessité de santé publique, a déclaré le docteur Daniel Habold, directeur de la santé publique à l’ARS. Passer à la Javel les rues de Bordeaux ne me semble pas être d’actualité, il n’y a pas d’argument en faveur de cette initiative, sans oublier qu’il s’agit de produits toxiques. » Contactée par France Info, la Direction générale de la santé (DGS) a précisé par ailleurs que « de grandes quantités d’alcool et de désinfectant inhalés pouvaient avoir des effets secondaires non négligeables pour les populations ». Rappelons que l’eau de Javel est potentiellement toxique et corrosive. Saisi par le ministère de la Santé, jeudi 26 mars, le Haut Conseil de la santé publique, une instance consultative, doit rendre dans les prochains jours un avis à ce propos.

« Les gens ont peur et la désinfection des rues est une action qui les rassure » 

Côté environnemental, Florence Denier Pasquier rappelle que « tous les produits utilisés ont des propriétés biocides », autrement dit, ils ne tuent pas que les virus. « Ces produits risquent donc de mettre à mal le fonctionnement des stations d’épuration, qui assainissent l’eau grâce, entre autres, à des bactéries, précise-t-elle. Ces micro-organismes pourraient être tués par un apport massif de substances biocides. » Mais elle s’inquiète encore davantage pour les communes — nombreuses — disposant d’un réseau séparatif pour les eaux pluviales : dans ce cas, les liquides issus du nettoyage urbain finissent directement dans les ruisseaux et les rivières. « On pourrait constater des pollutions majeures, avec des destructions de populations aquatiques, alerte-t-elle. Et ce d’autant plus qu’en ce moment, aucun pêcheur ou naturaliste n’est dehors pour surveiller ce qui se passe aux abords des cours d’eau. » Pour elle, l’engouement pour la désinfection est donc « un très mauvais réflexe ». Une crainte partagée par l’établissement public de bassin Oise-Aisne : « Si la cause épidémique est grave, tous les moyens de lutte ne sont pas adaptés et, s’agissant de celui-ci, il aura des conséquences sur les milieux aquatiques pendant longtemps à n’en pas douter », peut-on lire sur le site du syndicat mixte.

Malgré tout, de nombreux élus se sont montrés favorables à ces épandages urbains, imitant ce qui a été pratiqué en Chine et en Corée du Sud. Le maire (Les Républicains) de Rosny-sous-Bois a ainsi expliqué au Parisien : « Nous sommes dans une période où les gens ont peur et la désinfection des rues est une action qui les rassure. » À Brassac-les-Mines (Puy-de-Dôme), deux élus de cette commune de 3.300 habitants pulvérisent tous les soirs un produit à base d’eau de Javel : « On ne sait pas si c’est efficace contre le coronavirus, mais dans le doute, c’est rassurant », a dit l’adjointe aux finances Gaëlle Mahoudeaux au journal Ouest-France. Rachida Dati, maire du 7e arrondissement de Paris et candidate à la succession d’Anne Hidalgo, a fustigé le fait que l’équipe municipale actuelle refuse de désinfecter les rues de la capitale. « L’inaction de la Mairie de Paris prive les Parisiens de mesures de bon sens », a affirmé Mme Dati à Sud Radio la semaine dernière. À l’inverse, d’autres communes comme Metz, Bordeaux ou Grenoble, ont décidé de ne pas sortir les pulvérisateurs. En l’absence de directive nationale, chaque commune est en effet libre de désinfecter (ou non) ses trottoirs et ses bancs.





Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photo :
. chapô : désinfection de la ville de Menton (Alpes-Maritimes) le 26 mars 2020. @villedementon sur Twitter


Cet article a été rédigé dans le cadre du projet de Reporterre « Pollutions et santé : toutes et tous informés », soutenu par la Fondation Léa Nature, affiliée au réseau 1% for the Planet.

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